Chapitre 1 294
Avant que Kiole ait seulement le temps de lui demander comment il savait tout cela, Yuder poursuivit.
« Même si tu disparaissais maintenant, le duc de Diarca ne pourrait pas rétablir la situation. Tout au plus pleurerait-il la perte de ses rêves. Mais quoi qu’il arrive, Kironne ne tardera pas à renverser son père et à devenir le nouveau duc. Une fois que ce sera fait, la maison Diarca fera tout ce qui est en son pouvoir pour préserver son prestige. »
« Quoi… ? »
« Ils trouveront un autre Empereur Katchian, même si le prince héritier actuel est destitué. Même dans ce cas, le Commandant et Sa Majesté ne les laisseront pas agir à leur guise. Mais… soyons généreux et admettons que tout se déroule exactement comme Kironne et la maison Diarca le souhaitent. Même alors, leur gloire ne durera pas. »
« Quoi… Qu’est-ce que tu racontes, bon sang ? »
C’était le plus long discours que Kiole ait jamais entendu de la bouche de Yuder Aile. Mais son contenu était si déconcertant qu’il n’eut même pas le temps de s’en étonner.
Un rictus tordu étira les lèvres de Yuder.
« Kironne est encore plus lâche que tu ne le crois. Son ambition dépasse celle de son père, mais il n’a ni la jugeote ni le courage qui vont avec. Même s’il s’empare du pouvoir, il ne le gardera pas longtemps. Quelqu’un le frappera dans le dos. Peut-être qu’on lui tranchera même un doigt pendant son sommeil… et il se tiendra tranquille fissa. »
Ça ne ressemblait pas à une simple supposition. La façon dont Yuder le décrivait — surtout cette histoire de doigt coupé, qui évoquait une tentative d’assassinat — avait quelque chose d’effroyablement réel, comme s’il avait déjà assisté à la scène.
« Ce qui veut dire que ta disparition ne changerait rien. Tu te sentirais peut-être un peu mieux, mais ce serait tout. »
On aurait dit une prophétie. Yuder Aile parlait comme quelqu’un qui savait exactement ce qui arriverait après la disparition de Kiole.
Alors que c’était impossible.
« D’abord, le duc de Peletta qui fait comme s’il connaissait tous les secrets… et maintenant, ce type… Tout devient de plus en plus bizarre ! »
Kiole resta un instant bouche bée, puis se ressaisit. S’il restait planté là plus longtemps, il finirait par se laisser engloutir par les paroles de Yuder. Il secoua furieusement la tête.
« C-comment peux-tu en être aussi sûr ?! Personne ne connaît l’avenir ! C-comment peux-tu dire des choses aussi affreuses avec autant de désinvolture… ? »
« Vraiment ? Alors tu crois que ce que j’ai dit est complètement absurde ? Que ça ne pourrait pas arriver ? »
Ses poumons se bloquèrent, comme si sa trachée s’était obstruée.
Kiole ne parvint pas à prononcer un mot.
Aucune chance ? Non, c’était tout le contraire. Les chances étaient bien trop nombreuses.
« Mais alors… »
Qu’est-ce qu’il était censé faire de cette vérité immonde ?
Devait-il faire comme si cette tristesse, cette rage et ce choc n’existaient pas, et détourner simplement le regard ?
« Jamais je n’y arriverai… »
Madame Bishu avait insisté sur la noblesse de son sang, mais Kiole se sentait profondément souillé, comme une tache monstrueuse et dangereuse. Un tabou vivant. Un scandale honteux. Une menace pour l’Empire.
Quelle que soit la façon dont il envisageait les choses, son avenir ne pouvait s’achever que dans le déshonneur et la mort.
Kironne avait déjà tenté de le tuer avant même de connaître toute la vérité. Que ferait-il s’il l’apprenait ? Il prendrait son petit frère dans ses bras et lui chanterait une berceuse ? Non, il essaierait de le tuer à nouveau, avec plus d’acharnement, pour enterrer à jamais le secret de la famille.
Et l’Empereur ? Il avait déjà accordé plusieurs chances à Kiole, mais combien de temps durerait cette indulgence ? Une fois la maison Diarca punie, Kiole ne serait-il pas le suivant ?
La « dette » dont le duc de Peletta avait parlé plus tôt… Était-ce seulement une formule d’adieu adressée à quelqu’un dont il savait qu’il disparaîtrait bientôt ? Et si Kiole le suppliait de lui laisser la vie sauve, en affirmant qu’il se fichait désormais de l’escrime ? Le gracierait-on vraiment ?
Rien que d’y penser lui paraissait irréel. Sa tête, peu habituée à des pensées aussi embrouillées, le faisait souffrir et pulsait comme si elle allait exploser.
S’il ne pouvait pas disparaître maintenant, il aurait presque préféré ne jamais être né.
Kiole pleura de désespoir.
« J-je n’ai jamais tenu à devenir duc… ni à faire partie de la famille impériale, ni à m’emparer de ce maudit trône… ! Je… Je voulais seulement être chevalier, c’est tout ! »
Il voulait maudire le monde entier, mais le serment qu’il avait prêté à Yuder l’en empêchait. Même à présent, il ne pouvait rien dire de trop cruel. L’ironie de la situation lui arracha des larmes encore plus abondantes.
Alors une voix froide lui effleura l’oreille.
« Alors, fais-le. »
« … H-h… Quoi… ? »
Le même démon qui l’avait lié par ce serment le répéta.
« Vis comme un chevalier. »
« Tu… Tu m’as entendu, à l’instant ! Qui me laissera devenir chevalier en connaissant la vérité sur moi ?! »
« Et alors ? Si c’est ce que tu veux, fais-le, c’est tout. »
Qu’est-ce qui lui prenait ? Il était sérieux ?
Ou bien ne comprenait-il simplement pas à quel point la situation était grave ?
Toujours reniflant, à moitié incrédule, Kiole cligna des yeux tandis que Yuder reprenait d’un ton indifférent :
« Pour être honnête, je pensais que tu pourrais changer d’avis sur le fait de devenir chevalier en apprenant la vérité. J’ai été surpris que tu ne le fasses pas. »
« Quoi ?! Pourquoi est-ce que je le ferais, bon sang ?! »
« Tu es clairement le fruit d’un tabou. Mais ça fait aussi de toi l’instrument parfait pour que les fous de la maison Diarca te vouent un culte et s’enflamment. Tu as vu comment Madame Bishu se comportait, non ? Si tu le voulais, tu pourrais rallier tous leurs soutiens et faire ce qui te plaît. »
Et elle n’était pas la seule. La maison Diarca devait compter bien d’autres personnes comme Madame Bishu.
Kiole avait le sang noble d’un descendant de l’impératrice douairière Inella, un coffre-fort scellé rempli de connaissances secrètes, la richesse et les ressources du duc — et même, sans le vouloir, la confiance de son entourage.
Yuder les énuméra sur ses doigts, puis lâcha un bref rire sans joie.
« Si tu utilisais tout ça, Kironne ne serait même plus une menace. Si tu rêvais vraiment de devenir empereur, tu n’aurais pas de meilleur atout. »
« Ce n’est pas le cas ! Je ne veux pas de ce genre de rêve ! »
« Oui. Je le sais, maintenant. »
Yuder acquiesça avec calme — un calme qui surprit même Kiole, qui venait de lui crier au visage.
« Tu as peut-être dit que tu voulais disparaître, mais tu n’as jamais dit que tu ne voulais pas devenir chevalier. Pour cette seule chose… je crois que tu étais sincère. »
Je te crois.
Une expression si peu familière.
Et pourtant, entendre ces quelques mots — de la bouche de Yuder Aile, entre tous — lui donna l’impression que le monde entier avait enfin reconnu ce qu’il avait au fond du cœur.
« H-ha… mais… qu’est-ce que je suis censé faire, maintenant… ? »
« Tu as dit que tu voulais être chevalier, pas vrai ? Alors dis aux autres que tu vivras comme un chevalier. Puis fais-le. »
Yuder le dit comme s’il s’agissait de la chose la plus simple au monde.
« Si tu ne bouges pas, ni le duc ni personne d’autre ne pourra agir librement. Souviens-t’en. »
« … C’est tout ? Mais c’est ce que je comptais faire de toute façon. Ce qui m’inquiète davantage, c’est l’Empereur et le duc de Peletta… non, le Commandant de la Cavalerie. Je ne crois pas qu’ils me croiront encore… »
Yuder laissa échapper un bref reniflement incrédule.
« On dirait que tu as déjà oublié ce que le Commandant t’a dit tout à l’heure. »
« Q-qu’est-ce que tu racontes ?! »
« Il a dit que si tu donnais la même réponse après avoir entendu le récit de Madame Bishu, il te croirait. »
La voix impassible de Yuder résonna comme une vérité incontestable.
« Il l’a dit. Alors donne ta réponse. »
« … »
C’est tout ? Il me croirait rien que pour ça ?
Impossible. C’était contraire à tout ce que Kiole avait toujours connu.
Pourtant, dans la bouche de Yuder, ces mots brillaient comme une lumière dans l’obscurité.
Et une fois encore, Kiole se mit à pleurer.