Chapitre 1 247
Le centre de détention provisoire des Forces de sécurité impériales. C’était un lieu où l’on enfermait brièvement les personnes en attente de leur procès — ou celles qui avaient commis des délits si mineurs qu’elles n’en méritaient même pas un. Kiole le savait en théorie, mais c’était la première fois qu’il y mettait les pieds.
Et cet endroit… C’était, à proprement parler, un rassemblement de tous les genres de personnes dont il aurait voulu rester le plus éloigné possible.
« Je vous jure que quand je sortirai d’ici, je vais tous vous buter, bande d’enfoirés ! »
Un homme hurla en secouant les barreaux de sa cellule.
« Allez, j’étais un peu saoul et j’ai fait une erreur. Ça ne justifie pas de m’enfermer comme ça ! »
Un autre jura, empestant l’alcool frelaté.
« Vous savez seulement qui je suis ?! Comment osez-vous m’emprisonner ! Vous avez déjà entendu parler de la Compagnie commerciale Rothschild, bande de chiens ?! »
Les mains liées, un homme lança ces paroles arrogantes aux gardes qui s’agitaient devant l’étroite cellule.
Certains étaient recroquevillés comme des cadavres. D’autres, étendus sur le dos, ronflaient le ventre à l’air. Il y en avait qui sanglotaient comme si le monde était arrivé à sa fin. D’autres encore criaient, cherchaient la bagarre, se roulaient par terre et distribuaient des coups de poing.
Tous étaient entassés dans un espace à peine assez grand pour que vingt hommes adultes puissent s’asseoir, et encore moins respirer. C’était étourdissant, chaotique… d’une misère absolue. D’une certaine façon, c’était pire encore que lorsqu’il avait failli mourir, enlevé dans cette grotte de l’Est. Au moins, là-bas, le silence avait été si complet qu’il aurait pu entendre une fourmi ramper, et Yuder Aile l’avait secouru au bout de quelques heures à peine — pas assez longtemps pour que ce désespoir écrasant s’installe.
La simple pensée de Yuder finit par tirer l’esprit engourdi de Kiole de sa torpeur et à le faire bouger, tant bien que mal.
*C-C’est vrai. La raison pour laquelle on m’a jeté ici tout à coup… C’est l’œuvre de ce salaud, non ?!*
Il lui avait demandé s’il voulait connaître la vérité et avait promis de lui envoyer de quoi l’aider. Et voilà que, sans crier gare, on l’avait expulsé de son logement et enfermé ici. Il aurait été bien plus étrange de ne pas faire le lien !
Mais avant qu’il ait pu réfléchir davantage, un garde vint le tirer dehors.
« Avance. »
Les poignets toujours entravés par de vulgaires menottes anti-magie, Kiole fut conduit de force dans une salle d’interrogatoire.
« Voyons voir… Motifs d’inculpation : repas et hébergement sans paiement… »
Le fonctionnaire subalterne, le visage creusé par la fatigue, ne regarda même pas Kiole tandis qu’il parcourait le rapport en marmonnant.
« Aucun moyen de vérifier son identité… Comportement suspect tout au long du séjour à l’hôtel, malaise causé aux autres clients… Tentative de fuir sans payer une dette de vingt-trois pièces d’or ? Tss… »
« Hé ! Je ne suis pas un vagabond louche ! Qui prétend que je ne peux pas prouver qui je suis ?! J’ai laissé mes affaires à l’hôtel ! »
« Le rapport indique qu’il n’y avait que quelques vêtements de rechange. »
« Quoi ?! C’est impossible ! »
Kiole protesta et exigea qu’on récupère ses affaires, mais le fonctionnaire ne broncha pas. Son visage fatigué se tordit d’agacement.
« Vous croyez que les Forces de sécurité sont à votre service ? Vous auriez dû les apporter vous-même avant qu’on vous traîne ici. Ce n’est pas notre boulot. »
« Argh… ! Alors donnez-moi au moins du papier et une plume ! Laissez-moi envoyer une lettre et je peux faire apporter autant d’argent que vous voulez ! »
Kiole cria, la voix tremblante de colère. Pour la première fois, le fonctionnaire leva les yeux et le regarda droit dans les siens.
« Vous avez de quoi payer le papier et le coursier ? »
« … Quoi ? Ce n’est pas quelque chose que vous êtes censé me faire payer ! Si vous voulez être payé, évidemment, vous devriez… ! »
Le fonctionnaire le fixa en silence un instant… puis éclata de rire. Un ricanement évident, impossible à confondre.
*… Il rit ? Pourquoi… ?*
« Ah. Je comprends, maintenant. Vous devez être le petit rejeton d’un noble important, hein ? »
« C-C’est ça ! Enfin quelqu’un qui comprend ! »
La situation rendait difficile de balancer d’emblée le nom de la maison Diarca, mais Kiole était un jeune maître issu d’une grande famille. Il bombait le torse et répondit fièrement, pourtant les yeux du fonctionnaire brillaient toujours de cette lueur moqueuse si déplaisante.
« Et où comptez-vous envoyer ce message, exactement ? »
Kiole passa en revue les possibilités. La maison Diarca… S’il les contactait officiellement, le message risquait d’abord d’arriver à son frère aîné, ce qui serait dangereux. Mieux valait retarder cela. Dans ce cas…
« À la Garde impériale — ou à la Cavalerie ! »
Il lâcha les deux noms, alors que ces groupes partageaient les mêmes quartiers tout en se détestant. Le fonctionnaire plissa encore davantage les yeux, mais Kiole ne s’en aperçut pas.
« Sinon, au Palais Impérial ! Plus précisément, au Palais du Soleil ! »
Le fonctionnaire hocha lentement la tête. Kiole prit cela pour le signe qu’il commençait enfin à se faire comprendre.
Mais les paroles qui sortirent de la bouche du fonctionnaire anéantirent aussitôt cet espoir.
« Vous avez complètement perdu la tête. »
« Qu… Quoi ?! »
« Il y en a toujours un, à peu près une fois par mois. Un taré qui se prend pour un noble et fait des histoires. Inutile d’enquêter davantage. Emmenez-le. »
CRIIIIIC, CLAC.
La porte de la salle d’interrogatoire se referma juste sous son nez.
*Q-Quoi ? Qu’est-ce qui se passe, bordel… ?!*
Kiole se débattit de toutes ses forces tandis que les gardes le saisissaient, et cria :
« Attendez ! Laissez-moi envoyer un message ! Vous savez seulement qui je suis ?! Je suis l’héritier direct de la maison Diarca et un chevalier de la Garde impériale ! »
Il abandonna toute discrétion. Pour l’instant, l’important était de sortir de là.
« Vous ne m’avez pas entendu ?! Mon père est le Duc de Diarca ! Je détiens un sceau de Lys de troisième niveau et j’ai le droit de rencontrer à tout moment le Commandant Theorado van Ta de la Garde impériale ! Vous osez me faire ça… ! »
« Ce petit con sait se battre, hein. »
L’un des gardes faillit perdre sa prise tandis que Kiole se débattait. Il claqua la langue, puis lui asséna soudain un coup à l’arrière du crâne.
« Gah ! »
« T’es jeune, et pourtant déjà complètement dingue ? Va trouver une flaque, regarde-toi dedans et reprends tes esprits. “Noble”, mon cul. Redis ça après avoir vu ta sale tronche. »
Q-Qu’est-ce qu’il venait de dire, bordel ?
Tandis que son esprit s’efforçait de comprendre ses paroles, les gardes repoussèrent Kiole dans sa cellule. Il s’effondra en tas, gémit, puis releva lentement la tête.
Là, à la taille du garde — sur l’ornement métallique qui coiffait l’extrémité de son fourreau —, il aperçut son reflet minuscule.
Un homme étendu par terre, les poignets entravés. Des cheveux gris cendré, couleur d’eau sale. Des yeux brun clair ordinaires. Ses traits, qui n’avaient jamais été jugés disgracieux, s’étaient ternis ; son visage était devenu flou, quelconque, impossible à retenir. Rien à voir avec l’image d’un jeune noble.
« Qu’est-ce que… c’est que ce bordel. »
C’est… moi ?
Ses lèvres s’entrouvrirent lentement. L’homme dans le reflet fit de même. Saisi d’horreur, Kiole poussa un cri.
« AAAAAAH ! »
« La ferme ! »
Un objet lancé dans les airs le frappa en plein front. Le monde se mit à tourner.
Kiole s’évanouit sur-le-champ.
—
Combien de temps s’était écoulé ? Il ne se réveilla que lorsqu’un garde lui donna un violent coup de pied dans les côtes.
« Tu comptes rester couché là combien de temps ? Tu crois que t’es chez toi ? »
Toujours incapable de comprendre ce qui se passait, Kiole cligna des yeux et regarda autour de lui tandis que plusieurs gardes entraient dans la cellule.
« Vous tous, dehors ! »
« Tch, merde… »
Les autres prisonniers, entravés comme Kiole, marmonnèrent des jurons en se rangeant à l’extérieur.
« Vous êtes tous des délinquants de petite envergure, qui n’avez même pas besoin d’un procès. Inutile de perdre du temps : on vous envoie directement aux travaux forcés. La durée de votre peine dépendra de la gravité de votre crime. Et si vous faites encore des histoires avant de l’avoir purgée, vous serez pendus. »
Des travaux forcés ?
Kiole cligna des yeux, abasourdi, tandis que les gardes répartissaient les prisonniers en groupes et les emmenaient. On le fit monter dans une charrette pénitentiaire noire avec trois autres hommes. Il voulut crier quelque chose, mais les autres restaient si silencieux, comme résignés, qu’il n’osa pas ouvrir la bouche.
Et ainsi, entassés comme du fret dans une voiture sans la moindre vue sur l’extérieur, ils furent emmenés jusqu’à ce que la charrette s’arrête. Ils en descendirent.
« C’est ici que vous travaillerez. »
Kiole contempla les alentours d’un air absent. La scène lui était familière.
*C’est…*
Ils se trouvaient près du lac du Quatrième Mur, dans la capitale. Il était déjà venu là peu de temps auparavant. C’était l’endroit même où tout avait mal tourné : il était venu retrouver son père pendant une promenade et avait fini par être attaqué par un meurtrier.
« Un incident récent a endommagé les terres, les arbres et les maisons autour du lac. Vous participerez aux travaux de restauration, jour et nuit. Si vous traînez ou tentez de vous enfuir, vous serez sévèrement punis. Considérez-vous prévenus. »
Après cette menace, le soldat fit venir quelqu’un d’autre. Un jeune homme que son expression et son attitude désignaient comme le responsable chargé de surveiller les prisonniers et de leur donner des instructions.
« Je m’appelle Bran. Débrouillez-vous. »
Kiole crut avoir déjà vu ce visage quelque part. Il eut beau fouiller sa mémoire, impossible de s’en souvenir.
*Où… Où l’ai-je vu ?*
« Qu’est-ce que tu regardes ? »
Bran plissa les yeux et le fusilla du regard. Kiole tressaillit et détourna la tête. À cet instant, une vague de désespoir et une envie de pleurer le submergèrent.
*Merde ! Pourquoi est-ce que je fais ça ?!*
Je n’aurais jamais dû faire confiance à ce taré de la Cavalerie !
Yuder Aile !!!!…
Incapable de crier, son appel désespéré résonna en silence au fond de lui…
C’est ainsi que commença la peine de travaux forcés de Kiole da Diarca.