Chapitre 1 236
« Il y avait beaucoup d’agitation près de la porte principale de la Cavalerie depuis tôt ce matin. Il s’est passé quelque chose ? »
Yuder tourna la tête vers celui qui venait de parler. Tais Yulman, les yeux cernés de sombres poches qui lui descendaient jusqu’aux joues, versait lentement du thé dans une tasse. D’ordinaire, son élève Alik s’en serait chargé tout naturellement, mais en son absence, les gestes du vieux mage semblaient maladroits et lents.
Yuder prit la parole en observant la tasse, qui paraissait sur le point de glisser des doigts de Tais à tout instant.
« Ça doit être parce que Sir Zuckerman est rentré de Peletta aujourd’hui. Des gens sont allés l’accueillir. »
« Ce chevalier de Peletta qui serait devenu Maître épéiste, c’est ça ? L’ancien adjoint du duc de Peletta. »
« Oui. »
« J’ai vu une bannière qui parlait du “Maître épéiste du Vent du Nord”. C’était aussi pour lui ? »
« C’est le nouveau titre qu’on a attribué à Sir Zuckerman après ses récents exploits dans le Nord. »
En parlant, Yuder sentit naître en lui, l’espace d’un instant, une émotion extrêmement rare. Un léger sourire, suscité par quelque chose qu’il aurait pu trouver agréable, s’épanouit brièvement dans sa poitrine, puis s’évanouit.
Le vieux mage, qui ne remarqua pas ce subtil changement d’humeur, marmonna d’un ton las : « Je vois. »
« Deux Maîtres épéistes qui apparaissent d’un coup, et l’empereur qui les reconnaît aussi ouvertement… On raconte que la Tour de la Perle est restée en émoi un bon moment. Enfin, ça ne me concerne pas. »
Ce n’était pas le genre de propos qu’on s’attendait à entendre de la bouche d’un ancien de la Tour de la Perle, mais c’était Tais Yulman qui parlait. Rien de ce qui sortait de sa bouche n’aurait surpris qui que ce soit.
Quand la tasse qu’il tenait faillit vraiment lui échapper, Yuder la rattrapa calmement en plein vol grâce au vent.
« … Oh, merci. »
« Ce n’est rien. »
« Depuis mon retour du Sud, je n’ai pas eu l’occasion d’examiner tes pouvoirs de près. J’aimerais étudier davantage ton œil, celui dont la couleur change… mais avec le fichu développement de ce médicament, je n’ai pas eu une minute à moi. Tss… ! »
Le vieux mage poussa un profond soupir, le visage empreint de regret et de désir, tout en observant les yeux de Yuder. Il ne pouvait rien faire dans une situation où il voulait mener des recherches, mais n’en avait pas le temps. Yuder répondit calmement à Tais, déçu :
« Le développement du suppresseur avance bien ? »
« Trop bien, et c’est ça, le problème ! »
La frustration et une fatigue plus profonde se peignirent sur le visage de Tais.
« J’ai préparé ce médicament parce que mon élève semblait en avoir besoin, et maintenant, voilà que ça devient une affaire rentable. J’ai accepté de continuer pour l’instant, mais la charge de travail a explosé. L’effet de la première version que j’ai mise au point diffère de celui du médicament existant, et maintenant, ils veulent une toute nouvelle version inspirée de celle-là ? Quelle absurdité ! »
Tout était parti de la première version du suppresseur qu’Alik avait donnée à Pruelle lorsque celui-ci s’était éveillé en tant qu’Oméga. Elle ne supprimait pas l’odeur, mais atténuait remarquablement bien la douleur et convenait donc mieux aux personnes récemment éveillées. Comme on avait décidé d’en produire davantage, la charge de travail de Tais avait doublé.
La situation semblait le tourmenter profondément : il devait se consacrer à la fabrication de médicaments au lieu de faire des recherches.
« Rien que discuter de la manière d’améliorer le médicament actuel et d’en produire en masse suffit à me tuer à la tâche, et maintenant mon élève a d’autres occupations, alors je ne peux même plus répartir le travail… ! Ah… À ce rythme, mon propre génie va finir par me tuer à la tâche. »
Ça pouvait sembler arrogant, mais les talents de l’ancien mage en matière de préparation de médicaments étaient indéniables. Le problème, c’était qu’il ne semblait pas s’y intéresser beaucoup et considérait cela comme un simple prolongement des études sur les plantes qu’il avait menées dans sa jeunesse.
Quelqu’un capable de préparer un tel médicament a tout simplement disparu dans ma vie précédente sans jamais croiser ma route…
Yuder sortit silencieusement deux objets et les posa devant Tais Yulman.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« L’un est une aide financière envoyée par le Commandant pour le développement du médicament, et l’autre, un programme. »
« Hum ? »
Le vieux mage cligna des yeux et tendit la main vers les objets que Yuder avait posés sur la table. Dans l’enveloppe scellée du blason du duc de Peletta, il trouva un chèque rédigé de la main même de Kishiar.
Les pupilles de Tais Yulman tremblèrent. En parcourant le chèque, où figuraient un nombre absurde de zéros, il perdit un instant son calme. Même lui, ancien de la Tour de la Perle habitué aux robes luxueuses et aux bijoux, trouva la somme exorbitante.
Pour une fois, Tais Yulman, d’ordinaire si effronté, hésita et demanda prudemment :
« … Il y aurait eu une erreur ? Ça me semble beaucoup trop élevé pour un fonds de soutien… »
« Il n’y a pas d’erreur. C’est bien la somme prévue. »
Yuder répondit d’un ton indifférent.
« Il a dit que vous auriez besoin d’un tel soutien puisque vous poursuivrez vos recherches sans votre élève. Les instructions pour le réclamer figurent au dos, et vous pouvez procéder comme bon vous semble. »
« Mais quand les fonds de soutien sont aussi élevés, ça ne réduit généralement pas la part des revenus des ventes… ? »
« Non. Il a dit que les deux resteraient complètement séparés. Comme un produit va désormais être officiellement commercialisé par l’intermédiaire de Peletta, une partie du paiement prévu par le contrat correspondant vous sera également versée à part. »
À ces mots, le visage prudent de Tais Yulman s’éclaira enfin. Yuder fit semblant de ne rien remarquer et poursuivit :
« De plus, on enverra des gens pour vous aider dans vos recherches, à vous et à Alik. Ce ne sont pas des mages, mais ils viennent de Peletta et ont déjà assisté dame Helrem. Ils sont dignes de confiance, vous devriez donc pouvoir vous consacrer à votre travail plus sereinement. »
« Ha, hahaha ! Le Commandant de la Cavalerie sait vraiment comment faire bouger les gens. Très bien ! Dire que mes efforts sont reconnus à ce point… Tout à coup, j’ai envie de préparer encore plus de médicaments ! »
Le vieux mage, qui s’était épuisé à devoir préparer et boire son thé lui-même faute d’un élève serviable, était soudain d’excellente humeur.
« Voyons ce qu’il y a dans ce programme. »
Le programme était exactement ce qu’il semblait être : un programme d’entraînement.
Mais il ne concernait pas aujourd’hui. Il commençait demain.
« Un Éveillé assez particulier séjourne actuellement à la Cavalerie. Il possède une capacité rare, mais rencontre quelques difficultés lorsqu’il l’utilise. Je vais superviser son entraînement à partir de demain. Si cela vous convient, j’aimerais que vous et votre élève veniez observer la séance et examiner sa capacité. »
Yuder expliqua brièvement au mage l’origine de ce programme.
L’Éveillé en question n’était autre que Melvern.
« Oh… ! »
Tais, profondément fasciné par la capacité de Yuder, mais tout aussi intrigué par les pouvoirs rares des autres Éveillés, s’illumina d’enthousiasme.
À la différence de l’ennuyeux travail de développement de médicaments, voilà qui l’intéressait vraiment.
« C’est permis ? Le Commandant de la Cavalerie a donné son accord, n’est-ce pas ? »
« Oui. Mais à une condition : vous devrez faire semblant de ne rien savoir de l’identité ou des antécédents de cet Éveillé. »
« Garder un secret, ce n’est rien ! Vous n’avez pas remarqué à quel point j’ai su tenir ma langue jusqu’ici ? »
C’était vrai. Si Tais Yulman n’avait pas gagné leur confiance par ses actes jusqu’à présent, Yuder n’aurait même pas envisagé de lui confier cette tâche.
Yuder se rappela la conversation qu’il avait eue avec Kishiar avant de venir.
« Puisque tu vas voir Tais Yulman, pourquoi ne pas lui demander s’il aimerait assister à l’entraînement de Melvern ? Qu’en penses-tu, aide de camp ? »
« … Tu penses que ce qu’il a fait pour Alik pourrait aussi aider Melvern ? »
« Même si le processus n’a pas été des plus doux, il a trouvé une piste pour remédier aux symptômes de chaleur que nous ne parvenions même pas à soulager, et il a aidé un mage Éveillé à développer sa capacité. C’est un fait. »
La capacité de Melvern était extrêmement rare et singulière. Les symptômes de contrecoup dont il souffrait l’étaient tout autant.
Il n’était pas nécessaire de mentionner le prince héritier Ezein pendant l’entraînement. Tant qu’ils s’en tenaient à cela, ça valait la peine d’essayer.
« L’observer, à condition de garder le secret, ne devrait pas poser de problème. »
« C’est vrai. Je me demande si le point de vue d’un mage nous sera de nouveau utile cette fois. »
Sa réflexion achevée, Yuder se leva devant le vieux mage, qui était si ravi qu’il ne cessait de sourire.
« Je vais donc annoncer la même nouvelle à Alik. »
« Oui, oui. Ce garnement. Depuis son retour du Sud et l’ouverture de son propre laboratoire, il est tellement tête en l’air qu’il n’est même pas venu voir son maître une fois par jour. Va lui botter les fesses de ma part ! »
Tais Yulman encouragea Yuder.
Après avoir pris congé du vieux mage, Yuder sortit de la maison. Un petit bâtiment tout neuf avait été construit non loin du quartier général de la Cavalerie, derrière la maison.
De l’extérieur, il ressemblait à un débarras, mais c’était le laboratoire personnel qu’Alik Felgin avait obtenu à son retour du Sud.
Il n’y a que quelques pas entre les deux, et pourtant ils vivent sans même se voir. Les mages sont vraiment difficiles à comprendre.