Chapitre 1 273
La décision de Kiole de se rendre au caveau secret n’avait bien sûr rien à voir avec l’obéissance aux ordres du Duc Diarca. S’il voulait rester en vie, il lui faudrait régler son compte à Kiorne la Diarca d’une manière ou d’une autre, mais il n’avait aucune intention d’agir à la place de son père.
Agir au nom de son père, c’était vivre exactement comme lui.
Et s’il faisait cela, même la réponse encore incertaine qu’il commençait tout juste à saisir disparaîtrait. C’était ce qu’il ressentait.
Pourtant, le duc avait clairement dit que quelque chose, à l’intérieur de ce caveau, pourrait l’aider à « régler le problème Kiorne ».
S’il parvenait à découvrir de quoi il s’agissait, puis à rencontrer l’Empereur… et si l’Empereur Keilusa était quelqu’un qui pouvait vraiment lui montrer la bonne voie…
Kiole avait l’intention de remettre ces objets à l’Empereur et de lui demander de l’aide.
Même un idiot comprendrait à quel point c’était dangereux. Ce ne serait pas différent de remettre les secrets de sa famille, les faiblesses de son père et de son frère, directement entre les mains de l’ennemi. Kiole risquait lui-même d’y laisser la vie. À cette pensée, une sueur froide lui coula dans le dos et sa peau devint moite.
Mais s’il restait là où il était, est-ce que quelque chose changerait vraiment ?
Il y avait des gens qui, sans rien en main, risquaient leur corps et leur vie pour défendre la voie qu’ils croyaient juste. Si un chevalier était quelqu’un qui risquait tout pour faire ce qui devait être fait sans rien attendre en retour, alors ce que Kiole essayait de faire n’était-il pas, lui aussi, le devoir d’un chevalier ?
L’Empereur n’était pas son ennemi.
Si l’Empereur Keilusa comprenait vraiment ce que signifiait la noblesse, s’il était un souverain soucieux de l’Empire…
Alors, peu importaient son père et sa famille, Kiole ne voulait pas être l’ennemi de l’Empereur.
Parce que c’était la bonne voie.
Voilà la conclusion à laquelle Kiole était arrivé.
Se libérer de convictions inculquées depuis si longtemps était terrifiant. Il avait l’impression que le duc, qui était resté couché, pouvait se lever d’un bond à tout instant et se lancer à sa poursuite.
Mais la peur de Kiole avait commencé à se fissurer depuis longtemps déjà : quand il avait défié son père pour entrer en secret dans la Garde impériale et demander de l’aide, puis quand il s’était dressé sans réfléchir pour protéger les prisonniers.
Ce que Kiole ignorait, c’était que cette peur avait été en grande partie brisée par une série de malentendus heureux. Ses actes avaient été interprétés sous le jour le plus favorable possible ; même le Duc Diarca avait fini par le reconnaître. Le fait qu’une chose qu’il croyait juste ait réellement aidé sa famille avait renforcé sa confiance en lui.
Si le duc avait su ce que Kiole pensait vraiment, il ne lui aurait jamais remis la clé. Mais lorsqu’il avait mal compris son fils cadet et lui avait confié tout ce qu’il avait, il était déjà trop tard.
Les occasions ne se présentent pas toujours.
On peut tout perdre et devenir prisonnier du jour au lendemain, ou mourir dans un accident imprévu. Une fois qu’on a perdu son pouvoir et sa richesse, on ne peut pas les récupérer par ses propres moyens. Kiole avait durement appris cette leçon à l’époque où il effectuait des travaux forcés.
Alors, même s’il avait peur, même s’il voulait fuir, il devait le faire.
Avant de perdre toute possibilité d’agir.
Telle était sa résolution. Mais partir seul restait terrifiant, alors Kiole demanda de l’aide à Yuder Aile. À sa connaissance, c’était l’homme aux pouvoirs les plus démoniaques qui fût. Cela l’avait autrefois terrifié, mais pour cette raison précise, il était désormais celui en qui il avait le plus confiance. Une vérité risible.
Kiole s’était attendu à ce que Yuder le rejette froidement. Mais, à sa grande surprise, Yuder accepta sans hésiter de l’accompagner. Qui aurait cru que cette déclaration le rassurerait à ce point ?
Cependant, juste après cette décision audacieuse, un nouveau problème surgit.
« Alors, il est où, exactement, ce caveau ? »
« … Hein ? »
« Je t’ai demandé où se trouve le caveau secret de ton père. »
Kiole le regarda, abasourdi.
Maintenant que j’y pense… Il a dit que c’était la clé d’un caveau secret, mais… Je ne me souviens pas qu’on m’ait jamais dit où il se trouvait.
Yuder l’observa en plissant les yeux.
« Tu as accepté d’y aller sans même savoir où c’était ? »
« Non, non ! Le majordome… l’intendant en chef doit le savoir ! Je vais lui demander ! »
C’était l’intendant en chef qui lui avait appris que la clé donnée par son père ouvrait un caveau secret. Kiole avait aussi un moyen de le contacter directement ; il n’aurait donc qu’à le retrouver et à lui poser la question.
« Vraiment ? Et s’il ne le sait pas ? »
« Impossible ! C’est lui qui m’a dit à quoi servait la clé et ce qui pouvait se trouver à l’intérieur ! »
Après avoir lancé cela, Kiole eut une nouvelle révélation.
Attends. J’ai laissé toutes mes affaires dans la chambre où je logeais quand on m’a arrêté… Je ne sais même pas où elles sont maintenant… !
Il regarda frénétiquement autour de lui, mais ne vit rien.
« Mes affaires… Mes affaires… »
Voyant Kiole se remettre à suer à grosses gouttes, Yuder soupira et désigna le sol.
« Si tu parles des affaires que tu avais au départ, je les ai mises sous le lit. Dans les endroits comme celui-ci, c’est généralement là qu’on range les objets importants. Tu ferais bien de t’en souvenir. »
« Ah ! »
Il se précipita à genoux et glissa la main sous le lit, d’où il sortit une petite bourse et son épée.
« Mon épée ! Ma carte d’identité ! »
Il ouvrit la bourse et vérifia que toutes ses affaires, y compris son étui à tabac, étaient intactes. Le soulagement fut tel qu’il en eut presque les larmes aux yeux. Serrant son épée et sa bourse contre lui, Kiole eut la gorge nouée. Qui aurait cru qu’une chose pareille le bouleverserait autant ?
« Alors, comment comptes-tu retrouver cet intendant ? »
« Je dois aller dans une boutique de bougies près du Quatrième Mur. Si j’y laisse un message, il viendra. »
« Je vois. Voyons combien de temps il lui faudra pour arriver. »
Yuder inclina le menton vers l’avant pour lui faire signe de passer devant. Il comptait donc le suivre tout le long ? Kiole hocha légèrement la tête et se leva, mais la douleur qu’il avait oubliée lui traversa le corps entier et il poussa un cri étranglé.
« Aïe ! »
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Même si j’ai utilisé de l’eau bénite, j’ai encore vraiment mal aux membres… »
« Voilà donc ce que c’est. Tu as épuisé une grande quantité d’énergie de guérison d’un seul coup. Bien sûr qu’il y a des effets secondaires. »
Yuder répondit sans émotion.
« Prends sur toi. Même les enfants supportent ça. »
… C’est un effet secondaire ? Je souffre des effets secondaires de l’eau bénite ?!
C’était la première fois que Kiole était blessé assez gravement pour avoir besoin d’eau bénite, et il fut stupéfait de découvrir les effets secondaires. Mais la réaction désinvolte de Yuder le dérouta encore davantage.
Il prend ça pour une broutille… Ça veut dire que lui et la Cavalerie ont l’habitude de ce genre de situation.
À cette pensée, Kiole eut soudain honte de s’être plaint. Il serra les dents et sortit.
Mais un nouvel obstacle se présenta dès qu’ils furent dehors, prêts à héler une voiture.
« … Maintenant que j’y pense, j’ai oublié de dire au personnel de faire appeler une voiture avant de descendre. »
« Quoi ? »
« Je vais leur dire tout de suite, alors attends i— aïe ! »
« Attends. Qu’est-ce que tu crois faire ? »
Kiole avait toujours vécu dans un monde où, si l’on demandait à quelqu’un de faire appeler une voiture à l’avance, elle était simplement là. C’était même ainsi que les choses se passaient dans la résidence provisoire que l’Empereur lui avait attribuée.
Mais les gens du commun ne faisaient pas venir les voitures de cette façon. Yuder le fixa et poussa un soupir glacial.
« On n’est pas sortis de l’auberge. »
« Q-Qu’est-ce que tu veux dire ?! »
« Dans les quartiers comme celui-ci, on ne hèle pas une voiture comme ça. Et tu as de quoi payer la course ? »
« Il doit me rester un peu d’argent dans ma bourse… »
« Pour être clair, je parle de petites pièces ordinaires, celles qu’on utilise pour les voitures. Pas d’or. »
« … »
Kiole rougit de nouveau. Mais, cette fois, au lieu de crier d’indignation ou de s’emporter parce qu’on l’avait repris, il eut simplement l’air honteux.
Un instant plus tard, tête basse, il marmonna :
« … Montre-moi une fois. Je regarderai et j’apprendrai. »
« … »
Kiole se raidit, s’attendant à ce que Yuder lui donne encore un coup de pied.
Mais, étrangement, cette fois, rien ne se produisit.
Yuder s’avança en silence.
« Suis-moi. »
Il l’entraîna sur une grande route plus délabrée et plus sale, où les voitures passaient souvent. Il en observa quelques-unes qui défilaient, puis leva la main pour arrêter une voiture vide. Le cocher s’approcha et demanda :
« Où allez-vous ? »
« Au Quatrième Mur. »
« C’est loin, il faut traverser plusieurs quartiers. Ça coûtera un peu. Ça vous va ? »
« Combien ? »
Kiole n’avait aucune idée si le prix annoncé par le cocher était élevé ou non. Yuder l’écouta sans rien dire, puis secoua la tête et demanda au cocher de baisser encore de cinq pièces. Celui-ci parut réticent, mais Yuder ne céda pas ; il claqua la langue et hocha la tête.
« Montez. »
Encore un peu abasourdi, Kiole grimpa dans la voiture. L’intérieur était sale et sentait le renfermé. Dès qu’ils se mirent en route, le véhicule cahota si violemment que Kiole eut l’impression que son derrière allait se disloquer. S’efforçant de ne pas se mordre la langue, il se pencha vers Yuder et lui chuchota :
« C-Comment tu as fait pour savoir ? Pourquoi avoir arrêté celle-là plutôt qu’une autre ?! »
« Compte les cordes attachées à la voiture. Les plus chères vont partout. Les moins chères sont chacune affectées à des quartiers précis. Celle-ci avait trois cordes : elle dessert le quartier trois. »
« Oh… ! »