Chapitre 1 318
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Leur réaction différa quelque peu de ce qu’il avait imaginé. Ne sachant pas pourquoi, Yuder repassa mentalement ce qu’il venait de dire. Les deux souverains échangèrent un regard grave, qu’il ne parvint pas à déchiffrer. L’Impératrice prit la parole la première.
« … Si je comprends bien, Yuder a donc parfois passé plusieurs jours sans rien manger, tout en continuant à travailler ? »
« Kishiar… non. Le Commandant de la Cavalerie était-il lui aussi au courant ? Qu’a fait le Commandant alors que le baron traversait une période aussi difficile ? »
« Et lorsque Yuder est allé dans la mer du Sud et n’en est pas ressorti pendant plus d’un jour, est-il resté encore plus longtemps sans rien manger ? Si le rapport a minimisé les faits, j’aimerais que vous nous le disiez franchement. »
Ah. Yuder comprit enfin où était le problème.
Il l’avait compris grâce à son expérience de sa vie précédente. Comme rien de semblable ne s’était produit dans cette vie, il était naturel que les autres se méprennent.
J’ai fait une erreur.
Il avait voulu les rassurer en leur expliquant que son corps pouvait se passer de nourriture un certain temps, mais c’était l’inverse qui s’était produit. À ce rythme, le pauvre Kishiar allait en faire les frais.
Yuder s’empressa de rectifier le tir.
« Je crains de m’être exprimé de façon à prêter à confusion. La Cavalerie n’a jamais minimisé un rapport, et je n’ai jamais travaillé dans de telles conditions. Le Commandant veille à ce que les membres puissent toujours manger à leur faim ; je vous prie donc d’écarter cette idée. »
« Alors, quand avez-vous vécu pareille situation ? »
« Avant de rejoindre la Cavalerie. Et ce n’était pas si grave. »
À proprement parler, il avait bel et bien connu de telles périodes avant d’intégrer la Cavalerie, dans cette vie-ci. Ce n’était donc pas un mensonge pur et simple.
Ça devrait suffire comme explication.
Étonnamment, ce ne fut pas le cas. Les mines de l’Empereur et de l’Impératrice s’assombrirent davantage.
« Avant votre arrivée… Alors… je vois. C’est parce que j’ai mal gouverné l’Empire que notre peuple a tant souffert… »
« Je vous en prie, ne dites pas cela. Si nous devons compter les fautes, j’étais Impératrice par intérim et je n’ai su me comporter comme il le fallait en rien ; ma responsabilité est bien plus grande… »
« … »
Bon sang. Retenant un souffle stupéfait, Yuder imagina la personne dont la présence aurait été si précieuse en pareille situation.
Si seulement Kishiar était là.
Il aurait eu grand besoin de son talent à répondre avec brio, en toutes circonstances. Yuder s’expliqua à plusieurs reprises, insistant autant que possible sur le fait qu’il appartenait simplement à la catégorie des Éveillés qui n’étaient pas soumis aux exigences de l’appétit, qu’il était parfaitement ordinaire et qu’il n’y avait vraiment pas lieu de s’inquiéter.
« En somme, je pense qu’il vaut mieux me considérer comme ayant une constitution semblable à celle d’un maître d’armes. Vous savez que les chevaliers ayant atteint un certain niveau peuvent passer plusieurs jours sans manger ni dormir, sans en souffrir outre mesure, grâce à leur aura. Mon corps s’en rapproche. Bien sûr, pour le sommeil, j’en ai besoin d’un peu plus qu’un maître d’armes… »
Ce ne fut qu’alors que l’Empereur et l’Impératrice déclarèrent avoir compris. L’atmosphère se détendit enfin un peu, et la conversation passa à autre chose.
Je ne referai plus jamais une erreur pareille.
Yuder expliqua les autres particularités des Éveillés de façon à les rendre compréhensibles à tous. Prenant garde à ne pas révéler par mégarde des connaissances qui ne seraient découvertes que plus tard, il s’efforça de mêler à ses explications ce qu’il avait lui-même observé, sans parler de son propre cas.
« En général, les Éveillés récupèrent mieux que les non-Éveillés. Ils supportent aussi mieux les blessures graves. Pour le dire sans détour, leur vitalité est aussi tenace que celle d’un monstre assez robuste. Il y a toutefois des exceptions. J’en ai vu qui étaient d’une faiblesse aberrante ; il est donc important de connaître ses limites à l’avance. »
« Je l’ignorais. Je ne me suis jamais battu directement. »
L’Empereur Keilusa marmonna ces mots en prenant des notes avec une application exemplaire.
« Par ailleurs, les séquelles d’une surcharge due à l’usage excessif de ses capacités varient d’une personne à l’autre. Troubles sensoriels, douleurs, saignements et autres symptômes du genre — comme ceux que Votre Majesté a mentionnés — sont les séquelles les plus courantes. Chez ceux dont les capacités transforment le corps, il arrive souvent qu’ils perdent le contrôle de leur transformation ; si leur état dégénère en déchaînement, ils risquent de ne plus jamais reprendre le dessus. »
Yuder leur fit part de plusieurs cas qu’il avait observés cette fois dans le Sud. Les yeux de l’Impératrice s’humidifièrent légèrement.
« Les séquelles d’une surcharge des capacités sont bien plus dangereuses et terrifiantes que je ne le pensais. Songer qu’ils ont affronté des monstres et risqué leur vie en sachant qu’ils endureraient de telles souffrances… »
« C’est vrai. C’est pourquoi, comme je viens de le dire, il est plus facile de réagir si l’on connaît ses limites à l’avance et qu’on évite d’en arriver là. À la Cavalerie, dès leur première séance, nous entraînons progressivement les membres à bien cerner leurs limites. Vous n’avez donc pas à vous inquiéter. »
Pour mémoire, Yuder avait procédé de la même façon lors de l’entraînement de l’Empereur Keilusa. S’il savait si bien quels symptômes apparaissaient quand l’Empereur utilisait beaucoup ses capacités, c’était en grande partie grâce à cette expérience.
La main de l’Empereur s’immobilisa, comme s’il se remémorait cette période. Derrière ses lunettes, son regard se voila légèrement. Seule l’Impératrice, qui connaissait son humeur, posa une nouvelle question, d’un ton sincère.
« Dans ce cas, Yuder, j’aimerais vous demander ceci : si une personne non-éveillée voit des Éveillés à proximité présenter des symptômes de surcharge ou être sur le point de se déchaîner, quelle serait selon vous la meilleure façon de réagir ? »
« Les symptômes de surcharge peuvent dégénérer en déchaînement à tout moment. Il faut absolument éviter de s’approcher et appeler la Cavalerie. »
« Il y aura des situations où ce ne sera pas possible. Une personne non-éveillée ne peut-elle vraiment rien faire ? Même quelque chose de tout petit… J’aimerais sincèrement l’entendre. »
Cette question venait clairement de l’inquiétude qu’elle éprouvait pour l’Empereur. Keilusa regarda son épouse en silence. Son visage était impassible, comme s’il voulait lui faire comprendre qu’elle ne devait pas poser ce genre de questions, mais il ne dit rien, comme s’il avait finalement compris ses sentiments. Une affection impossible à dissimuler passa un instant sur son visage, puis disparut.
En observant l’Impératrice, qui fixait les lèvres de Yuder comme pour ne pas perdre un seul de ses mots, celui-ci mit de l’ordre dans ses pensées avant de répondre.
« Il arrive que certains Éveillés continuent d’utiliser leurs capacités tout en sachant qu’ils finiront forcément par en souffrir. Les raisons varient… Ce qui compte, c’est de savoir s’il y a quelqu’un pour les arrêter juste avant qu’ils ne se blessent. »
À ses yeux, l’Empereur Keilusa appartenait à cette catégorie. Dans son cas, c’était parce que sa capacité éveillée était trop utile.
Une capacité permettant de voir et d’entendre à travers les objets qu’il touchait : qui aurait pu résister à l’envie de s’en servir toute la journée ? Comprenant l’état d’esprit et la position de l’Empereur, Yuder l’avait entraîné à utiliser sa capacité aussi efficacement que possible. L’Empereur avait bien suivi cet entraînement et avait ainsi accompli des progrès éblouissants en peu de temps.
Mais tout ne se déroulait pas toujours aussi bien. Dans ces moments-là, il fallait quelqu’un pour refréner cette envie.
À cet égard, l’Impératrice était la meilleure des brides.
« Évaluer la situation avec objectivité et arrêter un Éveillé avant que sa capacité ne l’enivre et ne l’égare, au point de le pousser à faire le mauvais choix… Tout le monde en est capable, et pourtant, c’est aussi ce qu’il y a de plus difficile. Voilà ce qu’une personne non-éveillée peut faire, à mon avis. »
« Je comprends. L’arrêter à temps pour qu’il ne se surmène pas… Oui, une personne non-éveillée peut certainement faire cela. En fait, je m’inquiétais parce que Sa Majesté reste souvent dans le vague au milieu d’une conversation, ces derniers temps ; voilà qui me rassure. »
L’Impératrice sourit. La réponse de Yuder semblait l’avoir satisfaite. L’Empereur, en revanche, poussa un léger soupir.
« C’est donc pour cela que vous ne m’avez pas empêché de force d’utiliser mes pouvoirs jusqu’ici. Vous saviez parfaitement qui tenait ma laisse. »
Digne frère de Kishiar, il avait parfaitement compris l’effet que Yuder avait voulu produire en passant par l’Impératrice.
Yuder ne prit pas la peine de répondre et poursuivit la leçon.
Cela aurait pu être fastidieux, mais l’Empereur et l’Impératrice ne détournèrent pas une seule fois les yeux et écoutèrent avec application. Ils posèrent aussi activement des questions, et la leçon prit parfois des allures de discussion. Même pour Yuder, qui avait beaucoup d’expérience dans l’entraînement des membres de la Cavalerie, c’était une sensation assez nouvelle.
Kishiar lui avait dit un jour que l’Empereur Keilusa aimait les livres lorsqu’il était prince. De fait, l’Empereur accueillait les nouvelles connaissances avec l’esprit d’un érudit : il les comparait à ce qu’il savait déjà, les analysait à la lumière de l’expérience acquise sur le trône et questionnait librement les opinions de Yuder. On devinait clairement, à travers cette attitude, quel homme il avait dû être dans sa jeunesse.
L’Impératrice était moins érudite que l’Empereur, mais elle acceptait tout sans réserve, réfléchissait de multiples façons à ce qu’une personne non-éveillée pouvait faire pour les Éveillés et prêtait une attention profonde aux opinions de Yuder. À entendre ses questions, chaleureuses et délicates, Yuder comprenait pourquoi l’Empereur l’aimait tant.
C’étaient vraiment d’excellents élèves.
Sans s’en rendre compte, il se prit sincèrement au jeu et le temps passa au fil de leur conversation. On frappa à la porte, de l’autre côté.
Ah. Déjà…
« … Nous allons nous arrêter là pour aujourd’hui. »
Lorsque Yuder s’inclina avec toute la déférence requise, l’Empereur et l’Impératrice rassemblèrent à regret leurs affaires d’écriture.
« Nous allions justement parler de la Deuxième Étoile. Quel dommage. »
« Je vous en parlerai à la prochaine leçon. »
« Vous avez vraiment le don de nous donner envie d’assister à la suite. »
L’Empereur Keilusa se leva. Yuder s’attendit à ce qu’il fasse aussitôt appeler son chambellan, mais, à la place, l’Empereur le regarda avec un sourire dont Yuder ne parvint pas tout à fait à saisir le sens.
« Aujourd’hui, je constate que vos talents ne se limitent pas au combat. Même si vous étiez devenu administrateur ou érudit, vous auriez été un grand atout pour l’Empire. C’était agréable de découvrir une autre facette de vous, différente de celle que je vois lorsque nous entraînons vos capacités. »
« Vous me flattez. »
« Ce n’est pas de la flatterie. À vrai dire, j’en veux presque à Kishiar. »
« Pardon ? »