Chapitre 1 279
Bien sûr que l’endroit lui paraissait inconnu : il n’y était jamais venu. Les yeux fixés sur la silhouette indistincte du manoir, Kiole fit lentement un pas en avant…
« Aïe ! »
Il se mit soudain à tousser violemment, comme si quelque chose d’invisible l’avait tiré en arrière par le col. C’était l’œuvre du pouvoir de Kishiar, mais Kiole crut que Yuder en était responsable.
« Qu-quoi, bordel ?! »
« Allons. Si tu as des reproches à faire, adresse-les-moi, pas à Yuder. C’est moi qui ai fait ça. »
« Hein ?! »
Malgré l’apaisement de la tension après leur conversation précédente, l’homme restait le duc de Peletta.
Kiole referma la bouche et se ratatina de nouveau. Kishiar eut un petit rire, le coin des lèvres relevé sous sa cape à capuche.
« Si tu fonces sans te préparer, tu risques gros. Cet endroit est entouré de toutes sortes de dispositifs de défense, probablement installés pour repousser les intrus. »
Un frisson parcourut l’échine de Kiole tandis qu’il se retournait vers le manoir. Il ressemblait à une villa de campagne isolée et rarement fréquentée. Un tel niveau de sécurité était-il vraiment nécessaire ici ?
« …Il appartient à la famille de ma mère ? »
« Hum ? Non. Il appartient au Duc Diarca. C’est lui aussi qui le gère. »
Kishiar répondit avec bienveillance, comme s’il avait parfaitement deviné la pensée marmonnée de Kiole. Celui-ci voulut lui demander comment — comment il avait appris cela, et depuis quand —, mais garda le silence. Il commençait à admettre que les gens proches de la faction impériale possédaient naturellement des compétences et une intelligence démesurées.
Je ne savais même pas que mon père possédait ce manoir… ni qu’un passage secret y menait. L’intendant a dit qu’il n’était jamais venu ici, lui non plus. Je l’ignorais, alors le reste de la famille ne doit probablement pas le savoir non plus…
C’était la demeure de sa mère, et pourtant Kiole n’y était jamais venu. Son père ne lui en avait même jamais parlé.
…Mais était-ce vraiment normal ?
À la connaissance de Kiole, aucune autre villa de la maison Diarca n’était aussi étroitement gardée. Ces défenses minutieuses prouvaient qu’il y avait quelque chose à l’intérieur. Et puisqu’ils étaient venus jusque-là, il était fort probable que le coffre secret se trouvât ici.
« Ravi de voir que tu sais tirer la bonne conclusion sans qu’on ait besoin de te souffler la réponse. »
Yuder Aile murmura doucement en observant l’expression de Kiole.
Grâce à leur enquête précédente, ils savaient déjà que ce manoir était protégé de façon suspecte. Il leur avait donc été facile de localiser le coffre secret du Duc Diarca. Mais Kiole, lui, n’en savait rien. S’il avait été seul, il ne serait même pas arrivé jusque-là, ou n’aurait pas remarqué les indices.
Privé de ses habituelles protestations bruyantes, Kiole prit tranquillement la mesure de la situation. Après un long silence, il leva les yeux.
« …Compris. Alors… de quelles préparatifs avons-nous besoin pour entrer ? »
Les trois autres échangèrent un regard. Le sourire de Kishiar s’accentua légèrement.
« Drôle de question : nous allions justement te l’expliquer. En fait, c’est nous qui devons nous préparer. Toi, tu n’as rien à faire. Alors détends-toi. »
« …Hein ? »
Ils s’apprêtaient à pénétrer au cœur même des secrets du Duc Diarca, et pourtant Kishiar affichait un calme amusé. Ce qui rendait la situation d’autant plus terrifiante. Kiole se raidit et prêta une oreille attentive à ses paroles.
Un peu plus tard.
Tous quatre se tinrent devant le vieux portail du domaine de Dilejian, un lieu que nul n’avait foulé depuis des années.
Avant qu’ils aient pu dire quoi que ce soit, un domestique sortit de l’intérieur et demanda froidement :
« Qui êtes-vous ? »
« Ouvrez le portail et laissez-nous entrer. »
Le plus grand des quatre hommes répondit d’un ton autoritaire. Le domestique fronça les sourcils, méfiant. Les visiteurs étaient vêtus simplement et leurs chevaux n’avaient rien de remarquable ; ils ne ressemblaient guère aux hôtes que cet endroit recevait d’ordinaire.
« Personne ne m’a annoncé de visiteurs. Veuillez décliner votre identité. »
« Voici le fils du maître. »
« On ne m’a pas prévenu qu’une personne de ce genre devait arriver. »
« S’il faut une autorisation pour entrer, c’est qu’on est un invité. Vous prétendez que même le maître doit demander la permission d’entrer ? Ou bien… vous prétendez être le maître vous-même ? »
La voix, ferme et élégante, ne laissait aucune place à la réplique. Sans même s’en rendre compte, le domestique sentit la pression monter. En toutes ses années à garder ces lieux, il n’avait jamais vécu pareille situation.
Il adoucit légèrement le ton et répondit avec prudence :
« …J’ai reçu l’ordre de ne laisser entrer personne à moins qu’il n’arrive dans la voiture du maître. Je ne peux laisser passer qui que ce soit sans confirmation. »
À cet instant, la silhouette qui se tenait à l’arrière du groupe rabattit sa capuche.
Un jeune homme au visage froid et arrogant, aux traits acérés, lui rendit son regard et lança d’un ton cassant :
« C’est vraiment pénible. Si ce n’était pas pour Père, je ne serais jamais venu dans ce trou perdu ! »
« … »
Les yeux du domestique s’écarquillèrent lorsqu’il vit le visage du jeune homme.
Attendez. Ce visage… cette voix !
L’homme qui venait parfois au manoir dans sa voiture…
Bien qu’on lui eût formellement interdit de chercher à connaître son nom, le domestique avait fini par reconnaître son visage et sa voix.
Le jeune noble arrogant qui se tenait devant lui ressemblait trait pour trait au maître. À s’y méprendre. Si l’on imaginait le maître dans sa jeunesse… c’était exactement lui.
Il ne faisait aucun doute que ce jeune homme était son fils. Même si le domestique avait voulu le nier, il n’aurait pas pu.
Voyant sa réaction, l’homme à la cape insista, d’un ton plus ferme encore.
« Le jeune maître est venu sur ordre du maître. Il est là pour récupérer quelque chose. S’il ne peut pas exécuter cet ordre, la faute vous en reviendra. Êtes-vous prêt à en assumer la responsabilité ? »
Y a-t-il quelque chose que j’ignore… ?
Le domestique hésita. Dans ses souvenirs, le maître était toujours venu seul. Il n’avait jamais amené personne. En temps normal, ces visiteurs inattendus n’auraient même pas dû approcher de l’entrée. Toute personne suspecte pouvait être chassée, voire tuée. Telle était la règle.
Mais ce visage… ressemblait beaucoup trop à celui du maître. Il ne pouvait pas agir à la légère.
Après un long silence, le domestique finit par dire :
« Dans ce cas, veuillez patienter ici. Je vais entrer et contacter le maître pour confirmer… »
« J’ai soif ! »
Le « jeune maître » cria soudain, l’interrompant.
Les autres enchaînèrent aussitôt.
« Vous n’avez pas entendu ? »
« Pardon ? »
« Il a dit qu’il avait soif. Combien de temps comptez-vous le laisser attendre debout ici ? »
« … »
« J’ignore depuis combien de temps vous travaillez ici, mais si vous comprenez vraiment quel genre d’homme est votre maître, vous devriez savoir qu’il ne faut pas commettre une erreur aussi stupide. »
Sous la capuche de la cape, les lèvres pâles se retroussèrent légèrement. La voix, glaciale, le menaça et lui donna la chair de poule.
Le domestique se remémora son « maître ».
Un homme cruel.
Il venait rarement, mais chaque fois qu’il se présentait, il punissait sévèrement quiconque lui déplaisait. Le domestique se rappela le jour où un jeune serviteur avait osé rire trop fort… avant de disparaître sur un simple geste du maître.
Ce souvenir fit monter son anxiété d’un cran.
« …Très bien. Vous pouvez entrer, mais seul le jeune maître. Les autres devront attendre dehors… »
« Quoi ?! Non ! »
Le jeune maître le foudroya du regard et cria :
« Vous voulez que j’entre seul alors que des assassins pourraient m’attendre pour me tuer ?! »
« Mais… »
« Pas question ! Si mon pèèère l’apprenait, vous seriez renvoyé sur-le-champ ! »
« … »
Le domestique finit par décider qu’il valait mieux faire entrer les visiteurs et appeler une servante plus âgée, qui connaissait mieux les affaires du maître. Poursuivre la dispute ne ferait qu’augmenter le risque que la responsabilité lui retombe dessus — et c’était précisément ce qu’il voulait éviter à tout prix.
« …Très bien. Veuillez entrer. »
Les grilles s’ouvrirent et tous quatre pénétrèrent dans le domaine.