Chapitre 1 293
« Dès que le Jeune Maître arriva ici et se mit à s’emparer des secrets cachés et à consolider ses fondations, je ne pus m’empêcher de penser au défunt duc. Il était exactement pareil. Oui, à l’époque où il n’était encore que le deuxième fils… avant de devenir duc. »
Le regard de Madame Bishu parcourut lentement, avec une insistance poisseuse, le visage de Kiole. Ce n’était pas lui qu’elle voyait, mais un fantôme du passé qu’elle superposait à ses traits. Plus précisément, le jeune Duc Diarca.
Cette impression lui souleva de nouveau le cœur de dégoût, mais il ne parvenait pas à interrompre le flot d’informations qu’elle déversait.
« Lui aussi fut un jeune noble mené par l’impatience, qui s’efforçait avec anxiété d’obtenir son titre. Il découvrit les secrets de ce domaine et vint ici pour les poursuivre. J’imagine qu’il voulait percer les secrets de Son Altesse Inella et s’en servir pour obtenir sa coopération. Et, au bout du compte, il y parvint. Même si l’accord n’était pas à sens unique, ha ha. »
« … »
« À mon avis, il ne comprit pas tout de suite que le secret dissimulé ici était une personne vivante. Il fut visiblement stupéfait lorsqu’il rencontra Lady Langretsi. C’est compréhensible, bien sûr. Son identité était un secret soigneusement enfoui, qui devait le rester à jamais ! »
Les lèvres de Madame Bishu s’étirèrent en un sourire tordu, plein de délice.
« Oui, le deuxième fils. Si intelligent et rusé. Après avoir vu de ses propres yeux ce secret vivant, il se rendit auprès de Son Altesse et lui proposa un nouvel accord : il ne la dénoncerait pas, mais s’allierait à elle. Car lui aussi était un Diarca. »
« … »
« Lady Langretsi n’avait pas d’amis. Elle attendait désespérément les visites du deuxième fils. Elle chérissait les récits qu’il lui rapportait du monde extérieur… ainsi que les cadeaux qu’elle recevait, sans jamais vraiment savoir qu’ils venaient de sa véritable mère. J’ignore encore quels stratagèmes il employa pour obtenir ces objets de Son Altesse. Mais, connaissant son souci du détail, Son Altesse devait lui faire confiance. »
« … »
« S’il n’était pas devenu duc, comment Son Altesse aurait-elle pu prendre le risque incroyable d’envoyer Lady Langretsi vivre parmi les Diarca ? Je l’ai avertie à plusieurs reprises des dangers. Mais, dans sa lettre, elle m’a répondu que “le plan qu’il lui avait proposé était assez intéressant pour faire chavirer son cœur”, puis elle a donné sa bénédiction à leur mariage. Vraiment… »
« … Le plan de mon père… ? »
Kiole, qui l’écoutait d’un air hébété, remua soudain les lèvres.
« Quel plan ? »
« Ah. Ça, je l’ignore aussi. Son Altesse m’a confié bien des choses, mais la conversation qu’elle eut alors avec le duc était un secret de famille crucial. Elle disait que ce n’était pas à elle de le révéler. Si cela ne l’avait concernée qu’elle, peut-être… mais ça impliquait toute la maison Diarca. »
— Mais je peux encore faire des suppositions, murmura Madame Bishu.
« J’ai tout vu, après tout. »
« … »
« À l’époque, Son Altesse était accablée de chagrin, sachant que son fils serait bientôt rappelé par les dieux. Rien ne pouvait apaiser sa douleur. Mais après le mariage de Lady Langretsi et la naissance du Jeune Maître Kiole, elle retrouva miraculeusement ses forces. Elle en vint à vous considérer non seulement comme un autre fils… mais comme un être encore plus précieux. Elle comprit que vous méritiez d’être chéri par-dessus tout. Je crois que c’est le duc qui l’en a convaincue. »
À travers le voile noir, ses yeux vieillis mais perçants brillèrent d’une avidité affamée tandis qu’ils se fixaient sur Kiole.
Comme si elle contemplait la proie la plus rare et la plus exquise au monde.
« L’enfant le plus pur des Diarca, dressé au sommet de tout ce que ce monde compte de sale et de corrompu ! Qui pourrait mieux incarner cette vision et cette idée que le petit-fils de Son Altesse Inella et le fils de Lady Langretsi, le Jeune Maître Kiole lui-même ? Voilà sûrement pourquoi Son Altesse vous a donné un nom contenant la même syllabe, “-le”, que celui de son fils ! »
La plus haute place du monde.
Même Kiole ne pouvait prétendre ne pas comprendre ce qu’elle voulait dire.
Le trône impérial.
La position qu’il avait toujours cru revenir, sans le moindre doute, à Kachian la Orr.
« À vrai dire… jusqu’à hier, je craignais de me tromper. Vous êtes devenu chevalier et, en apprenant qu’un enfant au sang souillé avait accédé au titre de prince héritier sous le nom des Diarca, je me suis dit que tout s’était peut-être effondré. Que Son Altesse et Lady Langretsi disparues, le duc avait changé d’avis. Que toutes les promesses et tous les projets avaient été renversés. Chaque jour, je m’accrochais aux vestiges du passé et pleurais en silence. »
Sa voix trembla de chagrin. Puis, soudain, elle afficha un sourire radieux et s’écria :
« Mais je me trompais. Vous êtes véritablement le plus Diarca de tous. Et le duc le savait : il vous a envoyé ici pour une raison ! À présent, tout retrouvera sa juste place. Cette indigne Famille impériale ! Ce prince héritier immonde ! Ce premier prince qui ose ne montrer aucune gratitude envers Son Altesse ! Tous les autres ! Tous ! »
« — Assez ! »
Kiole ne put le supporter davantage et éclata :
« Arrêtez de parler ! Je ne peux plus en entendre un mot ! »
« Jeune Maître ? »
Madame Bishu cligna des yeux, surprise. Kiole le regretta aussitôt, mais il était trop tard. Le flot avait déjà débordé. Tandis qu’il restait là, haletant et tentant de remettre de l’ordre dans ses pensées confuses, Kishiar s’avança enfin.
« Madame, il semble que le Jeune Maître ne se sente pas bien. Nous allons faire une petite promenade pour prendre l’air. »
Madame Bishu cligna lentement des yeux, puis sourit comme une poupée.
« Ah… Oui. Lady Langretsi était parfois comme ça, elle aussi. Je comprends. Prenez votre temps. »
Sans même s’en rendre compte, Kiole se retrouva de nouveau dans le jardin, près de la chambre forte secrète. Personne ne lui adressa la parole, mais cela ne le soulagea pas.
Il contempla en silence le jardin paisible et magnifique, puis se précipita soudain sous la pergola. Le sceau du Duc de Diarca s’illumina et la chambre forte secrète réapparut.
Kiole foudroya les six piliers du regard, puis ouvrit toutes les portes à la volée. Il se tourna vers Kishiar et cria :
« Entrez ! Allez-y, fouillez tout ce qu’il y a là-dedans ! »
Rien ici ne méritait qu’on le vénère. Rien n’était assez précieux pour devoir rester un secret à jamais. Voilà ce qu’il voulait hurler.
Kiole pensa que Kishiar refuserait. Mais le grand homme resta simplement immobile un instant, puis s’avança et répondit avec un sourire calme :
« Si vous m’y autorisez, je ne me gênerai pas. »
« … »
Et il le fit. Il fit signe à son aide, puis tous deux entrèrent sous la pergola et commencèrent à examiner le contenu des piliers. Kiole avait été sincère, mais il n’en resta pas moins stupéfait.
« Vous n’allez rien vérifier vous-même ? »
Ce fut Yuder Aile qui posa la question, voyant Kiole rester planté là comme un imbécile.
« … Non. »
« Alors pourquoi ne partez-vous pas ? »
On lui disait de dégager, puisqu’il ne faisait que gêner. Le ton et la manière de Yuder étaient exactement les mêmes que d’habitude ; à tel point que, l’espace d’un instant, Kiole eut l’impression que rien de tout cela n’était arrivé.
« … Ha. Très bien. »
Kiole se laissa retomber sur la chaise où il avait fondu en larmes un peu plus tôt. L’envie de pleurer et l’impossibilité de le faire coexistaient dans sa poitrine, comme un cruel paradoxe. Il n’avait jamais rien éprouvé de tel de toute sa vie.
La tête baissée, le visage enfoui dans ses mains, il resta immobile jusqu’à ce que sa nuque commence à lui faire mal. Lorsqu’il releva enfin la tête, il fut surpris de trouver Yuder debout à côté de lui.
« … Quoi ? Vous êtes là pour me surveiller ? »
« Ne te fais pas d’illusions. Le bric-à-brac à l’intérieur ne m’intéressait pas, alors je suis sorti. »
« Ça ne t’intéresse pas ? Tu ne comprends pas à quel point ces choses ont de la valeur ?! On dit qu’une seule gemme du premier pilier suffirait à nourrir cinq générations ! »
Pourquoi disait-il ça, au juste ? Lui-même n’en savait rien. Ses paroles jaillirent, acérées et amères, comme celles d’un enfant capricieux. Il s’attendait à moitié à ce que Yuder le frappe.
Mais, contre toute attente, Yuder se contenta de le regarder froidement, sans lever la main.
« Pourquoi tu ne me frappes pas ? D’habitude, tu me flanquerais une claque pour avoir dit des trucs pareils ! »
« Ah oui ? Tu veux que je te frappe ? »
demanda Yuder Aile d’un ton plat et glacial. L’instinct de Kiole se mit à hurler.
« … N-non. »
« Alors pourquoi tu cherches la bagarre ? »
« … »
« Si tu veux quelque chose, que ce soit mourir ou te faire battre, dis-le franchement. »
Mourir ou se faire battre.
Cette question impitoyable frappa quelque chose en Kiole, quelque chose dont lui-même n’avait pas conscience.
Oui. Il voulait mourir, là, tout de suite. Ou plutôt, pour être précis…
« … Je veux disparaître. »
Ces mots lui échappèrent.
« Là, tout de suite, je… j’aimerais pouvoir m’évanouir. »
Yuder Aile ne se moqua pas de lui. Il regarda longuement Kiole d’un air que celui-ci ne comprit pas, puis prononça des mots inattendus.
« Tu crois que ça ira mieux si tu le fais ? … Je ne compterais pas là-dessus. »