Chapitre 1 271
« … »
Personne n’osa parler. Des regards stupéfaits, horrifiés et incrédules s’abattirent sur lui. Pourtant, Kiole, inconscient de l’attention dont il était l’objet, demeura là, hébété, plongé dans ses pensées.
*… Qu’est-ce qu’il vient de dire ? J’enquêtais… sur les conditions de travail… incognito… ? Quoi ?*
Il ne parvenait pas à comprendre la situation. Mais aux yeux des autres, le silence et l’expression vide de Kiole donnaient l’impression qu’un noble, dont on venait de révéler la véritable identité, affrontait en silence le poids de sa mission. Son visage et son corps, couverts de sang qui coulait de son front lacéré, ne faisaient que renforcer cette impression.
« … Mon Dieu. »
Les prisonniers qui fixaient Kiole, les yeux tremblants, tombèrent à genoux dans un bruit sourd.
« C’était donc vrai ! Sa Majesté l’Empereur a envoyé quelqu’un comme vous pour veiller sur nous… ! Ah ! »
« Pas étonnant ! Vous avez accompli ces pénibles travaux sans jamais vous plaindre, sans parler de vous… Tout ça parce que vous nous surveilliez et nous protégiez… ! »
« Vous avez caché votre identité grâce à la magie tout ce temps ! Incroyable… ! Ô être divin ! Vive Sa Majesté ! Vive Orr ! »
Certains, incapables de contenir leur émotion, joignirent les mains et prièrent le ciel, des larmes ruisselant sur leurs joues.
Pendant ce temps, le noble qui, quelques instants plus tôt, faisait le fier avait pâli pour une tout autre raison.
« C-C’est impossible… Quelqu’un envoyé par l’Empereur… ? Alors, je… »
Il avait fouetté, blessé et rudoyé quelqu’un dépêché par l’Empereur. Il ne voulait même pas imaginer ce qui se passerait quand cela s’apprendrait. Mais ce qui le bouleversa vraiment, ce fut le murmure de son serviteur, qui s’approcha, le visage aussi blême que le sien.
« M-Maître ! Je… je crois savoir qui est cet homme ! »
« Quoi ? Tu le connais ? »
« Le plus jeune fils de la maison Diarca… Sir Kiole la Diarca ! J’en suis certain ! »
« … Quoi ? Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
Tu dois te tromper. Voilà ce qu’il aurait voulu dire. Mais, en regardant de nouveau le visage tuméfié et ensanglanté de Kiole, il reconnut les traits du plus jeune fils de la maison Diarca, qu’il avait autrefois aperçu de loin.
C’était environ un an plus tôt, lors d’une réception de charité à laquelle assistaient les nobles les plus connus de la faction nobiliaire. Sa mère s’était donné beaucoup de mal pour lui obtenir une invitation, afin qu’il puisse se glisser dans leur cercle. Il s’était préparé avec soin pour nouer des relations, mais, dans cette salle, on l’avait traité comme un simple roturier. Les héritiers des maisons nobles établies dans la capitale depuis des siècles ne s’intéressaient pas à la famille d’un baron qui n’avait réussi à s’y acheter une demeure qu’une dizaine d’années plus tôt.
*Un jour, je me tiendrai à leurs côtés*, s’était-il juré en ravalant son ressentiment. Le plus jeune fils de la maison Diarca se trouvait parmi les personnalités au cœur de la réception. Contrairement à ses frères et sœurs, il avait choisi la voie du chevalier. Son visage, qui ressemblait étrangement à celui de son père, et son attitude arrogante avaient aussitôt dominé l’assemblée.
Il n’avait échangé que quelques mots avec les autres invités. Il était d’une froideur extrême.
Le cadet de la maison Diarca. Un noble parmi les nobles.
Kiole la Diarca.
En temps normal, il aurait pu croire qu’il s’agissait simplement de quelqu’un qui lui ressemblait. Mais les rumeurs sur Kiole, qui avait récemment fait parler de lui dans la capitale en sauvant l’Impératrice, étaient désormais connues de tous les nobles.
*C’était donc vrai… Il a rompu avec son père et rejoint la faction de l’Empereur… !*
Et ce n’était pas la seule rumeur qui avait couru sur Kiole au cours de l’année écoulée. D’innombrables personnes avaient commencé à revoir leur jugement sur lui, comprenant que celui qu’on disait être la honte de sa famille avait en réalité toujours été perspicace et calculateur.
Si quelqu’un comme lui s’était rendu ici en personne, sur ordre de l’Empereur, pour inspecter les lieux, il ne s’agissait plus simplement de pencher du côté de la faction impériale. Seul quelqu’un qui se moquait des honneurs et n’agissait que pour l’Empereur aurait pu entreprendre une tâche aussi insensée.
*Qu’est-ce que j’ai fait…*
Quand il comprit qui il avait fouetté, les jambes du noble se dérobèrent.
« Sir… Sir Kiole… la Diarca, c’est bien ça ? Tout à l’heure, c’était… ce n’était pas intentionnel. J’ai vraiment été… accusé à tort… »
Ses paroles bredouillées s’interrompirent dès qu’il croisa le regard de Kiole. Celui-ci n’avait toujours pas bien compris ce qui se passait, mais, pour le noble, cette expression vide semblait irradier une colère glaciale.
« … »
Patatras. Il finit par s’évanouir, terrassé par le choc et la peur. Un liquide jaunâtre coula entre ses jambes et imbiba le sol.
« Maître ! »
Son serviteur poussa un cri strident. Le surveillant claqua la langue, dégoûté.
« Tiens donc. Il débordait d’énergie quand il frappait quelqu’un, et maintenant il s’évanouit comme une fleur délicate. Enfin, nous allons bientôt contacter la maison du baron Radmozel. Alors emmène ton jeune maître puant et dégage. »
Il ne manqua pas d’adresser un dernier avertissement au serviteur tremblant.
« S’il essaie de s’enfuir avant ça… eh bien, je suis sûr que tu peux imaginer ce qui arrivera, sans que j’aie besoin de te faire un dessin. »
Et c’est ainsi qu’on emporta le noble.
Dès que la charrette eut disparu, le surveillant se tourna vers les prisonniers.
« Vous autres, pas un mot sur ce que vous avez vu aujourd’hui. Je vais emmener cet homme se faire soigner. Nettoyez les lieux. »
« B-Bien compris ! »
Le surveillant aida Kiole à se relever. Les prisonniers se précipitèrent pour lui prêter main-forte. Certains lui essuyèrent même le visage en pleurant. De toutes parts, des voix murmuraient des prières de gratitude à l’Empereur, au divin et à Kiole.
Kiole n’avait pas prononcé un seul mot pour confirmer son identité, et pourtant, tous la tenaient déjà pour vraie…
*Je n’y comprends rien. J’ai la tête qui tourne.*
« Tu peux arrêter de faire semblant de ne pas me connaître. »
Alors qu’il le soutenait à moitié, le surveillant lança ces mots d’un ton détaché.
« On s’est rencontrés dans l’Est, tu te souviens ? Je comprends que tu joues la comédie, mais tu n’as plus besoin de te taire. »
Kiole cligna des yeux, puis eut un hoquet de surprise.
*C’est vrai ! L’Est !*
Oui. Il avait eu l’impression de le reconnaître, et maintenant, il comprenait. Hartan oriental.
Après que son père l’eut envoyé s’entraîner dans l’Est pour le punir, des inconnus l’avaient soudain kidnappé. C’était là que Yuder Aile lui avait sauvé la vie, à condition qu’il signe un serment qui allait être à l’origine de tout ce qui suivit.
À l’époque, Kiole avait aperçu d’autres captifs comme lui. Parmi eux se trouvait un membre de la Cavalerie. Ce n’est que maintenant qu’il comprenait que l’homme devant lui était justement celui-là.
Ses souvenirs de Yuder Aile et de Nahan étaient si intenses qu’il avait presque oublié tous les autres qui se trouvaient là ce jour-là.
Debran, qui ne se doutait pas que Kiole ne l’avait vraiment pas reconnu, eut un petit rire.
« Enfin, quoi qu’il en soit, je dois dire que tu m’impressionnes. »
« … Hein ? »
Avec sa joue gonflée et tuméfiée, les mots lui sortirent bizarrement.
« Le Commandant et Yuder m’ont demandé de garder un œil sur toi, mais… franchement, j’en doutais. Pourtant, tu as vraiment fait le travail sans te plaindre, et tu as même pris des coups pour protéger les autres. Ça m’a sidéré. Qui aurait cru que quelqu’un comme toi, de la maison Diarca, pouvait être comme ça… Si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux, je ne l’aurais jamais cru. »
Ces mots lui rappelèrent ceux des prisonniers, et ses émotions s’emmêlèrent. Il ouvrit avec peine la bouche et demanda d’un ton incertain :
« … Qu’est-ce qui va m’arriver, maintenant ? »
« Hm. Le Commandant a dit que, si quelque chose comme ça arrivait, tu devais annoncer que tu avais été envoyé par l’Empereur et arrêter de travailler tout de suite. Alors, ne t’inquiète pas pour la suite. Pour l’instant, fais-toi soigner et repose-toi. »
Debran l’emmena par des chemins peu fréquentés jusqu’à une petite auberge. Ils entrèrent par l’arrière et montèrent à l’étage, jusqu’à une chambre où un bain chaud avait déjà été préparé, comme si on l’avait prévu. La pièce était modeste, mais après son travail forcé, elle parut à Kiole aussi somptueuse qu’un palais.
« Tiens. De l’eau bénite. Le prêtre Lusan, de la Cavalerie, l’a préparée spécialement ; elle fera des merveilles. Bois-en et lave-toi. »
Comme Debran le lui avait dit, dès que Kiole eut bu de l’eau bénite et s’en fut enduit, la douleur s’atténua rapidement. Debran sortit un moment. Kiole prit un bain, puis enfila les vêtements propres qui l’attendaient sur le lit. Quand il vit enfin son vrai visage dans le miroir, pour la première fois depuis une éternité, il fut si bouleversé qu’il faillit pleurer.
*Qu’est-ce que j’ai bien pu faire ?*
À mesure que la douleur s’apaisait, les événements de tout à l’heure lui semblaient presque irréels. Pourtant, l’image des prisonniers qui s’étaient tenus devant lui restait gravée dans son esprit.
Le monde les traiterait de criminels répugnants, de roturiers de basse extraction. Mais, pour Kiole, c’étaient eux qui avaient partagé leur maïs avec lui quand il avait faim et l’avaient protégé lorsqu’il était en danger.
« … »
Le fouet lui avait fait un mal de chien, mais il ne regrettait pas d’avoir pris leur défense.
Non. Non seulement il ne le regrettait pas, mais il se sentait… fier.
*Alors c’est ça… C’est ainsi que se sont sentis ceux qui m’ont sauvé dans le Sud.*
Kiole s’assit sur le lit, perdu dans ses pensées. Puis il s’effondra et s’endormit comme s’il avait perdu connaissance.
« …Ole. Kiole. »
Une voix glaciale l’arracha à son profond sommeil.
« Réveille-toi. »
Il allait instinctivement dire au serviteur de s’en aller, mais ses instincts, alertés par la peur, l’arrêtèrent net.
*Cette voix… !*
Un frisson lui parcourut l’échine et il ouvrit brusquement les yeux.
« Yuder Aile ! »
« J’ai appris que tu avais reçu un coup à la tête. J’avais un peu peur que ça t’ait rendu plus bête, mais je vois que tu me reconnais toujours. Ça me rassure. »