Chapitre 1 272
Comme toujours, Yuder Aile portait son uniforme noir et son manteau, la capuche rabattue sur la tête. Il s’assit d’un pas tranquille. Si quelqu’un d’autre avait avancé à ce rythme, il aurait paru traîner les pieds ; mais, avec l’aura glaciale qui émanait de Yuder, le moindre de ses gestes évoquait plutôt un prédateur à l’affût de sa proie.
À l’instant où leurs yeux noirs comme l’encre se croisèrent, Kiole oublia le mélange fugace de peur, de soulagement et de ressentiment qu’il venait d’éprouver.
« Alors ? Tu as compris ? »
« … Compris quoi ? »
« Tu as dit que tu voulais connaître la vérité. Tu as obtenu ta réponse ? »
Ah, oui. Maintenant qu’il y réfléchissait, n’était-ce pas juste après cette conversation qu’on l’avait entraîné dans cette absurde histoire de travaux forcés ? Kiole reprit alors ses esprits et lança, le visage crispé par l’injustice qu’il avait ruminée :
« Et pour ça, tu m’as envoyé en prison ?! Tu as la moindre idée de ce que j’ai enduré à cause de toi ?! »
« Qu’est-ce que tu as enduré, exactement ? »
Yuder posa la question sans se laisser démonter. Les images de l’épreuve qu’il avait traversée défilèrent dans l’esprit de Kiole. Il s’était passé tant de choses, et pourtant, lorsqu’il voulut les raconter, il ne parvint pas à en résumer une seule. Kiole n’avait jamais été particulièrement éloquent, et voilà que sa langue refusait tout bonnement de lui obéir. Après avoir soufflé et haleté un moment, il ne réussit qu’à bredouiller :
« J-J’ai traversé tellement… tellement de choses… »
Pourquoi était-ce si difficile à expliquer ? Il s’était imaginé d’innombrables fois confrontant Yuder et exigeant des réponses à toutes ses souffrances. Pourtant, en réalité, il n’arrivait pas à prononcer une seule phrase correcte.
Pourquoi, bon sang, je n’arrive pas à parler ?!
Tandis que Kiole serrait les poings de frustration, les lèvres de Yuder s’incurvèrent à peine, si discrètement que l’autre ne le remarqua pas.
« J’ai tout entendu sur ce que tu as vécu. Tu as eu plus de mal que je ne le pensais. »
Kiole releva la tête.
« Debran a dit beaucoup de bien de toi. Ça m’a surpris. Il a raconté que tu avais pris des coups à la place des prisonniers qui travaillaient avec toi. »
« …… »
« Pourquoi tu as fait ça ? »
La franchise de la question lui vida de nouveau l’esprit. Kiole ouvrit et referma la bouche à plusieurs reprises. N’importe qui d’autre se serait agacé, mais, curieusement, Yuder ne le pressa pas. Alors qu’il détestait ouvertement perdre son temps, il attendit en silence. Kiole, sans comprendre ce que ce silence signifiait, tâtonna pour raconter les pensées qui lui étaient venues avant qu’il ne s’endorme, un peu plus tôt.
« … C’était, c’était juste… J’ai agi par instinct. J’avais l’impression que je devais le faire. Parce que j’étais le seul chevalier là-bas. Le seul à savoir manier l’épée… Si quelqu’un d’autre avait été frappé, il n’aurait pas pu esquiver comme moi. Alors, je l’ai fait, c’est tout. Ça me semblait juste. Ce n’est pas mal, si ?! »
« Non, ce n’est pas mal. »
« Exactement ! Alors, voilà… Je les ai simplement sauvés ! Comme vous, à la Cavalerie ! … Même si ça ne s’est pas si bien passé. »
La fin de sa phrase s’éteignit sans qu’il s’en rende compte. Il se rappela soudain qu’au lieu d’arrêter héroïquement son agresseur, il s’était fait rouer de coups de fouet.
Objectivement, prétendre qu’il avait sauvé les autres comme le faisait la Cavalerie… c’était un peu tiré par les cheveux.
« Pourquoi tu dis que ça ne s’est pas bien passé ? Parce que tu n’as pas battu ce noble ? »
« …… »
« Mais grâce à toi, pas un seul prisonnier n’a été blessé. Pour quelqu’un de ton niveau, c’est une réussite remarquable. »
… Hein ? C’était… un compliment ?
Kiole cligna des yeux, surpris, et Yuder ajouta d’un ton froid :
« Évidemment, le principal facteur de cette réussite, c’est que ce noble était trop émotif et complètement abruti. Il aurait pu profiter de ton attaque pour te tuer sur-le-champ, sous prétexte que tu avais agressé un noble, ou tout nier devant Debran et s’en tirer. Mais il ne l’a pas fait. »
Tu as survécu parce que ton adversaire était stupide.
C’était vrai. Pourtant, d’une manière ou d’une autre, la remarque ressemblait encore à une insulte à peine voilée. Kiole baissa de nouveau la tête. Bien sûr. Ce n’était pas un compliment.
« On m’a dit qu’on t’avait attrapé parce que tu avais hésité quand les autres ont essayé de t’arrêter. Dans un combat, c’est comme tendre le cou en demandant qu’on te tue. Tu devrais être content d’être en vie. »
Kiole savait que Yuder n’exagérait pas. Il aurait vraiment pu mourir.
… Il a raison. J’ai juste eu de la chance.
C’était la première fois qu’il se retrouvait dans une telle bagarre. Son corps ne réagissait pas comme il le voulait et il avait cafouillé du début à la fin. Plus il y réfléchissait, plus il voyait de façons dont il aurait pu mieux s’y prendre.
« Si je me retrouve encore face à quelqu’un comme ça, je ferai mieux la prochaine fois… »
En entendant Kiole marmonner, Yuder cligna des yeux, comme s’il venait d’entendre quelque chose de tout à fait inattendu.
« Tu crois qu’il y aura une prochaine fois ? »
« … Ah, oui. Tu as dit que ma peine de travaux forcés était terminée. »
Malgré tout…
Kiole hésita avant de reprendre :
« Là-bas… J’ai entendu des histoires. Sur les raisons de leur emprisonnement. Sur les crimes qu’ils avaient commis. »
Des gens punis bien trop sévèrement pour leurs actes. Des gens qui n’avaient même jamais eu l’occasion de défendre comme il se devait leur cause. Les bas-fonds de la capitale, bâtis sur leur travail forcé.
Ceux qui ne possédaient rien ne pouvaient pas s’échapper, même s’ils suppliaient. Personne ne les écoutait. Personne ne les croyait.
Aider des gens comme eux n’était même pas si difficile. Et pourtant, certains refusaient d’intervenir ; pire encore, d’autres les enfonçaient toujours plus dans les dettes…
Ceux qui prêchaient le « devoir des nobles » à longueur de journée, mais ne bougeaient pas le petit doigt.
Ceux qui entravaient et combattaient les rares personnes essayant vraiment de remplir ce devoir, simplement parce que cela relevait de la politique de l’Empereur.
Son père et sa famille, qui avaient déclaré que ces gens-là étaient les justes.
Autant de moments où le monde que Kiole la Diarca croyait connaître avait basculé.
Kiole raconta tout cela par fragments. Tout à l’heure, il ne savait pas quoi dire. Mais à présent, après que les vérités froides de Yuder l’avaient ramené à la réalité, les mots lui venaient plus facilement.
Une fois son récit achevé, Kiole poussa un long soupir.
« … Avant, je croyais tout ce que disait mon père. J’étais fier d’être un Diarca. Mais… plus maintenant. »
Il n’arrivait pas à exprimer parfaitement ce qu’il ressentait. Mais il était certain d’une chose : ce qu’il avait éprouvé en comprenant à quel point son père, sa famille et les nobles qui les suivaient avaient tort.
De la colère. De la tristesse. De la peur. Une envie désespérée de fuir.
Mais même s’il s’enfuyait, où irait-il ?
S’il n’y avait pas eu l’Empereur, le duc de Peletta et Yuder Aile, il ne serait même pas là aujourd’hui.
Kiole n’avait jamais su où allait son salaire, ni comment l’argent était géré ou dépensé. Pour la première fois, il prenait conscience de l’étendue de son ignorance.
« Alors, qu’est-ce que tu veux, maintenant ? »
Yuder Aile lui posa la question. Kiole baissa les yeux vers ses poings serrés, puis se força à répondre.
« Je… Je veux vivre de façon à mériter qu’on m’appelle un Diarca. Un noble. Un chevalier… S’il existe un moyen d’y arriver, je le prendrai. »
« Hum. Même si ça veut dire recevoir encore plus de coups de fouet et vivre dans des conditions encore plus dures ? »
« … Argh. O-Oui ! »
Il avait tenu une fois. Il pourrait sûrement recommencer. Kiole serra les dents et ferma très fort les yeux.
« En fait, le moyen le plus rapide d’obtenir ce que tu veux est déjà à ta portée. »
« Lequel ? »
« Obtenir le titre de duc. »
« …… »
Kiole se figea. Il parvint à peine à secouer la tête.
« N-Non merci. »
« Alors, tu comptes aider Kiorne la Diarca à devenir duc ? »
« Non. Ça… ce n’est pas une option non plus. »
Son frère aîné n’était pas différent de leur père. Il tuerait Kiole pour obtenir ce qu’il voulait. Il n’écouterait jamais les pensées ni les souhaits de Kiole.
« Alors, comment comptes-tu réaliser ton rêve ? Tu as une autre idée ? »
Non. S’il en avait eu une, il ne…
Kiole lança à Yuder un regard plein de ressentiment. Il avait toujours trouvé ses yeux terrifiants et impénétrables, et ils l’étaient toujours. Mais cette fois, il comprit soudain quelque chose.
Attends un peu…
Yuder connaissait clairement une autre réponse. Et il attendait de voir si Kiole la trouverait.
Pour la première fois, Kiole se mit à réfléchir sérieusement. Il s’accrocha aux paroles que Yuder avait prononcées auparavant, à ses propres expériences récentes et aux pensées fugaces qui lui avaient traversé l’esprit.
Argh… Ngh… !
Après s’être presque grillé le cerveau, quelque chose finit par remonter à la surface.
Quelque chose que Yuder avait dit récemment : si réfléchir était trop difficile, il n’avait qu’à suivre quelqu’un qui réfléchirait à sa place.
Un chevalier sert son seigneur.
La Garde impériale avait été créée à l’origine pour ne servir que l’Empereur.
L’Empereur actuel, qui avait tenté encore et encore d’offrir une chance aux prisonniers et aux gens du peuple lésés, même s’il échouait souvent.
Kiole n’avait jamais pensé à lui comme à quelqu’un qu’il pourrait suivre. Mais il était indéniable que l’Empereur lui avait déjà donné d’innombrables occasions. Si ses politiques pouvaient être rétablies, peut-être que ceux qui étaient encore condamnés aux travaux forcés auraient eux aussi une seconde chance.
Quel monde l’Empereur avait-il essayé de bâtir, avant que le père de Kiole et les nobles ne l’en empêchent ?
Voulait-il encore faire revivre cette vision ?
Pour la première fois, Kiole ne pensa pas à l’« Empereur », cette figure vague et lointaine, mais à l’homme, Keillusa la Orr.
Avant qu’il ait pu réfléchir davantage, les mots lui échappèrent.
« … Je veux rencontrer Sa Majesté l’Empereur. »
Une lueur étrange passa dans les yeux de Yuder Aile.
« Alors, tu as ta réponse. »
« Attends ! Mais avant ça. La clé que mon père m’a donnée, je veux d’abord essayer de m’en servir… H-Hé. Toi… »
« D’accord. Si tu vas dans le coffre-fort secret du duc de Diarca, je t’accompagnerai. Tu n’auras pas à t’inquiéter de mourir. »
Yuder répondit comme s’il avait lu exactement ce que Kiole allait lui demander.