Chapitre 1 248
Un jour exactement avant que Kiole da Diarca ne lance à Yuder une malédiction silencieuse et furieuse…
Yuder entra dans le bureau du Commandant, rabattant la capuche de son manteau de sortie.
« Je reviens tout juste de mon entretien avec Kiole. »
« Vu la vitesse à laquelle tu es revenu, tu as l’air d’avoir beaucoup à raconter. »
Assis avec Nathan, Kishiar sourit en lisant l’expression de Yuder.
« Tu as appris quelque chose d’amusant ? »
« Je comprends maintenant pourquoi les ordres de Sa Majesté sont tombés à ce moment précis. Le duc de Diarca s’est réveillé. On aurait dit qu’il avait choisi Kiole comme mandataire pour exécuter sa volonté. »
« Ah ? »
Kishiar laissa échapper une brève exclamation, chargée d’émotions contradictoires.
« Le duc de Diarca d’autrefois n’aurait jamais fait un tel choix, même avec une lame sous la gorge. Enfin, j’imagine qu’il doit penser qu’il a une dette envers son plus jeune fils, qui lui a sauvé la vie… deux fois, même. Ça expliquerait tout. Alors ? Kiole compte-t-il obéir aux ordres de son père ? »
« Non. »
La réponse catégorique de Yuder fit même relever la tête à Nathan, qui était resté silencieux jusque-là, et croiser son regard. Sous les yeux curieux de ses deux interlocuteurs, Yuder poursuivit :
« Ce garçon comprend à peine la situation dans laquelle il se trouve. Il a simplement peur de tout ce qui se passe. Le titre ne l’intéresse pas vraiment. Il est perdu, bouleversé de voir le monde auquel il croyait s’effondrer. Alors j’ai décidé de lui donner un petit coup de main. »
« Quel genre de coup de main ? »
« Il m’a dit qu’il voulait connaître la vérité sur son père et son entourage. Je vais donc la lui montrer. »
Sur ces mots, Yuder regarda Kishiar droit dans les yeux.
« Si j’ai bien compris, Sa Majesté a fourni à Kiole son logement actuel. C’est bien trop confortable et sécurisé. Je ne crois pas qu’il puisse vraiment comprendre ce qui l’entoure dans un endroit pareil. Je compte donc l’envoyer ailleurs pour quelques jours. »
« Ailleurs, donc. Où exactement ? »
Kishiar ne formula aucune objection. Ses yeux pétillaient simplement de curiosité.
« Quelque part où il pourra observer les nobles tout en travaillant. Si on le déguise en roturier et qu’on le fait trimer, qu’il le veuille ou non, il finira par ouvrir les yeux. »
Il y avait des choses qu’on ne pouvait jamais voir depuis la position de Kiole. Il suffisait donc d’en faire quelqu’un d’autre, dans un autre milieu. De lui faire découvrir par lui-même ce que les gens du peuple pensaient du duc de Diarca, du prince héritier Kachian et des nobles. C’était tout simple.
« En somme… tu comptes te servir de lui comme d’un informateur clandestin ? »
« Oui. La méthode sera similaire. »
Les longs cils de Kishiar tressaillirent légèrement. Il semblait tenter de retenir son rire, sans grand succès. Après un instant, il renversa la tête en arrière et éclata de rire.
« Ma parole. Tu vas déguiser le plus jeune fils de Diarca en roturier et le forcer à travailler ? Hahaha, ça me donne envie de m’infiltrer là-bas et de trimer à ses côtés ! »
S’il n’avait pas été le Commandant de la Cavalerie — ou s’il avait eu un peu moins à faire —, il l’aurait peut-être vraiment fait. Kishiar essuya du coin de l’œil une larme inexistante, ravala un soupçon de regret, puis tapota l’épaule de Yuder en lui adressant un sourire radieux.
« J’approuve ce plan sans la moindre hésitation. »
« … Tu l’approuves plus facilement que je ne le pensais. »
Il s’était attendu à ce que Kishiar trouve l’idée amusante, mais la décision fut prise plus vite qu’il ne l’avait cru. À vrai dire, éloigner Kiole à un moment pareil pouvait raisonnablement passer pour un gaspillage de personnel et de ressources. Yuder aurait accepté cette objection. Elle n’aurait pas été infondée.
Mais Kishiar secoua la tête comme si cela ne méritait même pas qu’on s’en inquiète.
« En fait, Kironne a dit qu’il avait déjà repéré l’endroit où se trouve Kiole et qu’il allait sans doute bientôt passer à l’action. De toute façon, nous comptions déplacer sa planque une nouvelle fois. Ton idée fait d’une pierre deux coups : nous prendrons l’ennemi au dépourvu et nous nous épargnerons des complications. »
Ses yeux rouges brillèrent de joie.
« Je parierais même que Sa Majesté sera ravie d’avoir une tâche de moins : trouver une nouvelle planque pour Kiole. Ce n’est pas facile de dénicher un endroit sûr dans la capitale, à l’abri des regards de Diarca. Surtout que Kiole da Diarca n’est pas vraiment passé maître dans l’art de se cacher. »
Autrement dit, le moment était idéal.
Kironne aurait beau chercher Kiole, il ne lui viendrait jamais à l’esprit que son jeune frère s’était mis à travailler comme un homme du peuple. À cette idée, Kishiar rit de nouveau, les épaules légèrement secouées.
« Laisse-moi un instant. Je vais envoyer une lettre au Palais du Soleil. »
La réponse au message de Kishiar arriva presque aussitôt. L’Empereur Keilusa fut bref : « Le plan est approuvé. Je confie au Commandant de la Cavalerie toutes les préparations nécessaires. »
« Bien. Tout se déroule comme prévu. »
« Il ne reste donc qu’à décider où envoyer Kiole. »
« Hum. Si tu me le permets, j’ai justement un endroit à proposer. »
Kishiar sourit en désignant, au-delà de la fenêtre, l’orée de l’épaisse forêt qui se dressait au cœur de la capitale.
« Depuis que l’assassin envoyé par Kironne a tenté de tuer mon père avec une violence inouïe, le quartier du Quatrième Mur est toujours en cours de reconstruction. De la promenade au bord du lac aux maisons et commerces des environs, tant de choses ont été endommagées que la plupart des condamnés aux travaux forcés y sont envoyés. Ça ne te semble pas parfait pour ce qu’on veut faire ? »
Le Quatrième Mur était un quartier où se dressaient, autour d’un magnifique lac, les luxueuses villas des riches et des gens bien nés. Un paradis pour les nobles. Mais qu’en était-il de ceux qui travaillaient à leur service pour leur assurer ce confort ?
Yuder regarda dans la direction indiquée par Kishiar et hocha la tête.
« C’est proche et ça convient. L’endroit idéal, on dirait. »
À l’origine, il avait pensé à simplement cacher les cheveux de Kiole et à le faire travailler dans un restaurant ou une auberge fréquentés par les nobles. Mais s’ils l’envoyaient à l’endroit proposé par Kishiar, Kiole devrait désormais se faire passer pour un condamné aux travaux forcés. Et alors ?
« Ce n’est pas comme s’il allait vraiment devenir un criminel. Et même pourri jusqu’à la moelle, un chevalier reste fort. »
Yuder ayant donné son accord, Kishiar se mit à distribuer les ordres avec aisance, comme s’il avait tout préparé d’avance.
« Nathan. Contacte le personnel de l’hôtel où loge Kiole da Diarca. Qu’ils le dénoncent pour avoir mangé et séjourné sans payer. Ça devrait accélérer les choses. »
D’abord, le personnel de l’hôtel — déjà acquis à l’Empereur — dénoncerait Kiole. Ceux qui viendraient l’arrêter ne seraient pas de véritables gardes, mais les agents chargés jusque-là de le protéger discrètement. Les menottes qu’on lui passerait aux poignets ne seraient pas des outils magiques bon marché ordinaires, équipés d’une alarme en cas de fuite, mais l’artefact de déguisement appartenant à Kishiar.
« Ce n’est pas un peu excessif ? Inutile d’aller jusque-là… »
« Disons que c’est ma paranoïa. Mais pour le dissimuler complètement, il faut au moins ça. »
Kishiar dissimula habilement son bracelet, l’artefact de déguisement, à l’intérieur de ce qui semblait être de simples menottes. De l’extérieur, personne ne devinerait sa véritable nature.
Les prisonniers condamnés aux travaux forcés devaient porter en permanence des menottes anti-évasion ; seule la longueur de la chaîne était ajustée selon la tâche. Il n’y avait donc aucun risque que le déguisement de Kiole soit découvert.
« Même si le déguisement suffit à tromper les autres, il nous faut quand même quelqu’un pour le surveiller. Je vais désigner Debran Hartude. »
Debran était l’infiltrateur le plus chevronné du service de renseignement de la Cavalerie. Sa capacité à se fondre parfaitement dans n’importe quel environnement avait fait ses preuves à maintes reprises.
En ce moment, il aidait à la réinsertion des personnes sauvées de l’Étoile de Nagran, sur ordre de Kishiar, mais aussi de son plein gré. En se rappelant son visage, Yuder hocha la tête.
« C’est le choix le plus indiqué. »
« Si nécessaire, j’en ajouterai d’autres selon ton jugement. »
« Pour l’instant, Debran seul devrait suffire. Trop de mouvements attireraient l’attention. »
Ainsi furent décidés les nouveaux quartiers de Kiole, qu’il n’avait pas demandés.
Tandis que Nathan sortait quelques instants pour exécuter les ordres reçus, le regard de Yuder se posa distraitement sur les documents qu’il avait laissés derrière lui. Nathan les avait consultés un peu plus tôt, pendant qu’il discutait avec Kishiar.
Remarquant l’intérêt de Yuder, Kishiar s’empressa de lui en expliquer le contenu.
« Nathan a mis plus de temps que d’habitude pour venir de Peletta jusqu’ici. C’est parce que je lui ai demandé de s’arrêter dans quelques régions en chemin. Voici les rapports sur ce qu’il a découvert. »
« Je peux les lire ? »
« Bien sûr. »
Yuder ouvrit les documents. La première page détaillait l’ambiance récente dans les principales villes du Nord et les activités des grandes familles nobles — probablement pour repérer tout changement depuis les incidents des failles.
En tournant la page, il vit le nom du village natal de Fay. Nathan s’était apparemment entretenu lui-même avec les villageois. Alors que Yuder se plongeait dans sa lecture, une feuille faillit glisser du dossier. Il la rattrapa vivement et y jeta un coup d’œil, sans s’attendre à y trouver grand-chose.
« Hum ? Diarca ? »
Le nom de la personne dont ils venaient justement de parler, Kiole da Diarca, y était inscrit d’une écriture soignée.
Plus précisément, il s’agissait d’une enquête sur la mère de Kiole.
D’après la note, elle s’appelait Langretsi la Diarca.
« — Bien que la villa où elle a vécu pour la dernière fois et où elle est morte soit la propriété personnelle du duc de Diarca et qu’il soit difficile d’enquêter sur place, nous avons pu découvrir plusieurs éléments jusqu’alors inconnus… »