Chapitre 1 269
… Et si tout cela n’avait été qu’un malentendu ?
Le Duc de Diarca avait toujours parlé de ces nobles comme de personnes exemplaires, qui remplissaient leurs devoirs mieux que quiconque. Il disait qu’ils étaient bien plus intelligents que le courant chancelier, qui ne proposait que des politiques irréalistes, ou que la faction de l’empereur, incapable de réunir les ressources nécessaires pour honorer ses obligations.
Il avait beau se remémorer les quelques salutations échangées avec eux lors de réceptions ou de fêtes, jamais il n’avait rien senti de suspect. Aux yeux de tous, ils incarnaient la vertu nobiliaire. Si des gens pareils, qui avaient si souvent élevé la voix au nom des pauvres, avaient été au courant de situations comme celles-ci, ils seraient forcément intervenus pour les aider.
Oui… Il devait y avoir une erreur, d’une manière ou d’une autre. Peut-être que leurs subordonnés avaient cédé à la cupidité ou tout gâché, puis fait un faux rapport à leurs seigneurs. C’était peut-être pour cela que les nobles eux-mêmes ignoraient ce qui se passait…
Pourtant, malgré ses efforts pour s’en convaincre, Kiole n’était plus aussi sûr de lui qu’autrefois. Il écouta en silence, dissimulant le tremblement de son regard, tandis que les prisonniers continuaient de parler.
« C’était mieux, à l’époque où Sa Majesté l’Empereur a révisé la loi sur l’insulte à la noblesse, il y a quelques années. »
« Ah, tu veux dire quand on ne pouvait pas être envoyé en prison sur un simple signalement ? À l’époque, on avait droit à un procès, c’était garanti. »
« Ouais. Beaucoup ont échappé aux travaux forcés après que le tribunal a reconnu qu’ils avaient eu raison de se mettre en colère. Un type avec qui je travaillais a failli être arrêté, mais le procès l’a fait reconnaître innocent. Moi, j’ai pas eu cette chance… »
« Ils ont pas aboli ce système parce qu’il y avait trop d’acquittements ? Les tribunaux étaient débordés, alors ils l’ont supprimé. »
Kiole se souvenait vaguement de cette époque.
C’était avant que l’Empereur Keilusa ne se retire du monde à cause de sa maladie incurable. Juste après son accession au trône, l’empereur avait promulgué plusieurs lois d’envergure. Le Duc de Diarca les avait toutes condamnées, affirmant qu’elles mèneraient le pays à sa perte.
Kiole ne se rappelait pas des détails, mais il se souvenait de la colère de son père pendant les repas. Il se souvenait que le duc avait rassemblé les nobles qui partageaient ses idées et déclaré qu’il mettrait un terme à la folie de l’empereur.
Et il se souvenait du sourire triomphant qu’il avait affiché quand il avait enfin réussi.
« Les rues n’ont jamais été aussi propres que pendant cette période. Le gouvernement embauchait des travailleurs et les payait vraiment, au lieu de recourir au travail forcé. »
Mais son père avait dit que l’empereur gaspillait le budget national.
« Ah oui, maintenant que tu le dis, je me souviens. Le gamin d’à côté avait décroché un de ces boulots. Il a travaillé dur un moment, puis s’est fait virer du jour au lendemain. C’est là qu’il s’est mis à voler… »
Le duc avait averti que si on laissait l’empereur agir sans entraves, cela ne ferait qu’encourager les gens du peuple et précipiterait la chute de l’Empire.
« Et c’est après l’abandon de toutes ces réformes que ces prétendus nobles philanthropes ont vraiment montré leur vrai visage… Tout le monde sait qu’ils prêtent de l’argent sous prétexte d’aider les gens, puis les menacent pour se faire rembourser. »
« Ne vous approchez jamais d’un groupe de marchands caritatif ou d’un comité d’aide dirigé par des nobles ! À moins que vous vouliez finir comme moi, endetté à vie… »
« J’en connais un. Une famille noble qui a quitté la capitale récemment… le baron Durmang, je crois. Leur affaire était la pire. Peu importe le nombre de plaintes ou de signalements, je n’ai jamais vu les forces de sécurité intervenir… »
On disait autrefois que les nobles bienveillants ralliés à Diarca étaient les véritables piliers de la nation…
« …… »
Même Kiole, qui ne s’intéressait guère aux affaires politiques, ne pouvait manquer de voir le fil qui reliait tous ces récits.
Le vaste réseau de la famille Diarca.
Les maisons nobles qui suivaient la ligne de Diarca.
Personne ne les nommait, mais toutes les pistes ramenaient à eux.
Il se rappela le visage du fonctionnaire qui l’avait arrêté après le signalement pour hébergement illégal. Cet homme n’avait même pas écouté sa version des faits. Il avait trouvé injuste d’être emprisonné sans enquête digne de ce nom, mais tout était clair, à présent : sa propre famille avait contribué à bâtir un système qui permettait ce genre de choses.
Au bout du compte, c’était la volonté de son père, et tout ce qu’il avait accompli, qui avaient conduit Kiole ici.
Je… Je…
Kiole ne comprenait rien au fonctionnement du gouvernement, ni aux lois bonnes ou mauvaises. Mais était-ce vraiment si terrible d’accorder au moins un procès à ces gens ? Si les œuvres caritatives dirigées par des nobles faisaient du mal, ne fallait-il pas les punir ? Pourquoi, quand des gens du peuple signalaient des employeurs nobles qui ne les avaient pas payés, était-ce eux qu’on punissait pour calomnie et qu’on jetait en prison ?
Il était trop stupéfait pour parler, mais les prisonniers qui racontaient ces histoires misérables ne semblaient ni particulièrement en colère ni tristes. Pour eux, c’était la vie. Ils en avaient l’habitude.
Son père pouvait-il vraiment ne pas être au courant ?
Essayait-il de faire obstacle à l’empereur par simple ignorance ?
Kiole se rappela le visage de son père lorsqu’il avait tenté de défendre l’envoi d’aide dans le Sud. Finalement, même après que Kiole eut bravé son assignation à résidence et mobilisé la garde impériale, aucun de ces « nobles philanthropes » n’avait envoyé d’aide dans le Sud.
Qu’était devenu tout l’argent récolté lors de leurs banquets de charité ? Si ce n’était pas pour cette occasion, à quoi devait-il servir ?
Quand le pays avait été en crise, ils étaient restés muets, la bouche close et immobiles. Étaient-ils vraiment les vertueux piliers de la nation ?
Kiole pensa à la Cavalerie, à ceux qui avaient librement et généreusement mis leur force au service des autres pour sauver des vies. Il se souvint du duc de Peletta qui menait les opérations en première ligne, et de Mayra El Hern — qui n’était alors que la Première Princesse — à ses côtés.
Et, à l’inverse… le Prince héritier Kachian, qui s’était giflé lui-même sans jamais se soucier de qui que ce soit d’autre.
Ses pensées tourbillonnèrent. Kiole serra les dents.
« Hein ? Le maïs t’est resté sur l’estomac ? T’as la tête rouge comme une betterave. »
L’un des prisonniers finit par remarquer l’expression de Kiole et s’adressa à lui. Ce n’est qu’alors que Kiole comprit à quel point il avait rougi.
Ce n’était pas une indigestion. Il ne parvenait simplement pas à contenir le flot d’émotions qui bouillonnait en lui.
Il avait honte de son père. Et en même temps, il se sentait si gêné, si terrifié, qu’il voulait s’enfuir.
Si son père l’avait vu, il l’aurait réprimandé pour s’être montré indigne d’un noble, incapable de maîtriser ses émotions et de garder son sang-froid.
Mais qu’est-ce qui faisait de quelqu’un un « noble » ?
Après à peine trois jours de travaux forcés, Kiole était déjà devenu impossible à distinguer des autres prisonniers.
À partir de ce jour-là, il parla encore moins et travailla en silence. Il restait maladroit en tout, mais personne ne soupçonna qu’il avait été noble.
Puis, plus d’une semaine après le début de sa peine…
Un incident inattendu se produisit alors que les travailleurs réparaient le mur de la villa d’un noble.
« Sales fainéants ! Je vous avais dit de réparer ça comme il faut avant mon retour ! Mais vous ne m’avez encore pas écouté ! »
Les réparations des murs devaient se faire dans l’ordre. Mais certains nobles, pétris d’importance, exigeaient qu’on commence par les propriétés situées autour de leur résidence.
Ce noble-là s’était emporté après avoir attendu une semaine sans voir son tour venir. Il débarqua et fit un scandale. D’ordinaire, le surveillant se serait occupé de lui, mais ce jour-là, il était parti inspecter une autre zone.
Le noble prit même l’absence du surveillant pour une offense personnelle, et sa colère redoubla. Instinctivement, les prisonniers se turent et se prosternèrent. Kiole, qui n’avait pas encore compris la situation, resta debout, déconcerté, jusqu’à ce qu’un autre prisonnier le tire vivement vers le sol pour le faire rejoindre le groupe.
Mais même à genoux, il n’en croyait pas ses oreilles. Les invectives du noble éveillaient en lui des questions, puis une colère grandissante.
« Pourquoi est-ce qu’on s’incline comme ça ? On peut pas lui dire qu’on travaille dans l’ordre prévu ? Même si le surveillant n’est pas là ? »
« Non ! Ne dis pas des choses pareilles ! Fais-toi tout petit et laisse-le s’énerver, il partira quand il en aura assez ! »
Le prisonnier qui l’entendit marmonner lui répondit dans un souffle pressant. Kiole n’était pas tout à fait d’accord, mais il leur devait trop pour discuter. Il se tut donc.
Cependant, le noble ne montrait aucun signe d’apaisement.
« Aujourd’hui, je vais vous donner une leçon, bande de vauriens sans vergogne ! »
Il tira enfin de sa calèche un fouet destiné aux chevaux et se mit à le faire claquer.
Kiole ne put plus se retenir. Il se releva d’un bond.
— Clac !
Le noble n’avait pas appris l’escrime. Kiole n’eut aucun mal à lui barrer la route et à lui saisir le poignet. Le fouet s’enroula autour de son bras dans une vive brûlure, mais il ne broncha pas.
« Quoi— ?! »
« A-Ah ! »
« Hé, toi ! »
Le prisonnier qui s’était préparé à recevoir le coup, le noble lui-même et les autres détenus à proximité se figèrent, bouche bée.