Chapitre 1 296
Qui aurait cru que les mots « merci » sortiraient de la bouche de Kiole da Diarca avec une telle sincérité ?
Le voir peiner à soutenir son regard, embarrassé et gêné, haletant pour reprendre son souffle, lui rappela soudain de vieux souvenirs.
*… Nahan. Je me demande ce qu’il aurait dit s’il avait vu le Kiole d’aujourd’hui.*
La première fois que Nahan avait vu Kiole dans l’Est, il avait tenté de le tuer. Il n’avait jamais hésité à s’en prendre aux non-Éveillés, mais l’attitude suffisante et arrogante de Kiole, avec ses airs de noble, avait dû attiser encore davantage ses pulsions meurtrières.
À l’époque, Yuder avait protégé Kiole uniquement parce qu’il s’était juré de ne pas répéter les erreurs du passé. Mais, pour être honnête, il n’avait pas trouvé le jugement de Nahan entièrement injuste.
Un noble insupportable qui méprisait automatiquement les roturiers. Un homme dépourvu de la moindre qualité, qui ne se prévalait que de sa naissance. Quelqu’un incapable de comprendre une situation, qui se débattait en vain et attendait que les autres règlent tout dès que les choses tournaient mal — rien de plus qu’un bon à rien grande gueule.
Aussi, même après avoir sauvé Kiole, Yuder n’avait nourri aucun véritable espoir à son sujet. Il n’avait jamais vu quelqu’un comme lui changer pour de bon.
Mais, tout comme l’obstiné et méfiant Yudrain Aile avait fini par changer, Kiole da Diarca aussi avait changé. Il était capable de changer.
Yuder passa en revue, une à une, toutes les choses qu’il avait réussi à changer jusque-là. Il avait déjà éprouvé plusieurs fois le sentiment d’avoir accompli quelque chose en sauvant des gens.
Mais le Kiole qui se tenait devant lui lui procura une sensation particulièrement rare et précieuse.
*Je n’aurais jamais cru qu’un jour, je serais sincèrement heureux d’avoir sauvé ce type…*
« Ha, c-c’est tout ce que je voulais dire ! »
Kiole, qui ignorait les pensées de Yuder tandis que celui-ci le regardait en silence, se hâta de mettre fin à la conversation et claqua la porte. Comme s’il avait lâché quelque chose sans réfléchir avant de s’enfuir, effrayé.
*Il est quand même toujours dans le bâtiment de la Cavalerie.*
Il avait beau avoir changé, son incroyable simplicité, elle, était manifestement éternelle. Mais, cette fois, Yuder se contenta de claquer une fois la langue et laissa passer.
Il fixa un instant la porte close, puis se retourna.
Quand il entra dans le bureau du Commandant, deux hommes étaient occupés à travailler.
Kishiar était assis à son bureau et griffonnait furieusement quelque chose. À côté de lui, Nathan Zuckerman triait plusieurs bourses plutôt volumineuses.
Dès qu’il aperçut Yuder, Nathan Zuckerman se leva et lui demanda naturellement :
« Je vous apporte du thé ? Vous préférez quelque chose en particulier ? »
« Ça ira, merci. Vous êtes occupé, inutile de vous soucier de moi. »
« Le duc travaille sans arrêt depuis notre retour. Je me suis dit que, si vous acceptiez de prendre du thé, Sir Aile, le duc se laisserait peut-être convaincre de faire une courte pause. »
« … Vraiment ? »
« Oh, Nathan. »
Kishiar eut un bref rire. Sans cesser d’écrire à une vitesse stupéfiante, il jeta à Yuder un regard chaleureux.
« Tu ne cherches même pas à dissimuler ton intention de me faire me reposer. Tu sais très bien que Yuder ne refuserait pas si tu le présentais ainsi. »
« C’est une méthode que j’ai mise au point en servant quelqu’un qui déteste faire des pauses. »
« Je ne peux pas lutter contre toi. »
Au rire de Kishiar, Nathan Zuckerman s’éloigna pour préparer le thé. Yuder s’assit à sa place habituelle. D’ici, il voyait bien ce à quoi Kishiar travaillait.
Son regard fut attiré par une feuille couverte du mot « Diarca », répété encore et encore.
« Tu mets de l’ordre dans les documents de la chambre forte secrète, à ce que je vois. »
« Mieux vaut s’occuper de ce genre de travail tout de suite. »
Comme prévu.
Yuder se tourna vers les bourses que Nathan Zuckerman avait triées plus tôt. Leur contenu pouvait sans doute être considéré comme la découverte la plus importante de la journée.
« Je ne m’attendais pas à ça. Tu avais déjà prévu que Kiole ferait cette demande et tu avais apporté cette bourse ? »
Kiole avait solennellement demandé : « Je vous en prie, détruisez immédiatement la chambre forte secrète du Duc Diarca. »
Yuder avait d’abord été surpris par cette requête inattendue. Puis il avait été de nouveau stupéfait quand Kishiar, sans un mot, avait hoché la tête et tiré la bourse de son manteau.
« Très bien. Mais “détruire” peut vouloir dire plusieurs choses. Quelle méthode préfères-tu ? Tu veux qu’on l’anéantisse physiquement, ou tu préférerais la cacher en la déplaçant ailleurs grâce à cette bourse magique ? Je ferai comme tu le souhaites. »
C’était le même genre de bourse que Kishiar avait préparée dans l’Ouest, quand ils avaient remplacé de faux médicaments par les vrais. Même Nathan Zuckerman, qui avait reçu l’ordre de transporter cette bourse à l’époque, avait paru tout aussi surpris cette fois-ci : il ignorait manifestement que Kishiar l’avait apportée.
*Mais quand donc… ?*
Kiole aussi avait tressailli en voyant apparaître cet objet magique rare, mais peut-être parce qu’il avait encaissé tant de chocs au cours de la journée, il l’accepta rapidement.
Il devait vraiment tout savoir…
Le visage résolu et tourmenté, Kiole avait fini par prendre une décision après mûre réflexion.
« Tout ce qui pourrait être détourné de son usage si mon père ou mon frère aîné mettait la main dessus… je vous en prie, détruisez-le immédiatement. Mais les objets qui pourraient servir de preuves à Sa Majesté pour punir leurs crimes, je voudrais qu’ils soient conservés et remis au palais. Est-ce possible… ? »
« Bien sûr. Mais à voir ta tête, tu t’évanouirais probablement si je te laissais faire le tri. Ça te dérange si je m’en charge ? »
« Non… bien sûr que non. »
Kiole avait l’air de ne plus pouvoir supporter le moindre regard vers la chambre forte secrète. Kishiar sourit discrètement et, comme s’il avait attendu ce moment, commença à faire disparaître plusieurs objets dans la bourse. Détruire le reste fut presque ridiculement simple.
« Yuder, tu peux dresser un mur de vent autour de nous ? »
Yuder entoura tout le jardin d’une barrière pour étouffer les sons, et Kishiar activa son pouvoir à l’intérieur.
Le pouvoir d’un Éveillé jaillit sans bruit, comme une chaleur miroitante, et enveloppa la pergola. Les six piliers se mirent à trembler violemment dans un grondement sourd. Même sans voir le pouvoir lui-même, Kiole sembla percevoir l’immensité de la force déployée et retint son souffle.
Et ce fut tout.
Comme écrasée dans une poigne de pierre, la pergola vola entièrement en éclats. Les objets dissimulés dans les piliers furent projetés avec elle, mais pas un seul ne s’approcha des personnes qui se tenaient à proximité.
Kishiar employa des forces opposées, poussant et attirant à la fois, pour suspendre dans les airs la pergola brisée et son contenu, puis les broya encore et encore jusqu’à les réduire en poussière.
*Son pouvoir de destruction s’est encore perfectionné.*
Même Nathan Zuckerman ne pouvait sans doute pas saisir pleinement l’exploit impressionnant de son maître. Yuder, en tant qu’Éveillé, se réjouissait de pouvoir comprendre l’incroyable précision et la grâce de ce pouvoir.
Quelle beauté, quelle minutie… chaque vague de force était libérée au bon moment et au bon endroit.
Quand Kiole finit par lâcher un souffle, la bouche légèrement entrouverte, il ne restait devant eux qu’un grand tas de sable méconnaissable.
*C’est fait. Il ne reste plus qu’à le disperser.*
Au mot de Kishiar, le sable se répandit dans toutes les directions, comme des cendres emportées par le vent. Mais ce n’était pas le vent : c’était sa force répulsive, et pas un seul grain ne les effleura.
Ah…
Kiole tomba à genoux à l’endroit où s’était dressée la pergola, le visage traversé d’émotions contradictoires. Yuder l’observa, puis tourna les yeux vers Kishiar. L’homme qui venait de détruire de ses propres mains l’arme secrète de son ennemi affichait une expression parfaitement calme et sereine.
Ainsi s’acheva l’exploration de la chambre forte secrète de Kiole. Sur le chemin du retour, ils passèrent devant le serviteur à qui il manquait l’ongle du pouce gauche, mais Kiole ne lui accorda pas même un regard. Madame Bishu non plus.
Ils ne tarderaient pas à remarquer la disparition de la pergola… mais qu’est-ce qu’ils pourraient bien y faire ?
Tandis que Yuder y songeait, un frisson dans les pensées, Kishiar prit la parole.
« Tout à l’heure, sur le chemin du retour, j’ai posé une question à Kiole. »
« Ah oui. Tu lui as demandé pourquoi il avait décidé de devenir chevalier. »
Sur le chemin du retour, Kishiar avait demandé à Kiole ce qui l’avait poussé à devenir chevalier. Kiole avait hésité, puis répondu d’un air penaud que c’était à cause d’un livre qu’il avait lu enfant. Il en avait même donné le titre, mais Yuder ne le connaissait pas. Quand Kishiar lui avait dit qu’il avait lui aussi aimé ce livre dans son enfance, Kiole avait oublié toute sa nervosité et s’était illuminé de surprise.
Il avait eu l’air de n’avoir jamais rencontré quelqu’un d’autre qui ait aimé ce livre.
« L’histoire du chevalier qui l’a ému était une version romancée inspirée d’une personne réelle. Elle est populaire depuis des générations et il en existe de nombreuses versions. À ton avis, qui a servi de modèle dans la vie réelle ? »
« Hmm. Je doute que la famille Diarca lui ait donné n’importe quel livre à lire… mais j’ai la flemme d’y réfléchir davantage. Dis-moi plutôt. »
« Quel ordre autoritaire et plein d’entrain ! Je m’exécute sans attendre. »
Kishiar sourit et lui donna la réponse.
« Le premier Duc de Diarca. »
« Je savais bien que j’avais eu raison de poser la question. Continue comme ça à l’avenir, s’il te plaît. »
Sur ces mots, Kishiar éclata d’un rire franc, venu du cœur.