Chapitre 1 313
Même ceux qui, d’ordinaire, séchaient l’entraînement matinal à cause d’autres obligations étaient venus en nombre aujourd’hui. Parmi eux se trouvait Debran Hartude, l’un des membres les plus occupés ces derniers temps.
« J’ai enfin bouclé cette fichue mission de supervision des condamnés et je me suis dit que j’allais passer à l’entraînement matinal pour une fois… Ouah. Quel bazar.
Debran claqua la langue et regarda Yuder avec ce qui ressemblait à de la compassion. Mais cela ne dura pas. Il sortit fièrement de son manteau son propre flacon de poudre à thé et lui adressa un grand sourire.
— En tout cas, merci d’en avoir préparé aussi pour moi ! Quand je l’ai trouvé devant ma chambre, je n’ai même pas compris ce que c’était au début. Plus je te connais, plus je t’apprécie !
S’il le pensait vraiment, Yuder aurait aimé qu’il l’aide à calmer toute cette agitation. Mais Debran se contenta de rire de bon cœur et s’éloigna.
Les frères et sœurs Elder arrivèrent ensuite. Chacun tenait le flacon de poudre à thé qu’on leur avait envoyé et, de leur autre main, s’accrochait à Ever. Ils s’avancèrent à deux et s’inclinèrent solennellement.
« Yuder. Désolés… d’avoir pris la fuite la dernière fois qu’on t’a vu !
— On avait honte de te faire face parce qu’on n’avait encore rien réussi. Je te jure que ce n’était pas parce qu’on te déteste !
Leurs regards croisèrent celui d’Ever, qui esquissa un sourire et leur fit un clin d’œil. Cela signifiait qu’elle avait réussi à convaincre les frères et sœurs Elder.
*Une chose de moins à régler.*
Yuder prit doucement la parole devant les deux frères et sœurs, raides comme des piquets.
« J’ai déjà obtenu l’accord officiel du Commandant pour vos recherches avec Alik. Ne vous précipitez pas pour obtenir des résultats : contentez-vous de rester en sécurité, et personne ne vous mettra des bâtons dans les roues. Et surtout, ne séchez plus l’entraînement. »
« …Yuder !
Le nez des frères et sœurs Elder frémit comme s’ils allaient pleurer, puis ils serrèrent Yuder dans leurs bras.
— On le fera. Vraiment, vraiment, on fera attention à partir de maintenant ! Merci de nous avoir même envoyé des cadeaux !
— On va faire suer Alik jusqu’à la dernière goutte et produire quelque chose de bien mieux que tous les autres utilisateurs de capacités de type mouvement ! Quand ce sera prêt, on viendra s’en vanter, alors attends-toi à nous voir !
Alik aurait-il apprécié entendre cela ou en aurait-il eu des frissons ? Nul ne pouvait le dire.
Même après cela, les remerciements continuèrent d’affluer.
Celui qui finit par tirer Yuder de ce marécage humain dont il ne semblait pas pouvoir s’échapper ne fut autre que Kishiar.
« On dirait que tout le monde s’amuse. C’est agréable d’entendre les rires résonner dans la caserne.
— Commandant !
Sa seule apparition suffit à disperser en un instant la foule qui entourait Yuder. Le regard de Kishiar s’illumina en voyant les flacons de poudre à thé que tous tenaient.
— Oh. Mon aide m’a offert la même chose hier. C’était le meilleur thé de ma vie.
— Ah…
— Mais vous savez quoi ? Celui que j’ai reçu était grand comme ça.
Loin de leur reprocher de ne pas s’entraîner, il sortit un flacon grand comme son avant-bras et s’en vanta. Les nouvelles recrues le dévisagèrent, stupéfaites, tandis que les vétérans exprimèrent leur étonnement d’une tout autre manière.
— Quoi, vous êtes venu juste pour nous narguer ?
— Même si nous vous respectons beaucoup, Commandant, je ne crois pas qu’il soit juste de provoquer une telle jalousie !
— Exactement ! Je suis tellement jaloux que je ne maîtrise plus mes pouvoirs !
Les anciens protestèrent avec une bravade exagérée, faisant trembler les yeux des recrues. Kishiar s’en moqua et éclata de rire, puis retira son manteau, révélant la tenue simple qu’il portait pour l’entraînement.
— Démasqué. Si ça vous dérange, lancez-vous et défiez-moi. L’entraînement d’aujourd’hui sera un combat d’entraînement où vous serez plusieurs contre un, face à moi.
Les yeux des membres brillèrent.
— Vous avez tous entendu, n’est-ce pas ? Le Commandant lui-même dirigera l’entraînement d’aujourd’hui !
— Si on gagne, vous nous donnerez un peu de votre poudre ?
— Oh, pourquoi pas ? Celui qui réussira à me toucher pourra en avoir.
— Vous l’avez promis !
Kishiar retroussa ses manches et ramassa une épée d’entraînement en bois posée à proximité. Son regard se posa sur Yuder, et ils échangèrent un sourire dont personne d’autre ne pouvait comprendre le sens.
— Comme toujours, je te confie l’arbitrage. Je compte sur toi, Yuder.
Chaque fois que Kishiar affrontait les membres en combat d’entraînement, Yuder se mettait de côté pour jouer l’arbitre impartial. Cela avait toujours été ainsi, personne n’y trouva donc rien d’étrange. Mais Yuder était le seul à comprendre la véritable raison de ce changement d’entraînement soudain.
*Il doit s’inquiéter pour mon état.*
La veille, Yuder avait complètement fait voler en éclats la maîtrise de soi de Kishiar. En conséquence, son corps portait bien plus de marques que d’habitude et, au matin, il n’avait pas retrouvé toutes ses forces comme à son ordinaire.
Pourtant, Yuder n’éprouvait aucun regret. Il pensait simplement qu’il devait renforcer son entraînement d’endurance. Mais Kishiar, lui, avait pris la chose très au sérieux. Avant de partir, il avait proposé au moins dix fois d’utiliser son pouvoir divin pour soigner Yuder.
*J’ai refusé à chaque fois… et voilà où nous en sommes.*
Yuder poussa un léger soupir et baissa les yeux vers le vêtement qu’il portait sous son manteau d’uniforme. D’habitude, il mettait une chemise, mais aujourd’hui, il avait enfilé un haut noir montant jusqu’au cou pour dissimuler les marques. La fraîcheur du matin empêchait quiconque de trouver cela étrange.
*Enfin, même si quelqu’un le remarquait, je m’en moquerais…*
Quoi qu’il en soit, Kishiar avait décidé de laisser Yuder se reposer. Il ne lui restait donc qu’à observer tranquillement le match en arbitre. Les défis audacieux étaient admirables, mais pas un seul membre ne parvint à effleurer Kishiar.
— À ce rythme, vous pensez vraiment gagner un peu de ma poudre ? Je n’ai même pas utilisé une seule capacité.
— Mais, Maître épéiste, vous êtes plus rapide que nous rien qu’en courant !
— Hmm. Je n’y peux rien. C’est une capacité physique que j’ai acquise grâce à un entraînement assidu. Si vous travaillez aussi dur, vous pourrez atteindre le même niveau.
— Raaah… Si quelqu’un d’autre disait ça, je lui collerais mon poing dans la figure !
— Et pourtant, je te dis de tenter le coup.
Les recrues, qui avaient commencé par rester prudemment à l’écart, se mirent à s’approcher une à une en douce, après avoir vu leurs aînés se faire balayer comme des feuilles. Bien sûr, elles ne s’en tirèrent guère mieux.
Yuder utilisa un peu de vent pour amortir leurs chutes, tout en se faisant la réflexion :
*Depuis leur retour du Sud, ils ont tous poursuivi leur entraînement et se sont renforcés. C’est encore plus flagrant quand je les vois réunis comme ça.*
Leurs capacités individuelles s’étaient évidemment améliorées, mais ce qui frappait surtout Yuder, c’était leur parfaite coordination, même dans le chaos, sans jamais se gêner les uns les autres. Le talent emblématique de la Cavalerie, qui brillait dans le désordre des batailles, avait évolué : désormais, ils se protégeaient instinctivement et décuplaient leurs forces mutuelles.
Mais leur adversaire était Kishiar la Orr.
Qu’on se rappelle l’époque où ils venaient d’intégrer la Cavalerie ou qu’on considère la situation actuelle, il restait trop puissant pour que quiconque puisse seulement l’effleurer. À cause de cela, les membres ne pouvaient pas pleinement mesurer leurs propres progrès et devaient se dépasser jusqu’à leurs limites.
— Raaah…
— Je n’en peux plus… Je meurs… !
Ce ne fut qu’une fois tout le monde à terre et résigné que Kishiar s’essuya la sueur et revint vers Yuder, un sourire radieux aux lèvres.
— Arbitre. Quel est le verdict ?
— Le Commandant l’emporte.
Cette décision sans appel fit serrer les poings de frustration aux membres. Kishiar leur adressa un signe de la main, le visage illuminé d’un sourire.
— Hahaha. Quel dommage. Je voulais vraiment partager ma poudre avec vous, mais je suppose qu’on n’y peut rien. En tout cas, vous vous êtes tous entraînés dur, c’est évident, et ça me fait plaisir. Je ferai préparer une collation spéciale pour ce soir.
— …
— Ce sera le pain sucré que mon aide a le plus mangé pendant ses vacances à Peletta. Une recette spéciale du cuisinier du Château de Peletta.
Les membres, qui avaient le moral dans les chaussettes, retrouvèrent soudain leur enthousiasme.
— Vive le Commandant !
— Nous aussi, on veut en manger !
À peine un instant plus tôt, ils étaient épuisés et étendus par terre. À présent, les membres s’étaient redressés d’un bond, débordant d’énergie et bavardant à qui mieux mieux. Yuder ne comprenait pas pourquoi son nom se retrouvait encore mêlé à tout cela, mais garda le silence.
— Bon. Puisque l’entraînement matinal est terminé, allons-y.
Kishiar lui adressa un sourire doux et lui fit signe de le suivre. Yuder marcha derrière lui en direction du bureau du Commandant.
Il songea à lui dire qu’il n’était vraiment pas nécessaire de diriger lui-même l’entraînement du matin, mais Kishiar prit la parole le premier.
— Tu te souviens de la lettre que nous avons reçue hier de la Compagnie des Moustaches de Chat ?
— Oui.
— Ils disaient que la distribution du suppresseur avançait bien, mais la lettre contenait aussi une information fascinante. Ils ont enfin réussi à entrer en contact avec la Tribu de l’Aile du Hibou, le cœur des modérés, et y ont rencontré le « neveu du chef ».
Le regard de Yuder se fit aussitôt plus froid.
— …Naham ?
— C’est ça. Tous les détails correspondaient aux renseignements que Nathan avait recueillis dans le désert central. Ça ne peut être personne d’autre.
Yuder avait soupçonné que Naham était peut-être encore en vie et avait suivi sa trace tout ce temps, mais il y avait un monde entre une supposition et une confirmation.
Yuder se rappela la dernière image de Naham, baigné dans son sang.
— S’ils l’ont rencontré, ils ont pu lui parler ? Dans quel état est-il maintenant ?
— Ils ne l’ont vu que de loin, sans pouvoir lui parler. Ils ont eu de la chance de s’en sortir vivants. Mais il semblerait qu’il soit mal en point. D’après sa tante, la cheffe de la tribu, même leurs meilleurs guérisseurs n’ont pas réussi à le rétablir complètement, et elle affirme qu’il ne pourra plus jamais utiliser ses pouvoirs.
Le point vital d’un Éveillé. Dans sa vie passée, on l’appelait le trou de mana. S’il avait été détruit, l’issue était inévitable. À la connaissance de Yuder, aucun Éveillé n’avait jamais guéri d’une telle blessure — pas même Yudrain Aile.
— Ils ont dit qu’il n’avait pas l’air d’avoir beaucoup de volonté de vivre. Et pourtant, étrangement, il a demandé à sa tante de rencontrer Gohum. Grâce à ça, l’alliance tribale en faveur de la paix se met en place, et ils prévoient bientôt une réunion générale. C’est une bonne nouvelle pour nous.
C’était assurément une évolution favorable.
*Même s’il s’agit d’un lavage de cerveau qui persiste, il a autrefois protégé les Éveillés avec férocité. Peut-être que cela s’inscrit dans le prolongement de cette idéologie. Ou… peut-être que le fait d’avoir vu mes souvenirs à la fin l’a affecté d’une manière ou d’une autre.*
— Quoi qu’il en soit, c’est une bonne nouvelle, alors j’ai déjà commencé à préparer la suite.
Yuder cessa de spéculer sur l’état d’esprit de Naham et releva la tête.
— Quelle suite ?
— Peu importe le nombre de modérés que nous rallierons dans la Nation du Sud, ils resteront minoritaires. À eux seuls, ils ne peuvent pas arrêter la Tribu de l’Œil du Loup. Et il est tout aussi difficile pour nous, dans l’Empire d’Orr, de nous en occuper seuls. Alors, que faire ? Nous devons rassembler davantage d’alliés. Dans l’idéal, ils devraient se rencontrer et vérifier directement qu’ils partagent les mêmes valeurs.
— Ça me paraît extrêmement difficile à organiser dans un délai aussi court.
— Pas forcément. Une occasion parfaite se présente bientôt.
Kishiar sourit.
— La cérémonie du couronnement du nouveau roi de Nellarun.