Chapitre 1 303
« Ça me plaît, oui. Je préfère le café, mais c’est surtout une habitude que j’ai prise à force d’en boire pendant mes recherches. »
Hellem répondit avec entrain.
« En revanche, je n’avais jamais entendu parler de thé en poudre. C’est intriguant. Tu peux m’expliquer exactement de quoi il s’agit ? »
« … C’est quelque chose qu’on prépare et qu’on boit couramment chez moi. En gros, il suffit de réduire en poudre les ingrédients qu’on a sous la main et de les conserver… Rien de bien compliqué. »
À présent, tout le monde savait plus ou moins que Yuder venait des monts Airik. Mais quelqu’un comme Hellem, qui était proche de Kishiar, devait le savoir depuis bien avant que la nouvelle ne se répande.
Yuder observa discrètement son expression. Comme toujours, le visage de la vieille mage paraissait calme et impassible.
« Je vois. J’ai hâte de pouvoir le découvrir de mes propres yeux. Et si tu en as un jour l’occasion, passe me voir chez moi pour rencontrer notre Penpen noir violacé à longue queue. Tu es le bienvenu quand tu veux. »
« Oui. J’y penserai. »
Hellem lui adressa un sourire chaleureux.
« Bon, je devrais retourner choisir les flacons de réactifs que j’étais venue chercher. C’était un plaisir de te voir. Transmets mes salutations à ton Commandant. »
Sur ces mots, Hellem prit congé et s’éloigna. Yuder la regarda partir en silence, puis redescendit.
« Yuder ! »
Kanna et Gakein avaient fini de faire le tour des étals et étaient revenus. Yuder pencha la tête en voyant les sacs qu’ils tenaient chacun.
« … Qu’est-ce que c’est ? »
« Ahaha. On était venus t’aider à choisir quelque chose, mais en regardant, j’ai eu envie de m’acheter un truc aussi… et sans m’en rendre compte, j’ai fini par le faire. »
« Moi aussi… Désolé. »
Gakein avait acheté une tasse de style méridional, et Kanna avait choisi un repose-cuillère en céramique en forme de carotte. Yuder n’aurait jamais choisi ni l’un ni l’autre.
« Ce n’est pas grave. J’ai déjà fait mon choix. »
Ils remarquèrent le flacon qu’il tenait et ouvrirent de grands yeux, surpris.
« Hein ? Déjà ? »
« Montre-moi… Waouh. Il est magnifique ! »
Kanna s’exclama en l’examinant.
« Tu as vraiment bien choisi. Peut-être que tu n’avais pas besoin d’aide, finalement ? »
« Ce n’est pas moi qui l’ai choisi. »
Yuder l’avoua sans détour.
« Alors, qui ? »
Lorsqu’il leur expliqua que Hellem l’avait aidé, Kanna et Gakein le dévisagèrent, stupéfaits.
« Elle était là, elle aussi ? Cet endroit est vraiment très fréquenté par les mages, hein. »
Le flacon choisi par Yuder était assez cher. Comme il en avait acheté beaucoup, de tailles différentes, le total était considérable. Mais puisqu’il n’avait presque rien dépensé jusqu’ici, la somme ne lui parut pas si lourde.
Il paya avec les pièces d’or qu’il avait apportées dans une bourse. Kanna et Gakein le taquinèrent en le regardant faire.
« Ooooh… Baron Aile. »
« Tu as sorti ton argent sans la moindre hésitation ! On dirait vraiment un noble, Yuder. »
Ravi de voir surgir un client aussi dépensier, le propriétaire de la boutique proposa de livrer tous les flacons dans les quelques heures, afin que Yuder n’ait pas à les porter. En apprenant que la livraison était destinée à la Cavalerie, il eut l’air surpris, mais ne manifesta ni hésitation ni crainte.
« Nous veillerons à ce qu’ils arrivent en parfait état ! Merci beaucoup ! »
Ensuite, Yuder acheta au marché tous les ingrédients qui lui manquaient. Il y en avait beaucoup à porter, mais ses pouvoirs lui auraient permis de s’en charger seul. Kanna et Gakein ne le laissèrent pourtant pas faire. Tous trois se chargèrent d’un sac et prirent le chemin du quartier général de la Cavalerie.
En route, ils mêlèrent sans façon discussions professionnelles et bavardages du quotidien.
« Yuder, Fay a enfin fixé une date pour rencontrer ses “amis d’enfance”. »
« Quand ? »
« À son prochain jour de congé. Dans trois jours, donc. »
« D’accord. Je vais faire le nécessaire pour qu’on puisse le suivre. »
« Tu ne vas pas y aller tout seul, hein ? »
« J’en parlerai au Commandant et je choisirai une équipe convenable. »
« Choisis-moi ! Contrairement à Kanna, je ne suis pas commandant en second ni quoi que ce soit. J’ai tellement de temps libre ! »
« Toi, Gakein ? Après l’entraînement, tu disparais et personne ne te voit. Tu savais que parfois, tu es encore plus difficile à trouver que Yuder ? »
« Ah… Enfin, euh… J’ai tellement de temps libre que je m’entraîne davantage tout seul… »
Yuder était le seul à savoir que les « entraînements individuels » de Gakein consistaient à pratiquer l’escrime avec Nathan Zuckerman. Leurs séances restaient secrètes.
Zuckerman lui-même ne veut pas que ça se sache, alors je n’y peux rien.
Kanna avait peut-être déjà des soupçons. Mais elle savait que son ami voulait garder ça pour lui et ne chercherait pas à en savoir plus. Yuder garda lui aussi le silence et, grâce à cela, ces séances d’escrime restèrent secrètes.
Quoique… ils ne seront peut-être plus les seuls à le savoir bien longtemps.
Rien n’était encore certain et c’était à Zuckerman de le dire aux autres. Yuder en resta donc là.
Il avait d’ailleurs autre chose à dire à Gakein. En voyant le garçon rougir et chercher maladroitement des excuses, Yuder attendit qu’ils se retrouvent seuls.
L’occasion se présenta dès qu’ils entrèrent au quartier général de la Cavalerie avec leurs provisions.
« Kanna ! »
Steiber et Ever, qui attendaient le retour de Kanna, lui firent signe de les rejoindre. À voir leur air, les commandants en second avaient une affaire officielle à régler. Kanna se retourna vers eux d’un air désolé.
« Je voulais vous aider à tout porter jusqu’à la cuisine, mais je vais devoir y aller tout de suite, on dirait. »
« Ce n’est pas grave. Vas-y. »
« Désolée ! À plus tard. Yuder, bonne chance pour “ce truc” ! »
Par tact, Kanna évita de nommer ce qu’il allait préparer. Elle lui adressa un pouce levé et partit en courant. Yuder et Gakein ramassèrent les sacs qu’elle avait laissés.
Ils se dirigeaient vers la vaste cuisine où l’on préparait les repas pour toute la Cavalerie. Comme il lui fallait de la place pour préparer une grande quantité de thé en poudre, Yuder avait demandé à emprunter la cuisine pendant la pause de l’après-midi, lorsque le personnel était de repos.
Yuder se tourna vers Gakein, qui marchait à côté de lui d’un air détendu en fredonnant gaiement.
« Gakein. »
« Oui ? »
« Sir Zuckerman m’a dit que tu te débrouillais bien. Il t’a félicité. »
Patatras. Le sac que portait Gakein lui échappa des mains et tomba par terre.
« Fais attention. »
Yuder le souleva d’un coup de vent et le remit entre ses mains.
« D-Désolé ! Mais… qu’est-ce que tu viens de dire ? »
« Il t’a félicité. »
« I-Il l’a fait ? Tu es sûr qu’il ne parlait pas de quelqu’un d’autre ? Tu as peut-être mal entendu… »
« Mon ouïe va très bien. »
« N-Non, je ne voulais pas dire que je ne te croyais pas ! C’est juste que… pour être honnête, j’ai du mal ces derniers temps. Je progresse moins vite et je ne comprends plus aussi bien ses explications qu’avant, alors je passe presque tout mon temps d’entraînement à poser des questions… Il prend sur son temps pour m’enseigner, et je me suis dit que je l’agaçais peut-être. Mais s’il m’a vraiment félicité… »
À cet instant, Yuder s’arrêta brusquement.
« Yuder ? »
Puis, sans prévenir, il balança violemment son lourd sac vers Gakein.
« Quoi— ? »
Pris par surprise, Gakein recula par réflexe pour esquiver, exécutant le mouvement qu’il avait répété à l’entraînement. Mais Yuder continua sur sa lancée et balança de nouveau le sac, sans lui laisser le temps de souffler. Avec les matériaux qu’il contenait, il pesait assez lourd pour faire une véritable arme contondante.
Sans comprendre pourquoi on l’attaquait, Gakein évita de justesse les coups qui fendaient l’air.
« Qu-Qu’est-ce qui te prend ? Je dois esquiver ou encaisser ?! »
Yuder s’arrêta tout aussi brusquement qu’il avait commencé.
« Dix. »
« Hein ? »
« Je t’ai attaqué dix fois. Tu as tout esquivé. »
« Et alors ?! »
« Je n’y suis pas allé à fond, mais avant, tu en aurais pris au moins sept. Tu as clairement progressé. »
Gakein le dévisagea, les yeux écarquillés et la bouche béante.
« Plus tes compétences s’améliorent, plus il est difficile d’atteindre le niveau suivant. C’est comme ça. Alors, si tu ne t’entraînes plus à l’aveuglette et que tu profites de ce temps pour poser des questions pertinentes… c’est normal. Ça fait partie de ta progression, ce n’est pas une stagnation. »
« Donc… tu veux dire que je ne suis pas bloqué parce que je ne suis pas assez bon, mais parce que je m’améliore… ? »
« Exactement. Sir Zuckerman m’a dit qu’il admirait ton assiduité. S’il avait trouvé tes questions agaçantes ou inutiles, il ne t’aurait rien dit. »
Gakein cligna rapidement des yeux, comme s’il n’arrivait pas à y croire. Ses joues devinrent écarlates.
« Ah… »
Les gens comme Gakein ne mesuraient jamais vraiment le chemin parcouru. Ils travaillaient plus dur que quiconque, mais ne voyaient que leurs lacunes. Il fallait parfois les secouer, leur faire sentir dans leur propre corps qu’ils avaient progressé.
Quoique… dans d’autres cas, ça rend certains un peu trop sûrs d’eux…
Mais chez Gakein Bollenvalt, le manque de confiance en soi était le problème le plus important.
Heureusement, Gakein comprit ce que Yuder voulait lui dire. Après avoir déposé les ingrédients sur une grande table de préparation dans la cuisine vide, il lui adressa un sourire radieux.
« Merci, Yuder. Je vais travailler encore plus dur ! Je veux pouvoir manier l’épée et utiliser mes pouvoirs d’Éveillé comme toi. »
Même lorsqu’il s’éloigna, la joie rayonnait de lui comme une lumière.
La porte de la cuisine se referma. Yuder se retrouva seul dans cette immense pièce où l’on préparait d’ordinaire les repas de centaines de personnes.
Il examina les ingrédients étalés devant lui, puis les grandes marmites, les couteaux et les autres ustensiles accrochés à proximité. Après avoir pris une profonde inspiration, il sortit de sa robe le dernier flacon de thé en poudre d’origine, qu’il avait gardé exprès pour aujourd’hui.
Je vais le poser ici, pour m’y référer.
Il le plaça devant lui, bien en vue, retroussa ses manches et calcula mentalement le temps qu’il lui faudrait.
Avec ma capacité, j’aurai tout terminé en moins de deux heures. Dès que les flacons seront livrés, je répartirai le mélange et ce sera réglé.
Une force prodigieuse s’éveilla dans la cuisine de la Cavalerie.
***
« Il s’est passé quelque chose de bien ? Tu as l’air drôlement joyeux. »
Gakein tourna la tête vers la voix.
« Ah… Commandant ? »
Kishiar, appuyé contre un arbre devant le réfectoire, lui faisait signe.
« Ce n’est pas encore l’heure du repas, qu’est-ce que vous faites ici… Ah. Vous êtes venu voir Yuder, n’est-ce pas ? »
Kishiar mangeait généralement dans son bureau, mais les jours où il s’entraînait avec les soldats, il lui arrivait de les rejoindre au réfectoire. Les repas qu’on lui servait dans son bureau n’étaient pas plus raffinés ; on avait toujours l’impression qu’il mangeait simplement là où c’était le plus pratique, ce qui était difficile à croire de la part d’un homme de sang royal.
Mais il était bien trop tôt pour un repas. Et comme le personnel était en pause, Yuder était le seul dans la cuisine.
Et Yuder Aile, comme tout le monde le savait… entretenait une relation très particulière avec l’homme qui se trouvait devant lui.
« Il vient d’entrer dans la cuisine, alors si vous y allez maintenant, vous le trouverez ! »
« Non. Même si j’adorerais le regarder travailler, je n’entrerai pas. Ça lui déplairait. »
« D-D’accord. Alors… »
« Je l’attends. Et puis, comme je t’ai vu passer… »
Kishiar lui adressa un sourire éclatant. Le genre de sourire qui poussait les gens à se méfier de ses intentions même lorsqu’il n’en avait aucune — une manœuvre typiquement kishiarienne.
« Gakein. C’est peut-être un peu soudain, mais puis-je te demander quelque chose ? »
« Ah, oui ! Tout ce que vous voulez, Commandant ! »
« Est-ce que tu sens une odeur sur moi ? »