Chapitre 1 228
«…»
Tandis qu’Ever et Steiber le regardaient, l’air perplexe et inquiet pour sa santé, Kanna eut vite fait de comprendre.
« Yuder, par hasard, cette écharpe… »
— Les Sept Grands Justiciers, protecteurs des lois de l’Empire, ainsi que le Commandant de la Cavalerie, Maître de l’Aube, vont faire leur entrée. Veuillez vous lever et leur témoigner votre respect.
Avant que la question ait pu être formulée, une annonce retentit dans toute la salle. Tout le monde se leva pour faire face à l’entrée, et leur conversation fut brusquement interrompue.
« Ce n’est pas parce que j’ai attrapé froid. Je suis en parfaite santé, alors ne t’inquiète pas », murmura rapidement Yuder, assez fort pour que les commandants en second l’entendent, puis tourna la tête.
La porte immense, ancienne mais sans la moindre trace de vétusté, s’ouvrit en grand tandis que les Grands Justiciers entraient les uns après les autres.
Quand le visage de Kishiar apparut derrière eux, des halètements étouffés et des respirations retenues s’élevèrent de toutes parts.
La scène était identique à celle du procès de la maison Apeto, mais bien des choses avaient changé.
À l’époque, même si Kishiar était entré en tant que Commandant de la Cavalerie, on l’appelait encore simplement « duc de Peletta ». Mais à présent, on s’adressait à lui sous le titre qu’il avait mérité et forgé lui-même.
Ceux qui traitaient son apparence comme un simple ornement et marmonnaient sans gêne tout ce qui leur passait par la tête n’étaient plus là.
Sa beauté les stupéfiait toujours, certes, mais cette fois, ils étaient pleinement conscients du pouvoir qu’il détenait.
Même la faction des nobles qui s’était autrefois moquée de l’Empereur n’osait plus parler à la légère. Le silence solennel de la salle d’audience demeurait intact, et Yuder se sentait bien plus à l’aise qu’à l’époque.
D’un membre de la famille impériale sans valeur, que n’importe qui pouvait railler, à un Maître épéiste capable de commander au ciel et à la terre d’un seul coup de lame…
En une seule année, il avait tout renversé et se tenait désormais avec assurance à la place qui lui revenait.
Lorsque l’on aperçut côte à côte le manteau bleu de Kishiar et l’étoffe nouée autour du cou de Yuder, un bref frémissement parcourut la foule, mais il s’apaisa rapidement.
«…»
Yuder sentit les trois commandants en second jeter des regards entre son cou et le manteau de Kishiar.
Steiber fut le premier à prendre la parole.
« Hum… Je pensais enfin assister à un spectacle rare : Yuder qui a froid. Mais je comprends mieux, maintenant. C’est une écharpe offerte par le Commandant ? »
« Ce matin, quand j’ai ouvert la fenêtre, le vent soufflait plus fort que prévu, répondit Kishiar avec un sourire de façade.
— Je me suis inquiété pour mon aide, qui porte rarement des vêtements chauds, même lorsqu’il fait froid. Parmi mes affaires, celle-ci m’a paru la plus appropriée, alors je l’ai glissée avec mon manteau. »
« Ah… Je vois. »
Steiber hocha la tête, le visage aussi impassible que d’habitude. Mais lorsqu’il se tourna brièvement vers Yuder, celui-ci sentit dans son regard qu’il en était certain.
Il a plus ou moins compris.
Mais il n’en fit pas davantage. Steiber ne posa aucune autre question et resta simplement là, calme, avec son expression douce habituelle.
« Je suis d’accord avec le Commandant, dit Ever. Yuder résiste à la chaleur comme au froid grâce à ses capacités, mais il vaut tout de même mieux s’habiller en fonction de la météo. »
Comme toujours, Ever répondit d’un ton parfaitement naturel, sans montrer qu’elle avait remarqué quoi que ce soit d’inhabituel dans la conversation.
Un contraste saisissant avec Kanna, qui se tenait à côté d’eux, les poings serrés, les lèvres s’entrouvrant comme si elle allait crier avant de se refermer, comme si elle se retenait.
Kishiar, le regard attendri par ses trois commandants en second, se tourna enfin vers Yuder et sourit.
« L’écharpe te gêne ? Nous sommes à l’intérieur, maintenant. Si tu étouffes, tu peux l’enlever. »
« Non, ça va. »
« Très bien, alors. »
Kishiar s’assit avec élégance.
Lors du procès précédent, la séance avait commencé dès qu’il avait pris place, mais cette fois, quelqu’un d’autre devait encore arriver.
Yuder tourna les yeux vers l’espace réservé à l’accusé.
Osem Nully, l’ancien serviteur qui avait engagé des mercenaires à la place du Prince héritier Kachian, avait déjà été arrêté.
Il était assis, affaissé, étroitement entravé par des liens magiques et des cordes, le visage émacié.
Non loin se trouvait un autre fauteuil luxueux, semblable à celui qu’avait pris Kishiar. La table devant lui était recouverte d’un tissu rouge portant l’emblème du Palais de Gwanghui : il s’agissait sans nul doute du siège du Prince héritier.
« Le Prince héritier n’est pas encore arrivé ? » demanda l’un des Grands Justiciers à un chevalier posté près de la porte.
Le chevalier entrouvrit la porte, jeta un coup d’œil dehors, l’air embarrassé, puis hocha la tête.
«… Il y a eu un peu de grabuge dans la salle d’attente. Il va entrer d’un instant à l’autre. »
Comme en réponse à ses paroles, la porte s’ouvrit de nouveau peu après.
Kachian entra, le visage déformé par la fureur. Vêtu des robes d’apparat du Prince héritier, il gardait la tête haute, défiant l’assemblée.
Il repoussa les chevaliers qui le soutenaient par les bras et lança d’une voix tranchante :
« Lâchez-moi, brutes insolentes ! »
Malgré ses vêtements en désordre, il était beau — d’une beauté presque inquiétante.
Pourtant, personne ne s’agita et aucun murmure ne s’éleva, contrairement à ce qui avait accompagné l’arrivée de Kishiar.
Kachian balaya du regard la salle d’audience bondée, haletant.
Il venait de comprendre, sans l’ombre d’un doute : Diarca l’avait bel et bien abandonné.
Toutes les personnes présentes étaient là pour le dévisager.
Son regard s’assombrit, chargé de rage, de haine et de désespoir.
Yuder vit les yeux tremblants du Prince héritier se tourner lentement vers eux.
Ses yeux injectés de sang, emplis de colère, se fixèrent sur Yuder avant de glisser vers Kishiar.
S’il avait eu une arme — s’il en avait seulement eu l’occasion —, il se serait rué sur eux sans hésiter.
« Votre Altesse, Prince héritier, veuillez prendre la place qui vous est réservée », demanda avec précaution l’un des Grands Justiciers.
Kachian eut un ricanement et lança un regard noir à celui qui venait de parler.
«… Très bien. Je dois graver dans ma mémoire les visages de ceux qui ont traîné ici l’avenir de l’Empire comme une bête, pour l’exhiber dans l’humiliation. »
Il marcha lentement jusqu’à son siège.
Lorsque son regard croisa celui d’Osem Nully à mi-chemin, Kachian serra les mâchoires.
Osem était sans aucun doute l’une des personnes qu’il voulait le plus voir mourir.
Le sachant, Osem soutint son regard sans ciller.
La haine et le reproche s’échangèrent entre eux, puis Kachian finit par s’asseoir sur le siège qui lui était réservé.
Les Grands Justiciers, qui s’épongeaient chacun le front, commencèrent à se présenter.
Ils proclamèrent solennellement devant les dieux qu’ils feraient preuve d’impartialité, et le procès qui allait entrer dans l’histoire commença.
« Lors de la première audience, l’accusé, Osem Nully, a reconnu avoir engagé des mercenaires sur les ordres de quelqu’un. Répétez qui vous a donné cet ordre. »
Au premier procès, Osem avait avoué avoir agi sur ordre du Prince héritier et avait décrit en détail la marche à suivre.
À présent, tandis que l’inquisiteur placé sous l’autorité des Grands Justiciers revenait sur ce point, Osem répondit honnêtement, l’air résigné.
« J’ai recruté des mercenaires sur les ordres de Son Altesse le Prince héritier. »
« Saviez-vous à l’avance ce que les mercenaires auraient à faire ? »
« Non. Je me suis contenté de remettre la lettre et l’argent. Je jure devant les dieux que j’ignorais ce qui était écrit dans cette lettre ! »
Ensuite, on fit comparaître l’un des mercenaires capturés, entravé comme Osem.
On l’avait choisi pour témoigner au nom du groupe parce qu’il était le plus éloquent.
Même sous le poids de tous ces regards, il ne se laissa guère intimider.
« Répétez qui vous a remis la lettre et l’argent. »
« Cet homme, ici. »
« Pourquoi avoir gardé la lettre au lieu de la détruire aussitôt ? »
« Je n’avais pas été payé correctement, alors je l’ai gardée comme preuve. Je n’avais pas d’autre raison ni d’autre intention. »
« Pourquoi avoir accepté sans hésiter une mission visant à faire du mal à des villageois innocents ? »
« Les gens comme nous font n’importe quoi pour de l’argent. Tant qu’on est payé correctement, qu’est-ce que ça peut faire ? »
« Saviez-vous d’avance que ceux qui vous ont arrêtés et démasqués étaient membres de la Cavalerie ? »
« Non. J’ignorais qu’ils appartenaient à la Cavalerie. Mais j’ai entendu dire qu’ils étaient extrêmement dangereux, et la lettre disait qu’il fallait les éliminer en premier. »
C’était exactement ce qu’ils avaient entendu dans la Chambre de la Vérité.
Yuder, qui connaissait déjà tout cela, resta calme, mais beaucoup d’autres poussèrent des halètements et se couvrirent la bouche, sous le choc.
Kachian suivait la séance en silence, les dents serrées.
Enfin, les Grands Justiciers tournèrent les yeux vers lui.
« Votre Altesse, Prince héritier, reconnaissez-vous la véracité de ces témoignages ? »