Chapitre 1 246
Kiole avait toujours été fier d’être né dans la maison Diarca.
Tout le monde autour de lui l’enviait, et on lui avait appris que c’était tout naturel. Il ne l’avait donc jamais remis en question.
Son père, malgré son rang élevé, était un homme magnanime qui acceptait même les roturiers et les étrangers sous ses ordres, pour peu qu’ils en fussent capables. Ses frères et sœurs aînés n’appréciaient pas particulièrement Kiole, mais ils se comportaient toujours avec noblesse et obéissaient docilement à leur père.
Les innombrables personnes qui allaient et venaient au domaine Diarca exerçaient des activités si variées qu’elles semblaient faire partie de la vaste collection du Duc de Diarca. Toutes affirmaient que la maison Diarca était le plus grand pilier soutenant l’Empire d’Orr. Chaque jour, des dizaines, voire des centaines de personnes venaient solliciter la sagesse du Duc de Diarca. Il ne les repoussait jamais : il leur apportait son aide et la recevait en retour.
Kiole respectait son père, qui ne se détournait pas des demandes sincères et agissait pour le bien du pays.
Et le Prince héritier que son père avait recueilli et élevé… Quel garçon beau et intelligent il avait été.
Une maison qui ne cherchait pas à prendre directement les devants, mais à guider tous les autres sans jamais renoncer à sa noble dignité.
Une lignée de véritables loyaux sujets, qui préparaient discrètement l’avenir à la place de la famille royale d’Orr, toujours plus négligente et déclinante, incapable de songer à la nation.
Une lignée issue de la deuxième fille du Premier Empereur, dont on disait qu’elle avait été plus chaleureuse et accueillante que quiconque.
Telle était la maison Diarca que Kiole da Diarca avait appris à connaître.
Dans une telle famille, le choix de Kiole de devenir chevalier avait été quelque peu inhabituel, mais son père l’avait accepté à bras ouverts. Il lui arrivait de se mettre dans une colère noire contre les imprudences de Kiole, alimentées par l’excès de confiance que lui inspiraient ses origines et son rang, mais cela n’allait pas plus loin. La pire punition qu’il eût jamais reçue avait été d’être envoyé en entraînement ou placé temporairement en résidence surveillée. Comparé à la maison Apeto, où les luttes à mort entre parents étaient monnaie courante, l’amour de son père débordait de toutes parts.
À part son talent à l’épée, qui ne s’était jamais vraiment amélioré, Kiole n’avait rien eu à craindre.
Son père avait toujours raison, sa maison était solide, et la nation demeurerait donc paisible, sans changement. Il le croyait sans l’ombre d’un doute.
Jusqu’au jour où une pierre tomba du ciel et où d’étranges utilisateurs de capacités, inconnus jusque-là, commencèrent à apparaître… jusqu’à ce que ces gens barrent la route de Kiole et osent même prendre le contrôle d’une antenne de la Garde impériale.
« … »
Yuder poussa un bref soupir, comme pour que Kiole l’entende, tout en fixant le sommet de sa tête. Ce dernier restait courbé, le visage enfoui dans ses mains.
« Hum. »
Les épaules de Kiole tressaillirent légèrement.
« Ton père… Tu ne sais rien de la véritable nature du Duc de Diarca. »
Autrefois, Kiole aurait hurlé, lui demandant quelle sorte d’insulte c’était. Comment le fils du Duc de Diarca pouvait-il ignorer qui était son propre père ?
Mais le Kiole d’aujourd’hui ne parvint pas à répondre aux paroles de Yuder. Elles lui rappelèrent ce moment où son père lui avait semblé étranger.
L’homme qui lui avait saisi le poignet ce jour-là et avait parlé de la mort avec tant de désinvolture… Était-ce vraiment le même Duc de Diarca, ce « loyal sujet intègre » que Kiole avait toujours connu ? Le vieil homme avait parlé de se débarrasser de tout ce qui était « gênant », sans la moindre justification ni raison particulière, et son expression n’avait trahi aucun malaise.
Il avait eu l’air parfaitement naturel, comme s’il avait prononcé de telles paroles des centaines, des milliers de fois.
« … Peut-être. C’est peut-être vrai. »
Kiole marmonna, la voix assourdie par ces pensées.
« Mon père… et mon frère aîné… Ils ne ressemblent plus aux gens que j’ai connus. Même le Prince héritier. Tous… »
À un moment ou à un autre, ils étaient tous devenus étranges. Ils s’étaient transformés en personnes complètement différentes.
Quand tout avait-il dérapé ? Et maintenant, que pouvait-il faire, par où devait-il commencer pour découvrir qui ils étaient vraiment ? Pourrait-il seulement comprendre quel était le véritable problème ?
Entrer dans le coffre secret avec le sceau d’héritier que le Duc de Diarca lui avait donné l’aiderait-il à trouver ces réponses ?
Kiole savait bien que ce n’était pas la solution. Il n’obtiendrait pas la vérité qu’il cherchait en obéissant aveuglément aux ordres de son père comme avant. À l’idée d’entrer dans ce coffre dans son état, il ne ressentait qu’un rejet profond et instinctif, ainsi que de la peur.
« Tu veux connaître la vérité ? »
Comme s’il avait lu dans ses pensées, Yuder Aile lui posa la question. Kiole releva brusquement la tête, stupéfait. Ces yeux sombres, si profonds qu’ils ne reflétaient même pas la lumière, le fixaient droit dans les yeux. Kiole avait toujours eu l’impression qu’en croisant ce regard, toutes ses pensées seraient aspirées, et cela l’effrayait. Cette fois, pourtant, la sensation était un peu différente.
« À te voir, tu n’as pas l’air de vouloir obéir de sitôt aux ordres du Duc de Diarca. Je me trompe ? »
« … »
« Si tu as besoin de temps pour prendre ta décision, je t’aiderai. Comme ça, tu pourras juger par toi-même quel genre de personnes sont vraiment ton père, ton frère et les Diarca. »
« … C-Comment ? »
Son visage trahissait chacune de ses pensées ; il réagissait par réflexe, même lorsqu’il essayait de résister, comme s’il était tenté par le diable. Yuder esquissa un sourire à peine perceptible.
« Attends patiemment. Je t’enverrai bientôt la marche à suivre. »
« Quoi ? »
Après cette phrase incompréhensible, Yuder disparut avant même que Kiole ait pu songer à le retenir.
« Qu’est-ce que je suis censé faire si tu me sors un truc pareil et que tu disparais ?! »
La réponse arriva le lendemain.
Pan, pan, pan ! Surpris par les coups violents frappés à sa porte, Kiole l’ouvrit et se retrouva face à un membre du personnel de l’hôtel, au visage fermé.
« Monsieur, il est temps de régler les frais d’hébergement et de repas de ce mois-ci. Nous n’avons reçu aucun message, alors je suis monté vous voir. »
« Quoi ? C’est la personne qui m’a envoyé ici qui devrait s’en occuper. »
Kiole baissa les yeux et répondit comme si cela allait de soi, sur un ton qui en aurait intimidé la plupart. Mais l’employé ne se laissa pas impressionner.
« Il avait été convenu que les paiements seraient effectués chaque mois, à terme échu. Or, nous n’avons rien reçu. La responsabilité vous incombe donc, monsieur. »
« Qu’est-ce que vous avez dit ?! »
L’Empereur en personne lui avait réservé une chambre ici. Comment ça, les frais d’hébergement n’avaient pas été payés ? C’était absurde.
« Ne me dites pas… que vous n’avez pas d’argent ? »
L’employé fronça les sourcils. Kiole répliqua aussitôt en criant :
« Comment osez-vous me parler ainsi ! Attendez un peu ! Je vais aller en chercher tout de suite ! »
Furieux, Kiole se mit à fouiller ses vêtements.
Mais… il n’avait pas d’argent.
Son portefeuille ne contenait qu’une pièce d’or et quelques pièces d’argent.
« Euh… »
À bien y réfléchir, depuis le jour où il avait frôlé la mort avant de se réveiller au palais, il n’avait pas une seule fois songé à se procurer de l’argent ou des bagages. Il vivait à l’hôtel depuis tout ce temps et, comme il en sortait rarement, il n’en avait jamais ressenti le besoin.
Il avait toujours sur lui un portefeuille, mais l’argent qu’il contenait avait servi à acheter quelques vêtements provisoires et à payer une course en calèche. C’était loin de suffire à régler la somme indiquée sur la facture que l’employé lui avait apportée.
« Attends. Comment… comment est-ce que je devais être payé, déjà ? »
Il avait été transféré sous les ordres du Prince héritier et, même si ce transfert n’avait pratiquement plus cours, Kiole était toujours officiellement chevalier de la Garde impériale.
« Non, je suis actuellement déclaré en congé maladie… Peut-être que je ne touche plus de salaire du tout ? »
Il ne s’était jamais soucié de la façon dont son salaire lui était versé. Il n’avait donc aucune idée de l’endroit où il était passé.
Pour Kiole, l’argent avait toujours été simplement ce qu’il y avait dans son portefeuille. Il n’avait jamais pensé qu’il devait s’en occuper lui-même.
La prochaine idée qui lui vint fut le coffre secret du Duc de Diarca… mais il ne pouvait pas s’y rendre pour l’instant.
Il n’en savait rien. La tête lui tournait.
« J’aurais dû demander de l’argent à l’intendant quand je l’ai vu… ?! »
Tandis que Kiole s’agitait, perdu entre confusion et incrédulité, l’employé le pressa d’une voix froide comme le givre.
« Monsieur, cela fera exactement 23 pièces d’or. »
« A-Attendez ! Je… je vais trouver l’argent ailleurs. Attendez un peu. »
Jusque-là, chaque fois que Kiole avait dit quelque chose de ce genre, personne n’avait osé lui répondre non.
Mais c’était à l’époque où tout le monde le connaissait comme le plus jeune fils de la maison Diarca. À présent, il n’était qu’un client de longue durée anonyme, dont l’identité restait incertaine.
L’employé le dévisagea d’un air plus froid que la glace, puis soupira.
« Je vais devoir faire un rapport. »
« Quoi ?! »
« Vous savez combien de fois nous avons entendu la même excuse ? »
« Qu’est-ce que vous racontez ?! Je n’ai pas dit que je ne paierais pas ! Je vous ai dit que je le ferais ! »
« Ce sont les règles de l’hôtel. Nous n’y pouvons rien. Si vous ne pouvez pas payer, nous devons le signaler. On vous libérera quand quelqu’un viendra régler la somme à votre place. Alors réfléchissez bien à l’endroit où vous pourriez trouver cet argent. »
Comment osaient-ils le traiter comme un mendiant ? Kiole en fut profondément choqué. Mais lorsqu’il reprit ses esprits, on l’avait déjà expulsé de l’hôtel et il se trouvait assis dans une cellule de détention provisoire gérée par les forces de sécurité locales.