Chapitre 1 268
« Toi ! La pause est terminée ! Au travail ! »
Le surveillant planta son regard acéré sur Kiole en criant. Celui-ci gémit et se redressa en prenant appui sur sa pelle. Le simple fait de se lever lui arracha des douleurs dans tout le corps, et il ne put s’empêcher de laisser échapper une série de grognements plaintifs.
Ils entretenaient les rues aujourd’hui. Il fallait poser des pierres neuves sur le sol qu’ils avaient passé la journée à tasser, puis planter de l’herbe et des arbres en les disposant joliment. Ils en plantaient depuis plusieurs jours déjà, mais le tas de végétaux encore à mettre en terre semblait toujours inépuisable.
Bon sang. Si ce fichu lac n’était pas là, ils n’auraient pas besoin d’autant d’arbres… !
Autrefois, il croyait que ces chemins — aplanis pour les chariots, soigneusement pavés de pierres aux motifs décoratifs, ombragés par des arbres et parsemés de fleurs écloses — avaient toujours existé, comme s’ils faisaient partie de la nature.
Il avait été stupéfait d’apprendre que tout cela avait été planté et entretenu par des mains humaines.
« Hé ! Ne traîne pas ! On te l’a déjà dit : il faut planter exactement aux endroits prévus, sinon ça risque d’avoir des conséquences sur le Septième Mur de Luma ! Si tu veux faire s’écrouler de tes mains le rempart millénaire de la capitale, continue comme ça ! »
Le surveillant avait le sixième sens pour repérer la moindre paresse et fondait sur les coupables en les accablant de remontrances.
Cette fichue Septième Muraille ! Mais qu’est-ce que c’était, au juste ?
Kiole ne supportait plus d’entendre le nom de Luma. Le lac où son père aimait se promener lui sortait tout autant par les yeux. Il se promit qu’une fois sorti de cet enfer, il ne remettrait plus jamais les pieds ici.
La sueur lui ruisselait sur le visage comme la pluie tandis qu’il travaillait. Bientôt, son ventre poussa un grondement sonore. Il essaya de l’ignorer, mais le bruit ne fit que s’amplifier et se répéter de plus en plus souvent.
Il avait honte, il était malheureux et il avait faim.
Ça va me rendre fou… Le dîner est encore loin.
Il tenta de ne plus penser à sa faim, mais rien n’y fit. À chaque instant, son ventre lui faisait davantage mal et des images de nourriture se mirent à défiler dans son esprit.
Les boissons fraîches et les douceurs que ses serviteurs lui apportaient autrefois pendant l’entraînement… Qu’est-ce qu’il aurait donné pour en avoir ne serait-ce qu’une, à cet instant ! Il n’en aurait pas laissé une miette.
« Beuh… »
Alors que ses yeux commençaient à se remplir de larmes, quelqu’un lui tapota doucement l’épaule.
« Hé, gamin. Ne pleure pas. Tiens. »
Un homme d’âge mûr qui travaillait à côté de lui glissa quelque chose dans la main de Kiole. Celui-ci le prit machinalement : c’était un morceau de maïs cuit à la vapeur, comme celui qu’on leur avait servi au petit déjeuner.
« Comment tu… ? »
« J’en ai gardé un morceau de côté. Mange-le avant que le surveillant ne le voie. »
« M-Mais… si je le mange… »
L’homme l’avait clairement gardé pour lui. S’il le lui donnait, il n’aurait plus rien. Kiole hésita, mais l’autre se contenta de rire et de lui tapoter le dos.
« Je peux attendre le dîner. Mais tu portes les charges les plus lourdes de nous tous ; tu dois être encore plus épuisé. Je suis peut-être un criminel, mais il me reste un peu de conscience. »
Un demi-épi de maïs. D’ordinaire, Kiole n’y aurait même pas jeté un regard. Il avait été enveloppé dans un bout de feuille et trimballé dans les vêtements de quelqu’un… pourtant, à cet instant, il ne lui semblait pas du tout sale. Kiole ravala la boule qui lui montait dans la gorge et mordit dedans.
Ah… Ce goût riche et sucré.
Les mets raffinés qui tourbillonnaient dans son esprit disparurent en un instant. Le maïs cuit à la vapeur avait-il toujours été aussi délicieux ? Submergé par l’émotion, Kiole le dévora.
« Tss, je ne sais pas ce qui a bien pu te faire atterrir ici, gamin, mais laisse-moi te donner un conseil. Les gens comme nous, personne ne les pleure quand ils crèvent. Alors, il faut prendre soin de toi. Ces petites choses — du maïs et compagnie —, c’est facile à cacher. Garde-en toujours sur toi. Le meilleur endroit, c’est dans ton pantalon. Personne ne vérifie là. »
Attends… dans son pantalon ?
Kiole se figea. Mais il avait toujours aussi faim. Il baissa les yeux sur son pauvre état — sale, en haillons — puis ferma fort les paupières avant d’achever le reste du maïs.
Bon sang. Tant pis. Ça aurait été pareil même si je l’avais apporté.
L’homme qui avait ri en voyant Kiole enfourner le maïs se détourna pour reprendre son travail. Il savait qu’il valait mieux ne pas rester trop longtemps près d’un autre prisonnier : cela attirait l’attention du surveillant.
« Gkh… Kof ! »
La façon précipitée et peu élégante dont Kiole mangea, oubliant complètement sa fierté de noble, le fit évidemment s’étrangler. Il étouffa sa toux pour que le surveillant ne l’entende pas, mais les autres détenus autour de lui lui lancèrent des regards plutôt mécontents. Même dans son état hébété, leurs yeux lui évoquaient ceux de hyènes affamées guettant leur proie. Kiole se recroquevilla instinctivement sur lui-même, serrant le maïs contre lui.
Mais ils ne cherchaient pas à le lui prendre.
« Tch, quelqu’un peut dire à ce gamin qu’on ne va pas le lui voler ? Doucement. »
« Le surveillant est parti par là. Il ne reviendra pas tout de suite. »
« Sérieusement ? Il s’est étranglé en essayant de manger en cachette ? Tu veux que je te donne un peu d’eau ? »
« Tu as de l’eau ? »
« C’est ma treizième peine de travaux forcés. J’ai toujours une petite gourde sur moi. »
« Ouah, celui-là, c’est un vrai vétéran. Il faut que je prenne exemple sur toi. »
Leurs voix étaient bourrues et sans détour, mais leurs paroles… étaient d’une gentillesse stupéfiante. Le fait de partager les mêmes épreuves, de fermer les yeux sur les jambes tremblantes et les charges trop lourdes des uns et des autres, les avait d’une certaine façon rapprochés.
Kiole but une gorgée dans la gourde cabossée qu’un détenu lui tendit. L’eau était tiède et avait un drôle de goût, mais elle suffit à chasser la poussière et à calmer sa toux. Les autres montèrent la garde et le protégèrent de leur corps pendant qu’il buvait.
« Donne-moi l’enveloppe du maïs. Je vais l’enterrer ; personne ne pourra remonter jusqu’à nous. »
L’enveloppe fut aussitôt enterrée. À moins de déterrer tout le chemin, personne ne saurait qu’un prisonnier avait mangé du maïs ici.
Ce n’était qu’un demi-épi, mais Kiole n’avait plus faim. Son ventre avait cessé de gargouiller. Mal à l’aise, il jeta un regard autour de lui et balbutia :
« Euh, m-merci… »
« Laisse tomber. On est tous dans le même fichu pétrin. »
Les autres prisonniers lui firent signe de ne pas s’en soucier. Kiole fut submergé par une émotion qu’il n’arrivait pas à décrire. Ces criminels sales et malodorants lui semblaient plus proches de véritables compagnons que les chevaliers prétentieux de la garde impériale ne l’avaient jamais été. Il n’avait jamais ressenti cela.
Peut-être… Peut-être qu’eux aussi ont été piégés… Peut-être que ce ne sont pas vraiment des criminels, comme moi.
L’idée était absurde et pourtant, elle lui traversa bel et bien l’esprit.
Après cela, les prisonniers se mirent à discuter plus librement. La plupart de leurs conversations portaient sur la façon dont ils s’étaient retrouvés condamnés aux travaux forcés.
« Moi ? Je me suis fait prendre à piquer un peu de marchandise au boulot. J’aurais dû me méfier quand ce salaud de Jay est resté anormalement tard, ce jour-là… »
« Mon salaire était toujours en retard. Les fonctionnaires n’en avaient rien à foutre, alors j’ai renversé un bureau. Ils m’ont envoyé ici illico. Ha ! »
« Moi, j’ai contrarié quelqu’un d’important au boulot. Pourquoi, tu demandes ? »
« J’ai emprunté de l’argent. J’ai remboursé le capital, mais je n’ai pas pu suivre pour les intérêts. C’était dingue. Je viens ici, je fais mes travaux, je ressors… C’est devenu un rituel annuel ! »
Leurs raisons variaient, mais elles se répartissaient en gros en deux catégories : les délits financiers, comme le vol ou le détournement de fonds, et les voies de fait ou la diffamation à la suite d’une altercation. Ces deux catégories frappèrent Kiole de plein fouet.
Premièrement, les sommes dont ils avaient besoin… étaient dérisoires.
Deuxièmement, dans toutes les affaires liées à une bagarre, l’autre personne était un noble.
Certains avaient même commis les deux infractions : ils s’étaient battus après avoir reçu une aide « charitable » d’un programme géré par des nobles, puis on les avait harcelés pour qu’ils remboursent.
Et Kiole… reconnaissait chacun des noms qu’ils marmonnaient avec amertume.
Le baron Mildre, célèbre pour sa philanthropie. Le vicomte Clomier, connu pour ses somptueuses œuvres de charité. Le comte Rubecully, respecté pour employer des roturiers compétents…
Tous des hommes que Kiole avait souvent vus auprès du Duc Diarca.