Chapitre 1 287
« C-Ceci, c’est… ! Enfin… ! »
« Ne t’inquiète pas. Je ne vais pas t’en tenir rigueur ni parler à qui que ce soit de ce que tu viens de voir. »
Comme s’il avait lu dans les pensées affolées de Kiole, Kishiar prit la parole.
« Je suis simplement venu aider Yuder à assurer ta sécurité. Rien de plus, rien de moins. »
« … »
Il alla même jusqu’à proposer de le jurer sur le nom de la Orr, si Kiole le souhaitait. Un serment royal prêté au nom de sa famille avait un poids immense. On ne le prenait pas à la légère, même pour plaisanter. Autrefois, Kiole aurait cru que le duc de Peletta plaisantait, faute de comprendre la portée d’un tel serment. Mais plus maintenant.
Kiole serra les poings et se calma.
« M-Merci… Je n’ai pas besoin d’un serment de la Orr. Je sais à quel point vous m’aidez… F-Faites comme bon vous semble, Commandant de la Cavalerie… monsieur. »
Appeler le duc de Peletta « Commandant » lui était si pénible que cela en devenait presque douloureux physiquement.
« Oh ? Ça ne te dérange vraiment pas ? »
« Non. »
« Vraiment ? »
Qu’est-ce que c’était que ça ? Pourquoi insistait-il ? Déconcerté, Kiole sentit son regard vaciller, puis ferma les yeux avec force.
« O-Oui… ! »
« Ha ha. Dans ce cas, nous allons vous attendre dehors, sous la pergola. Maintenant que nous avons vérifié que la chambre forte s’est ouverte correctement et que tu ne cours aucun danger, nous n’avons aucune raison de rester à l’intérieur. »
« Prends tout le temps qu’il te faut pour tout examiner. » D’un ton léger, Kishiar se retourna et sortit.
Le temps que Kiole cligne des yeux, perplexe, Kishiar avait déjà quitté la pergola, suivi de Yuder et Nathan.
« … Ils sont vraiment partis ? »
Il semblait que les trois hommes n’étaient entrés dans la pergola que pour vérifier si Kiole courait un réel danger une fois la chambre forte ouverte.
À présent que la menace était écartée, ils étaient partis sans manifester la moindre curiosité ni le moindre regret de ne pas pouvoir explorer la chambre forte secrète.
« Je croyais qu’ils voudraient tous rester pour tout examiner ensemble… »
N’était-ce pas la réaction la plus évidente ? La situation ne lui semblait pas seulement étrange : elle était complètement absurde. Malgré tout, du point de vue de Kiole, pouvoir examiner les lieux seul était plutôt un soulagement.
Après avoir hésité un instant, Kiole rouvrit le pilier numéro un. Lorsqu’il souleva de nouveau le couvercle du coffret à bijoux, la même lumière éclatante qu’un peu plus tôt jaillit de l’intérieur.
« Comme je le pensais… »
Il avait été trop choqué pour bien regarder tout à l’heure. Maintenant qu’il les voyait clairement, il comprenait enfin ce que c’était.
« Ce sont les bijoux offerts à la maison Diarca. Aucun doute là-dessus. »
En tant que collectionneur, le duc de Diarca recevait quantité de bijoux rares en cadeau. Mais peu d’entre eux correspondaient à ses critères esthétiques. Kiole avait toujours cru que les cadeaux refusés par le duc étaient renvoyés à leur expéditeur ou donnés. Mais de toute évidence, ce n’était pas le cas.
Le duc répétait que seules les maisons avides conservaient les cadeaux dont elles n’avaient pas besoin. Alors… avait-il une raison de garder ceux-ci ?
Kiole baissa les yeux sur les bijoux, le visage grave, puis referma le coffret et souleva le couvercle d’un autre, placé en dessous.
Le deuxième coffret ne contenait pas de bijoux, mais plusieurs cartes de métal. Fines et luxueuses, c’étaient des cartes d’accréditation réservées aux clients, des laissez-passer haut de gamme délivrés par de prestigieuses associations marchandes possédant des antennes dans tout le continent.
Kiole se contenta de jeter un coup d’œil au nom de l’organisme émetteur avant de passer à autre chose. Pourtant, détenir l’une de ces cartes lui aurait permis d’accéder librement à tous les avoirs du duc répartis dans les guildes marchandes correspondantes, aux quatre coins du continent. En plus de ses ressources financières, elle lui donnait accès au personnel et aux réseaux logistiques des guildes. À cet égard, ces cartes avaient encore plus de valeur que les bijoux.
Le troisième coffret renfermait des piles de documents. C’étaient des titres de propriété, des registres que seul le duc lui-même pouvait pleinement comprendre. À mesure que Kiole parcourait les interminables listes de terres et de bâtiments, sa mâchoire se décrocha.
Ces biens dépassaient bien sûr les limites légales imposées aux maisons nobles. Le duc en avait peut-être eu conscience, car il avait réparti les propriétés entre celles détenues au nom des Diarca et celles enregistrées sous de fausses identités.
Bijoux, cartes de guildes marchandes, titres de propriété… Tout cela trahissait l’avidité de quelqu’un qui avait bâti méthodiquement sa fortune en séparant soigneusement ses façades de ses véritables intérêts.
Et cet homme, c’était son père.
Kiole ouvrit le pilier numéro deux. À l’intérieur, plusieurs petits Outils magiques en forme de bagues reposaient dans un écrin à bijoux. Le blason gravé sur l’écrin, qui indiquait qu’il s’agissait d’un contenant pour artefacts magiques, et les petites plaques fixées sous chaque outil lui permirent de comprendre rapidement de quoi il s’agissait.
« … Des Outils magiques de communication. »
Ce n’étaient pas des appareils permettant de communiquer dans les deux sens. Ils ne fonctionnaient que dans un sens et servaient à transmettre des messages en secret.
« Il ne reste presque plus de mages capables d’en fabriquer, aujourd’hui. Même la Garde impériale n’en utilise plus… »
Parmi les noms inscrits sur les plaques, Kiole en reconnut plusieurs : ceux d’anciens assistants nobles proches de son père. L’une portait même le nom du centre d’administration des soldats privés des Diarca qu’il avait récemment visité.
Mais tous les noms ne lui étaient pas familiers. En repérant un nom inconnu, Kiole retourna la plaque. Deux symboles y étaient gravés : l’emblème d’une dague dentelée souvent utilisé par les assassins et le drapeau de Nellarun.
Des assassins… et Nellarun ?
« Attends… Ça voudrait dire que… ce nom est celui de quelqu’un appartenant à un groupe d’assassins de Nellarun ? »
Son père avait été en contact avec des assassins ? Et d’un autre pays, en plus ?
Il se rappela la voix du duc de Diarca, depuis son lit de malade, ordonnant d’un ton désinvolte la mort de personnes aussi bien du côté de l’Empereur que de celui de l’Impératrice. Un frisson lui parcourut l’échine et il faillit laisser tomber la plaque.
« Est-ce que… est-ce que je me trompe ? »
Pris de panique, Kiole retourna à toute vitesse toutes les plaques portant des noms qu’il ne connaissait pas. Le duc avait pris soin de graver sur chacune des symboles qui donnaient une indication sur l’identité de son destinataire.
L’œil et l’oreille entrelacés des guildes de renseignements. L’épée et la hache croisées des mercenaires. Une plume et une botte pour les fonctionnaires. L’emblème militaire et les insignes de grade de l’Armée impériale… Chacun était accompagné d’un drapeau national indiquant le pays d’origine.
Après les avoir toutes examinées, Kiole comprit qu’il y avait au moins cinq groupes d’assassins de différents pays, ainsi que quatre guildes de renseignements distinctes. Le duc devait venir ici pour utiliser ces Outils magiques chaque fois qu’il avait besoin de leur transmettre des ordres sans passer par une correspondance officielle. C’était le centre du réseau clandestin qu’il entretenait depuis tout ce temps.
Kiole sentit soudain la tête lui tourner et chancela. Il parvint de justesse à se rattraper en s’agrippant à un pilier, mais les Outils magiques et la multitude de noms qui leur étaient associés lui paraissaient désormais terrifiants.
Haletant, il tourna la tête et aperçut les trois hommes, de dos, qui discutaient tranquillement. Kishiar, Yuder Aile et Nathan Zuckerman semblaient sincèrement ne s’intéresser aucunement à ce qu’il faisait.
« … »
La main tremblante et moite de sueur froide, Kiole parvint enfin à refermer la porte du pilier numéro deux.
Il n’avait plus le courage d’ouvrir les autres piliers, mais il serra les dents et continua. Le pilier numéro trois ne contenait que des piles de livres et de papiers. Il en ouvrit un au hasard ; on aurait dit un vieux livre d’histoire, alors il le laissa et passa à la suite.
Dans le pilier numéro quatre, il découvrit un coffre rempli de parchemins scellés par magie, ainsi que de vieilles lettres. Il ne sut d’abord pas ce qu’ils contenaient, mais il déroula le parchemin le plus proche et le portrait familier d’une femme lui révéla la vérité.
« C’est Mère. »
C’était un portrait de Langretsi la Diarca. Bien plus ancien que celui qui était accroché dans le domaine des Diarca, il représentait une femme non seulement jeune, mais presque enfantine. Son visage souriant ne trahissait pas la moindre inquiétude ni la moindre peur.
Sous le portrait figuraient le nom de Langretsi Dilejian et une date remontant à plus de trente ans. Il avait donc été peint avant même que son père épouse sa mère.
« Pourquoi aurait-il pris la peine de garder une chose pareille ici ? »
Hébété, Kiole commença à enrouler le portrait, puis s’arrêta en remarquant la bague que sa mère portait sur l’image.
« Hein ? »
À première vue, ce n’était qu’une simple bague ornée d’une pierre rouge. Le rubis était taillé en forme de pétale de fleur, comme celles que portaient souvent les nobles.
Kiole avait déjà vu cette bague dans la chambre de son père.
« Mais cette bague… si je me souviens bien… »
On disait qu’elle avait appartenu à l’ancienne Impératrice douairière de la maison Diarca, Lady Inella la Orr.
Son père le lui avait bien dit.