Chapitre 1 276
*Le Maître épéiste du Vent du Nord ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ?*
Il savait que le duc de Peletta et son adjudant étaient secrètement des maîtres épéistes. Mais c’était la première fois qu’il entendait parler d’un titre comme celui de Maître épéiste du Vent du Nord. Cela dit, c’était logique : ces derniers temps, il n’avait pas vraiment eu le loisir de se tenir au courant des dernières rumeurs.
Même si Kiole avait mené sa vie comme d’habitude, sans incident, il aurait encore été trop tôt pour qu’il apprenne l’existence de ce surnom qui commençait tout juste à circuler dans la capitale. Kishiar, en revanche, lui adressa un sourire effronté et lui tapota l’épaule.
« Ah. Tu n’en as donc pas encore entendu parler. Tu as dû être très occupé. C’est compréhensible. Mais retiens-le bien, désormais. C’est un titre honorable, gagné après avoir abattu des dizaines de monstres ailés dans le ciel, grâce à son aura, dans le Nord. »
« Votre Grâce. »
Alors que Kiole, à moitié hébété, se laissait emporter par les paroles enjôleuses de Kishiar, Nathan Zuckerman, qui n’avait pas dit un mot jusque-là, interpella son seigneur d’un ton sec.
« Si vous comptez vous déplacer sans attirer l’attention, nous ne devrions pas nous attarder ici. »
« Oh ? Il est déjà si tard ? »
Kishiar inclina la tête, l’air contrarié.
« Enfin, nous avons le temps, nous pouvons continuer à discuter en chemin. Si je dois te raconter les exploits légendaires du Maître épéiste du Vent du Nord, impossible de passer sous silence le tireur d’élite qui a abattu l’Ennemi du Soleil. »
*Le tireur d’élite qui a abattu l’Ennemi du Soleil ? Et qui diable est-ce que ça peut bien être… ?*
« Oh, tu as l’air intrigué. Eh bien, il s’agit de… »
« Commandant. »
Yuder Aile, qui avait déjà franchi la porte, l’interpella d’un ton froid. Le message était limpide : assez bavardé. Kishiar se mit en marche, arborant un sourire encore plus doux qu’avant.
« Hum. Allons-y. »
Leurs mouvements étaient si naturels que Kiole laissa passer l’occasion de protester. Lorsqu’il reprit ses esprits, il était déjà à cheval et franchissait la porte ouest de la capitale.
*… Attendez. Une seconde. On part vraiment comme ça, tous les quatre ?!*
Voyager seul avec Yuder Aile aurait déjà été gênant. Mais en plus, il y avait le duc de Peletta et son adjudant ? Cette drôle de compagnie était si invraisemblable qu’il n’y aurait pas cru, même en rêve.
Kiole remua, mal à l’aise sur sa selle, comme s’il était assis sur un coussin rempli d’aiguilles, et jeta des regards furtifs autour de lui. À vrai dire, Kishiar le mettait encore plus mal à l’aise que Yuder, mais pour une raison tout à fait opposée.
Kiole connaissait Kishiar la Orr, le duc de Peletta, depuis l’époque où on l’appelait encore le Second Prince. Dans leur jeunesse, ils s’étaient brièvement entraînés à l’épée auprès du même maître et, même après le retour de Kishiar de Peletta, ils s’étaient parfois croisés lors de réceptions nobles.
Jusqu’au jour où Kishiar avait annoncé la fondation de la Cavalerie, Kiole avait cru assez bien le connaître. Comme son père le disait, Kishiar était un homme qui parlait et agissait à la légère. Le vin, les compagnons de fête et les passe-temps divertissants : ces trois choses le résumaient à merveille.
En fait, lorsqu’il avait appris pour la première fois que Kishiar était revenu dans la capitale, Kiole avait secrètement éprouvé une certaine impatience. Il se souvenait du jeune prince qui avait autrefois montré un talent exceptionnel à l’épée. Mais le duc adulte se comportait comme s’il n’avait jamais tenu une lame de sa vie. Il avait certes l’allure digne d’un noble, mais rien de plus.
C’était un peu décevant, oui. Kiole avait tout de même été fier d’avoir jadis étudié auprès du même maître d’armes qu’un duc de sang royal.
Voilà tout.
Du moins, c’était ce qu’il avait cru. Il n’en avait jamais douté.
Mais apprendre maintenant que Kishiar avait toujours été un maître épéiste ?
Après cette révélation, le Kishiar qu’il découvrait lui semblait être une personne complètement différente de celle qu’il avait connue. Ou… cela avait-il commencé bien avant ?
Un souvenir de la Fête des Récoltes de l’année précédente lui revint à l’esprit.
Yuder Aile s’était soudain mis à se comporter étrangement et avait demandé à Kiole de prévenir son commandant, en raison de son mauvais état. À cet instant, le duc avait eu un éclair dans les yeux…
Ce regard… appartenait à quelqu’un qui n’avait rien à voir avec l’homme que Kiole croyait connaître.
Et même maintenant, il éprouvait la même impression.
L’homme qui riait avec désinvolture et bavardait avec Yuder Aile ne lui semblait pas être la même personne. Autrefois, Kishiar souriait avec plus d’éclat ; il donnait toujours l’impression qu’il allait disparaître à tout instant, ivre et insouciant. Même quand son corps était là, son esprit semblait à moitié ailleurs. Ses yeux rouges prêtaient à la moquerie pour cette raison même. Mais maintenant… maintenant, son regard était stable, chaleureux et d’une clarté pénétrante.
*Peut-être… peut-être que celui que je connaissais était un imposteur. Et que celui-ci est le vrai… ?*
Avant d’avoir failli être tué par son propre frère, il n’aurait jamais pu envisager une telle idée. Mais à présent, après avoir commencé à entrevoir les vérités cachées derrière les actes de son père et de sa famille, il pouvait enfin concevoir que les membres de la famille royale n’étaient peut-être pas du tout tels qu’on les lui avait dépeints.
Si l’Empereur, que son père décrivait comme « déconnecté de la réalité », se révélait être tout le contraire…
Alors le duc de Peletta pouvait lui aussi être bien différent de ce que son père lui avait raconté.
Un homme frivole, inconstant et stupide, sans pouvoir, qui n’avait pour lui qu’un titre royal creux.
Personne, en voyant Kishiar aujourd’hui, ne pourrait le croire.
Mais qu’en était-il de son père ?
*Père… et mon frère aîné, et tous les autres…*
Même après le rétablissement de l’Empereur et l’ascension de la Cavalerie, ils continuaient à parler comme si rien n’avait changé. Comme si le simple fait de le dire suffisait à le rendre vrai.
Pourtant, les changements dont Kiole avait été témoin de ses propres yeux étaient considérables.
Trop de choses avaient déjà changé pour qu’il puisse prétendre le contraire.
Et même maintenant, à cet instant précis, les choses continuaient de changer…
Kiole fixa le dos de Kishiar la Orr, devenu un homme qu’il ne comprenait plus du tout, puis baissa les yeux. Ne plus savoir qui il était vraiment… cela lui faisait peur.
« J’ai entendu dire que tu voulais voir Sa Majesté après avoir découvert la chambre forte secrète. »
Quelqu’un lui adressa alors la parole. Quand Kiole releva la tête, Kishiar, qui chevauchait jusque-là à côté de Yuder Aile, se trouvait soudain à ses côtés. Les yeux de Kiole tremblèrent vivement. Il se retrouvait seul avec la personne qu’il venait justement de juger la plus difficile à affronter.
« … Ah. Oui. Oui, c’est vrai. »
« Hum ? Tu me parlais assez librement, avant, non ? Pas besoin d’être aussi raide. Ha. Tu n’es tout de même pas mal à l’aise avec moi ? »
« Ah… n-non ! Pas du tout ! Pourquoi le serais-je, Votre Grâce… »
En vérité, si. Mais bien sûr, il devait le nier.
Kishiar sourit avec douceur.
« Eh bien, même si tu l’étais, ce ne serait pas étonnant. Je ne t’ai pas vraiment mis à l’aise, moi non plus, n’est-ce pas ? »
« Je… suppose que non. »
Après tout, son père s’était directement opposé à la famille royale. C’était naturel. Mais c’était la première fois qu’un membre de la famille royale en parlait aussi franchement.
« J’ai entendu dire que tu avais beaucoup changé ces derniers temps. Pour ma part, je trouve ça assez intéressant. Je me suis demandé jusqu’où le fils du duc Diarca pourrait changer. »
« Euh… »
« J’admire ceux qui surmontent la douleur pour changer. Le changement ne vient jamais sans souffrance. »
« … »
Kishiar regarda Kiole droit dans les yeux et lui demanda :
« Et toi ? Le changement te plaît ? »
Kiole regarda instinctivement autour de lui. Yuder Aile chevauchait toujours devant, en pleine conversation avec Nathan Zuckerman. Cet échange, cette conversation, n’avait lieu qu’entre Kishiar et lui.
Qu’est-ce qu’il était censé répondre à ça, bon sang ? Il aurait voulu que quelqu’un le lui dise, mais il savait aussi, avec lucidité, que personne ne le pouvait.
Il avait dit vouloir rencontrer l’Empereur. Il était donc logique qu’il s’entretienne d’abord avec le plus proche confident et parent direct de celui-ci, le duc de Peletta. S’il n’était même pas capable de répondre ici, à quoi bon rencontrer l’Empereur ?
Kiole serra les rênes dans sa main jusqu’à croire qu’elles allaient se rompre. Puis, avec hésitation, il prit la parole.
« Je… je n’ai jamais vraiment réfléchi à ce genre de choses. »
« Hum. »
« Même maintenant… la question me paraît trop difficile. Je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que tu veux dire. »
Mais…
« … Depuis mon retour du Sud… j’ai commencé à vouloir devenir un vrai chevalier. Un chevalier dont je n’aurais pas honte. Si c’est ça, changer… alors oui, j’imagine que j’ai changé. Probablement. »