Chapitre 1 235
Kishiar attribua à Melvern la chambre juste à côté de celle de Yuder. Depuis la création des antennes régionales, de nombreux membres avaient quitté le logement principal, et cette chambre était désormais vacante. Elle pouvait sembler un peu trop modeste pour un émissaire envoyé par le prince héritier d’une nation étrangère, mais Melvern se déclara satisfait.
« J’ai choisi de séjourner à la base de la Cavalerie pour en observer les installations, après tout. Et, à vrai dire, cet endroit n’est pas si différent de là où je vis, à Nellarun. Les membres de la Cavalerie ont l’air de vivre plutôt confortablement… »
Bien sûr, si les projets que Yuder avait en tête se déroulaient comme prévu, Melvern ne se contenterait pas d’observer : il se retrouverait bientôt à rouler dans le terrain d’entraînement et à tout expérimenter par lui-même. Mais, ignorant ce qui l’attendait, Melvern se contenta de sourire, émerveillé.
Eh bien. Il le découvrira demain de toute façon.
Puisqu’il l’accompagnait déjà jusqu’à sa chambre, Yuder décida de lui poser quelques questions sans attendre.
« Dans quelle mesure tes mains ont-elles récupéré ? »
« Ah… Je dirais à moitié. »
Quand Melvern retira son gant, Yuder vit que ses mains étaient effectivement redevenues normales jusqu’aux paumes.
Ça va vite.
« Savais-tu que les contrecoups de ta capacité s’étaient aussi manifestés sur ta tête, et pas seulement sur tes mains ? »
« Hum ? C’est donc comme ça qu’on appelle les contrecoups d’une capacité ? »
Melvern parut intrigué et se gratta la tête, un peu gêné.
« Pour être honnête, c’était la première fois que j’essayais de maintenir le lien aussi longtemps, alors je ne savais pas vraiment. Ma tête… Maintenant que tu le dis, je me souviens que ça me démangeait vers la fin. »
Les écailles noires qui étaient apparues plus tôt sur son crâne avaient, elles aussi, complètement disparu.
« Puis-je te demander comment tu entraînes ton pouvoir depuis ton éveil ? »
« Son Altesse m’a conseillé de ne pas en parler à la légère, alors… Je ne l’utilise qu’une fois par jour pour le tester. Rien de plus… »
« Je vois. »
« Ce n’est pas très agréable à regarder, après tout. Je suis d’accord avec Son Altesse. Mais tu as été surpris, n’est-ce pas ? »
Melvern semblait plutôt calme, mais il comprenait manifestement que sa capacité n’était pas vraiment présentable. Il avait accepté qu’il lui serait difficile de s’entraîner au grand jour et, faute de savoir comment progresser, avait estimé que c’était la meilleure chose à faire.
Demain, je devrai lui montrer que ce n’est pas le cas.
Une fois toutes les informations nécessaires recueillies, il ne restait plus qu’à lui concevoir un programme d’entraînement adapté.
« Si quelque chose te gêne, n’hésite pas à venir m’appeler dans la chambre d’à côté. »
« Oui, merci. Ha ha ! Dire que le héros de l’Empire loge juste à côté de moi… C’est rassurant. Son Altesse serait si jaloux s’il le savait… »
Yuder laissa les paroles de Melvern lui entrer par une oreille et ressortir par l’autre, puis referma la porte. Au loin, de l’autre côté de la fenêtre ouverte du couloir, il aperçut un groupe de membres de la Cavalerie rassemblés dehors. Au milieu d’eux, il distingua une tête d’un rouge éclatant. Il devina aussitôt de quoi il retournait.
Ce doivent être les admirateurs de Nathan Zuckerman dont Gakein m’a parlé.
Ils se trouvaient sur le terrain d’entraînement arrière. En effleurant l’air d’un souffle de vent pour entendre ce que disait Gakein, Yuder laissa la brise porter sa voix jusqu’à lui tandis que la fenêtre s’ouvrait.
« Alors, dès que Sir Zuckerman arrivera demain, vous donnerez le signal. N’oubliez pas : le plus important, c’est de vous rassembler au lieu désigné aussi vite que possible. Pour vous déplacer rapidement, il faut bien synchroniser l’activation de vos capacités… ! »
Gakein préparait et vérifiait une dernière fois tout ce qu’il faudrait faire dès l’arrivée de Nathan Zuckerman. Cette ardeur et cette persévérance lui ressemblaient tellement. Il semblait bien décidé à ne pas laisser passer l’occasion de fêter Sir Zuckerman, même s’il était Maître épéiste.
Inutile de s’inquiéter, alors. Ils ne rateront pas leur coup.
Avec une telle préparation, le nouveau titre de Zuckerman resterait certainement gravé dans les mémoires de la capitale.
Yuder contempla un instant leur enthousiasme avec une satisfaction tranquille, puis se détourna pour regagner sa chambre.
À son retour, alors qu’il était d’humeur plutôt légère, une lettre l’attendait : elle était arrivée pendant son absence.
— Urgent ! À traiter immédiatement !
L’écriture inutilement élégante portait en toutes lettres le nom audacieux et sans la moindre honte de Kiole da Diarca.
Alors, le type qu’il comptait bientôt aller voir lui avait écrit avant qu’il en ait eu le temps ?
Yuder fronça les sourcils et ouvrit la lettre.
Le message était bref :
— Il se passe un tas de choses. Je veux qu’on en parle en face. Je ne peux pas venir jusqu’à toi, alors viens me voir.
« …… »
Certes, c’était toujours mieux que de le voir débarquer de nouveau à la Cavalerie sans prévenir. Mais inscrire aussi ostensiblement son nom complet sur l’enveloppe, c’était renoncer à toute discrétion. C’était tellement stupide que Yuder ne savait même pas quoi dire.
Et il a utilisé le service de télégraphe impérial. Au moins quelques personnes ont dû voir le nom de l’expéditeur et celui du destinataire avant que la lettre n’arrive ici. Pourtant, elle a quand même été livrée sans encombre dans ma chambre…
Il était fort probable que l’Empereur Keilusa — qui gardait assurément Kiole à l’œil — avait autorisé cette lettre à parvenir à Yuder. Ce qui signifiait que Kiorne savait sans doute lui aussi que Kiole avait contacté la Cavalerie.
Kiole da Diarca, qui n’avait apparemment aucun lien avec la Cavalerie.
Qu’est-ce que la maison Diarca penserait de tout ça ?
… Non. Si Kiole estime s’être placé sous la protection de l’Empereur, il peut considérer que cela fait partie de cet arrangement.
Le fait qu’il ait envoyé une lettre pareille le jour même où le prince héritier avait assisté au procès serait forcément interprété comme un geste politique.
Kiole lui-même n’en avait manifestement pas conscience.
Mais les autres seraient-ils aussi aveugles ?
À l’aube, alors que la plupart dormaient encore…
Un grand homme en uniforme des Chevaliers de Peletta se dirigea vers le quartier général de la Cavalerie, le dos tourné aux premiers rayons du soleil.
Il s’appelait Nathan Zuckerman. Après avoir quitté Peletta, il était enfin de retour dans la capitale.
Dans des circonstances ordinaires, son retour aurait été calme et sans histoire.
Mais aujourd’hui, quelque chose était différent.
……
Alors que l’entrée se trouvait juste devant lui, Nathan Zuckerman s’arrêta sans même y penser.
Assez larges pour laisser passer trois carrosses de front — conformément à la vision ambitieuse de son Commandant, qui voulait en faire un centre de rassemblement —, les portes principales de la Cavalerie se dressaient devant lui.
Et quelque chose y flottait.
Quelque chose qui se dispersait dans la brise comme des fils de soie perlés ; en y regardant de plus près, il s’agissait de petites fleurs colorées enfilées les unes aux autres.
Les fleurs, suspendues en rideau sur toute la largeur des portes, encadraient un immense message inscrit en lettres majestueuses sur une toile blanche :
[BIENVENUE] L’ÉPÉE DU VENT DU NORD EST DE RETOUR DANS LA CAPITALE [NATHAN ZUCKERMAN]
Les lettres étaient extravagantes, presque comme si elles avaient été tracées par magie. Écrire à une telle échelle demandait déjà un effort colossal, et la calligraphie était si habile qu’on aurait probablement pu la lire depuis les portes de la capitale.
Zuckerman reconnut immédiatement l’écriture : c’était celle de son Commandant.
Sans expression, il resta là, silencieux, un long moment, tandis que le vent froid du matin murmurait autour de lui.
« …… »
Alors qu’il finissait par détourner le regard et s’apprêtait à se retourner…
« Il est là ! »
« Sir Zuckerman ! »
Les portes s’ouvrirent à la volée et une clameur retentit.
« Bienvenue à votre retour, Épée du Vent du Nord ! »
« Ouais ! »
Bien que le programme d’entraînement indiquât que la plupart devraient encore dormir à poings fermés, plus d’une douzaine de membres se ruèrent dehors en criant à pleins poumons. Avant même que Zuckerman ait pu réagir, ils l’encerclèrent sous les applaudissements.
À l’arrière du groupe, apparaissant en dernier avec un sourire timide, se trouvait la belle Gakein Bollenvalt, aux cheveux roux, qui tenait un bouquet soigneusement arrangé.
« Sir Zuckerman… Non, Épée du Vent du Nord ! »
« …… »
« En apprenant la nouvelle, nous ne pouvions pas rester les bras croisés. Je suis tellement heureux que nous ayons pu vous accueillir ainsi. Ce bouquet a été composé par tous ceux qui vous sont redevables ou vous respectent. Et encore une fois, toutes nos félicitations ! »
Les membres éclatèrent de nouveau en applaudissements. Chacun se mit à crier combien ils avaient été stupéfaits d’apprendre qu’il était Maître épéiste et à quel point ses exploits dans le Nord les avaient émus. Leurs voix se mêlaient dans un tel désordre qu’il était impossible de distinguer une phrase, mais leur sincérité ne faisait aucun doute.
Nathan Zuckerman baissa les yeux vers le bouquet que Gakein lui tendait timidement, le prit dans ses mains, puis leva le regard vers le lointain.
Au-delà des fleurs et de la bannière qui flottaient, tout en haut de la porte principale, se trouvait le bureau du Commandant.
Et, pour une raison ou une autre, il lui sembla aujourd’hui incroyablement loin.