Chapitre 1 224
Lorsque Yuder entra dans le bureau du Commandant, encore perdu dans ses pensées, il découvrit Kishiar tenant un pinceau gigantesque, au milieu d’une immense étoffe étalée sur le sol. À la vue de la large inscription tracée d’un geste ample sur le tissu blanc — « Retour du Maître épéiste du Nord dans la capitale » — toutes ses pensées embrouillées s’évanouirent aussitôt.
« Sir Zuckerman revient aujourd’hui ? »
« Non. Demain. Il faut laisser sécher, alors j’ai commencé maintenant. »
Kishiar ajouta soigneusement le mot « Bienvenue » à côté de « Retour », traçant chaque lettre avec une précision déconcertante malgré son pinceau aussi gros qu’une tête humaine. Lorsqu’il acheva le dernier caractère sans la moindre hésitation, il recula de quelques pas pour admirer son œuvre.
« Alors ? C’est assez visible, tu ne trouves pas ? »
« Oui. Je crois que même la grande salle de la Garde impériale pourra le voir. »
La Garde impériale ne manquerait pas de réagir en découvrant ça.
« Je vais l’accrocher avec des fleurs, comme un rideau, pour que ce soit encore plus éclatant. Il pourrait entrer par la porte arrière, alors je mettrai la même chose là-bas. »
Cette prévoyance, qui allait jusqu’à envisager que l’intéressé puisse se faufiler par-derrière, était tellement typique de Kishiar. Yuder n’arrivait même pas à imaginer la tête que ferait Nathan en traversant ce décor.
À sa place, je sauterais par-dessus le mur dès que je verrais ça de loin…
« Mais quelque chose semble te tracasser. Tu avais l’air sérieux en entrant. »
Kishiar lui posa la question avec calme, tout en rangeant le pinceau et l’étoffe. Il avait beau lui tourner le dos et se concentrer sur sa calligraphie, il l’avait tout de même remarqué. C’était toujours aussi déconcertant.
« J’ai l’impression qu’il devient de plus en plus difficile de te cacher quoi que ce soit, Commandant. »
« Appelle ça le pouvoir de l’amour », répondit Kishiar avec un clin d’œil.
« Alors ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Hum… »
Yuder décida de commencer par le sujet le moins grave.
« Après l’entraînement du matin, j’ai donné à Gakein et à Kanna les flacons de poudre à thé que tu avais préparés. Ils étaient… beaucoup plus ravis que je ne le pensais. »
« Ah. Je suis passé chez l’apothicaire hier, alors j’imagine qu’il a reçu le sien à ce moment-là. Lui aussi était content, je suppose ? »
« Oui. Presque à un point incroyable… Tu avais raison. »
« Je te l’avais dit. »
Kishiar hocha la tête d’un air entendu, le sourire satisfait.
« Donc, ça en fait trois distribués et deux restants. À qui sont destinés les autres ? »
« À personne. J’en ai donné deux à Inon, et un à Kanna et à Gakein ; il en reste donc un. Je le garde comme modèle pour la prochaine préparation. »
« La prochaine préparation ? »
Kishiar manifesta aussitôt son intérêt.
« Inon et les autres étaient déçus qu’il y en ait si peu, alors je me suis dit que j’allais en faire davantage. Les ingrédients seront un peu différents, mais je peux quand même m’en charger. »
Yuder ajouta qu’Inon lui avait demandé d’apporter une nouvelle préparation sous deux semaines, et le visage de Kishiar s’illumina comme une fleur éclose.
« Formidable. Quand on partage sa joie, la bonne fortune nous revient. Si tu as besoin de quoi que ce soit — d’ingrédients, par exemple —, dis-le-moi. Je ferai en sorte que tu en obtiennes, quoi qu’il arrive ! »
Il évoqua même avec désinvolture des ingrédients réservés aux serres impériales, allant jusqu’à dire que l’impératrice donnerait son accord sans hésiter dès qu’elle en connaîtrait la raison.
« Ce ne sera pas nécessaire… mais merci. »
Il était temps d’aborder le sujet le plus important. Tandis que Yuder aidait Kishiar à étendre l’étoffe dans un endroit ensoleillé pour la faire sécher, il prit la parole.
« Pendant que je discutais avec Kanna, nous avons vu les nouvelles recrues s’entraîner. Elle m’a dit que Fay semblait avoir beaucoup d’admiration pour Gloena. »
« …… »
La main de Kishiar s’immobilisa un instant.
« Je ne le savais pas avant qu’elle m’en parle, mais je me demande maintenant si leur lien n’était pas plus profond que je ne le pensais, même dans la vie précédente. »
« Qu’est-ce qui te fait penser ça ? »
Yuder lui raconta ce dont il se souvenait de Fay et de Gloena, dans sa vie passée.
« Ils ne s’étaient pas engagés en même temps, contrairement à aujourd’hui, mais tous deux avaient été recrutés au quartier général de la capitale en raison de leurs capacités particulières. Ils étaient finalement devenus commandants en second, l’un à la Discipline et l’autre au Renseignement. »
Ils n’avaient pas été promus en même temps. Gloena l’avait été la première, car sa protection était prioritaire, et Fay avait obtenu sa promotion plus tard. À l’époque, Yuder n’avait pas eu l’impression qu’ils se voyaient en privé en dehors de leurs fonctions officielles. Mais il comprenait désormais qu’on pouvait nouer des liens profonds et éprouver des sentiments sincères, même en n’étant que des camarades.
À bien y réfléchir, après la mort de Gloena, Fay avait commencé à se porter volontaire pour un nombre toujours croissant de missions. Il avait même cessé d’employer les formules respectueuses dont il usait envers Ever, leur commandante en second et son aînée. Chaque fois que Yuder revenait brièvement à la Cavalerie après une mission à l’extérieur, Fay semblait plus détaché encore et faisait ses rapports sans émotion. Il n’adressait pas un mot à celle qui avait succédé à Gloena.
À l’époque, tout le monde changeait ; Yuder n’avait donc rien trouvé de particulier à son comportement. Mais, en y repensant, il laissa échapper un léger soupir.
« …Je ne peux pas affirmer que l’admiration qu’il lui témoigne aujourd’hui était la même dans le cycle précédent, mais cela me semble très probable. »
Il était trop tard pour changer le passé. Pourtant, la question de ce qui se serait passé s’il l’avait su lui traversa brièvement l’esprit.
« Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi Fay m’avait soudain trahi. J’ai toujours supposé que ça avait commencé avec ses liens avec les forces du Sud. Mais si tout est parti de la mort de Gloena… »
« Alors, ça se tient. »
Kishiar hocha la tête.
« Certaines réponses sont si proches qu’une fois qu’on les découvre, on se demande comment on a pu passer à côté. Mais l’important, ce n’est pas de savoir pourquoi nous l’ignorions ; c’est ce que nous allons faire de ce que nous savons maintenant. Tu ne crois pas ? »
C’était vrai. Yuder hocha lentement la tête.
« Oui. »
« Fay semble toujours mêlé aux forces du Sud, mais s’il finit par accorder plus de valeur à la Cavalerie qu’à ces “amis”, l’histoire n’a pas à se répéter. »
« Cette fois, je crois que ce ne sera pas le cas. »
« Alors, ça suffit. »
Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Kishiar.
« Après ce que tu viens de me dire, je ne vois plus l’intérêt de chercher à savoir s’il était un espion avant de nous rejoindre. Voilà un souci de moins pour nous, et c’est une excellente nouvelle. Je devrais remercier Kanna et me rappeler de continuer à faire de mon mieux pour apaiser l’esprit de mon aide. »
Il travaillait déjà plus dur que n’importe qui à la Cavalerie. S’il en faisait davantage, il serait étonnant qu’il ne meure pas d’épuisement.
Mais Yuder savait que Kishiar ne disait cela que pour le rassurer. Il ne répondit donc rien et lui adressa un sourire discret, plein de gratitude.
« J’ai aussi discuté avec Inon de mon grand-père. Je t’en parlerai en chemin vers le procès. Oh, et voici le résumé qu’il m’a donné hier. »
Il lui tendit le rouleau de papiers qu’Inon lui avait remis. Kishiar le prit sans hésiter.
« De quoi lire en chemin, parfait. »
« Inon m’a aussi demandé quand il pourrait voir la relique, la Voix des Rêves. »
« J’allais justement en parler. Je vais bientôt la récupérer. »
« Kanna et moi comptons examiner les reliques de mon grand-père demain soir. Si nous l’avons d’ici là, je me disais qu’on pourrait lui demander de la lire, elle aussi. »
« Hum. Voilà une idée intrigante. Je vais voir si je peux mettre un peu la pression au Bureau des mages de la cour. »
Ils n’avaient toujours pas découvert comment utiliser la relique. D’après Kishiar, les chercheurs ne parvenaient pas à renoncer à l’idée de l’étudier davantage et trouvaient sans cesse des prétextes pour la garder plus longtemps.
« Oh, et quelqu’un de Nellarun devrait assister au procès aujourd’hui. Je compte le rencontrer après. D’après les rapports du Palais du Soleil, il s’agirait d’une connaissance. »
« Ah bon ? »
Si quelqu’un était venu de Nellarun, il s’agissait presque certainement d’un proche du prince héritier Ezein. Et parmi ses proches, une seule personne pouvait être assez familière pour qu’on la décrive ainsi.
Son assistant, Melvern. Ce devait être lui.
Au moment de partir, Kishiar enfila un manteau bleu profond par-dessus son uniforme blanc impeccable, puis fit signe à Yuder d’approcher. Yuder crut qu’il allait lui arranger le col, mais Kishiar lui passa autour du cou un morceau d’étoffe qu’il ne connaissait pas. C’était une écharpe bleu foncé, de la même teinte que le manteau de Kishiar. D’un geste rapide, il la noua de façon à lui donner l’apparence d’une cravate. Yuder pensa que cela risquait de jurer avec son uniforme de la Cavalerie, mais, en jetant un coup d’œil au miroir, il constata que non.
« …Qu’est-ce que c’est ? »
« Le vent souffle fort aujourd’hui. Je ne voulais pas que tu aies froid au cou. »
On aurait dit un prétexte habilement déguisé en sollicitude, mais, connaissant Kishiar, il était probablement sincère quand il disait ne pas vouloir qu’il prenne froid.
Ça va sûrement lancer des rumeurs…
Mais qu’importaient les paroles des autres ? Yuder effleura brièvement l’étoffe autour de son cou… et décida de ne pas l’enlever.