Chapitre 1 222
Leur réaction fut bien plus vive que Yuder ne l’avait prévu. Avant qu’il ait pu dire quoi que ce soit, il se retrouva pris dans un déluge de questions que les deux lui lançaient à tour de rôle.
« Tu ne nous en as donné qu’à nous ? C’est pour ça que tu as attendu la fin de l’entraînement pour nous appeler ? »
« Comment est-ce qu’on le boit, exactement ? Tu peux nous expliquer un peu plus clairement ? »
« Et les autres, ils n’en ont pas ?! »
« Non, mais tu en as d’abord donné un au Commandant, pas vrai ? »
« Attends, ça aide d’une manière ou d’une autre pour l’entraînement ? C’est juste du thé ordinaire, hein ?! »
« … Calmez-vous tous les deux. »
Yuder parvint tout juste à les calmer avant d’en avoir les oreilles qui explosaient. Il répondit sincèrement à toutes leurs questions. Comme il avait déjà eu une conversation similaire avec Inon, ce ne fut pas particulièrement difficile.
Oui, c’était vrai : pour l’instant, il ne l’avait donné qu’à eux deux. Quant à la façon de le boire, ils pouvaient faire comme bon leur semblait. Il en préparerait davantage plus tard pour en donner aux autres. Et, bien sûr, il n’avait aucun effet magique ni aucune propriété qui améliorait l’entraînement. Il les rassura aussi en leur confirmant que le Commandant en avait naturellement reçu un en premier. Cela les calma, mais les soulagea et les rendit aussi un peu jaloux.
« Dieu merci, on n’a pas pris sans le savoir quelque chose qui était destiné au Commandant… Bien joué, Yuder. À l’avenir, veille à ce que le Commandant reçoive ce genre de choses avant tout le monde ! »
« Difficile de croire que ce n’est que du thé ordinaire… On ne sait jamais. Il a peut-être un effet caché incroyable dont tu n’as même pas conscience. Et si c’était ça, le secret de ta puissance phénoménale ? »
« Je vous l’ai dit : ça ne fait rien de ce genre. »
En voyant Kanna pousser un soupir de soulagement avant de se mettre à lui donner des conseils qu’il n’avait pas sollicités, tandis que Gakein échafaudait une théorie du complot au ton grave, Yuder ne put retenir un rire sans joie. Quand il secoua fermement la tête, Gakein brandit la bouteille comme un trophée et éclata d’un rire joyeux.
« Haha ! Si quelqu’un apprend que Yuder nous a offert un cadeau pareil, il sera tellement jaloux. Mais ne t’inquiète pas : je te jure que je garderai le secret ! »
« Oui, Gakein. Si ça s’ébruite, on devra peut-être vraiment verrouiller nos portes la nuit pour empêcher les intrus d’entrer. Je peux lire leurs intentions, mais pas toi, tu te souviens ? »
« Hum. Je devrais peut-être le mettre dans un coffre et installer un piège d’ombre devant ma chambre ? »
« Tu crois que ça suffira ? À ta place… »
« Si ça s’ébruite, partagez-le. Ce n’est pas comme si c’était extraordinaire. »
Quand Yuder leur dit cela, inquiet de les voir prendre la chose trop au sérieux, tous deux secouèrent la tête avec véhémence.
« D’habitude, on le partagerait aussi avec nos camarades. Mais tu as dit que c’était tout ce qu’il te restait de l’époque où tu n’avais pas encore rejoint la Cavalerie ! »
« Exactement. Et c’est ton premier cadeau pour nous ! C’est le genre de chose qu’on veut garder précieusement et savourer tout seuls ! »
« … Si vous le gardez trop longtemps, son goût risque de changer ou il pourrait se gâter. »
« Alors on utilisera des outils magiques de conservation ! »
Il eut beau leur dire que ce n’était pas la peine d’aller aussi loin, ils restèrent tous deux inflexibles. Yuder finit par renoncer à essayer de les convaincre.
Si je leur dis qu’il me reste une bouteille, ça va tourner au chaos.
Il ne lui restait que trois bouteilles de thé en poudre. Donner les deux premières à Kanna et Gakein, qui étaient ses compagnons depuis le plus longtemps après son arrivée à la Cavalerie, avait été une décision facile. Mais la dernière bouteille posait problème.
S’il la donnait aux Commandants en second, l’un d’eux se retrouverait sans rien. Et lorsqu’il avait reçu les bouteilles, il se souvenait avoir entendu dire que Kishiar en avait déjà réservé une pour Nathan Zuckerman. Yuder avait donc finalement décidé de garder la dernière comme modèle pour préparer une nouvelle fournée.
Je me souviens de la préparation, mais ça fait plus de dix ans que je n’en ai pas fait.
Onze ans s’étaient écoulés depuis sa vie précédente, et une autre année avait passé depuis son retour. Après tout ce temps, même quelqu’un doté d’une bonne mémoire ne pouvait pas être certain que son corps se souviendrait exactement de la marche à suivre.
Quand il avait pris cette décision, elle lui avait semblé judicieuse… mais à présent, il comprenait qu’il devait absolument garder l’existence de cette dernière bouteille secrète jusqu’à ce que la nouvelle fournée soit prête.
« Bref, Yuder, merci. Ça me touche vraiment que tu aies pensé à nous après ton retour de ta première vraie pause. Je vais le boire avec soin et reconnaissance. Je te rendrai la pareille, la prochaine fois, c’est sûr ! »
« Ah ! Merci à toi aussi. J’étais tellement surprise et contente que j’ai fini par dire ça après coup… Je n’ai rien apporté cette fois-ci, mais si j’avais su que je recevrais quelque chose d’aussi précieux, j’aurais apporté quelque chose, moi aussi. »
« Ce n’est pas nécessaire. Je ne vous l’ai pas donné dans l’espoir d’obtenir quelque chose en retour. »
Les mots qu’ils lui avaient autrefois adressés, c’était à présent Yuder qui les prononçait. Cela lui parut un peu étrange.
Il fut un temps où il avait pensé que donner et recevoir des cadeaux n’était qu’une corvée inutile. Dans sa vie précédente, lorsqu’il était Yudrain Aile, tout le monde savait que ceux qui disaient « Je n’attends rien en retour » étaient précisément ceux qui avaient le plus à cacher.
Mais à présent, dans le cœur de Yuder Aile, qui prononçait les mêmes mots, il n’y avait pas la moindre trace de mensonge. Il lui suffisait de voir Kanna et Gakein sourire de toutes leurs dents, sincèrement heureux. Cela seul constituait déjà un cadeau en retour. Que pouvait-il bien vouloir de plus ?
« Mais… »
« Le simple fait que tu ne l’aies pas refusé me suffit. Considère que c’est ton cadeau en retour. »
À ces mots, Kanna pinça soudain les lèvres, puis ouvrit grand les bras et serra Yuder contre elle.
« Rah, franchement ! Alors prends plutôt ça ! Gakein, toi aussi, serre-le dans tes bras. Allez ! »
« Hein ? O-oui ! »
À son ordre, Gakein ouvrit vite les bras et se joignit à l’étreinte.
« C’est un câlin de gratitude ! Ma mère disait que c’était la meilleure façon de remercier quelqu’un au monde, alors je te l’offre spécialement ! Pendant qu’on se serre dans les bras, il faut se balancer trois fois, comme ça. »
« … »
Ils suivirent les instructions de Kanna, le serrèrent dans leurs bras et balancèrent les leurs trois fois avant de le relâcher. Quiconque les aurait vus aurait sans doute dit que ces trois adultes se comportaient comme des enfants, mais Yuder ne les repoussa pas.
« C’est vraiment gênant… mais plutôt agréable. »
« Je n’ai pas fait ça depuis la mort de ma mère. »
Yuder regarda les deux sourire avec embarras. Il en fut une fois de plus convaincu : il avait bien fait de leur offrir ce cadeau.
« Ah, Yuder. C’est bien aujourd’hui qu’a lieu le procès où nous sommes affectés au maintien de l’ordre, non ? Tu y vas aussi, hein ? »
Gakein posa la question d’un ton enjoué. Le procès dont il parlait était, bien sûr, celui auquel le prince héritier Kachian devait assister.
La veille au soir, les hauts juges avaient décidé à l’unanimité que le prince héritier Kachian devait comparaître au procès. Cette décision avait été prise plusieurs heures après la fermeture de la Salle de la Vérité.
Aujourd’hui avait lieu le deuxième procès du serviteur accusé d’avoir engagé des mercenaires pour tuer les villageois de Gwanaman à la place du prince héritier. À présent que les juges avaient décidé que celui-ci devait comparaître et répondre des accusations, il était tenu de se présenter aujourd’hui et de répondre lui-même aux soupçons.
En prévision du chaos que cette affaire explosive risquait de provoquer, les juges avaient demandé que la sécurité soit renforcée autour du tribunal. Il était tout naturel que la Cavalerie, réputée être la troupe d’élite de l’Empire, soit déployée.
Naturellement, Kanna et Gakein avaient tous deux été affectés à cette mission, conformément à leur statut de membres d’élite de la Cavalerie.
Yuder acquiesça en regardant ses compagnons fiables.
« J’y vais. Je devrai accompagner le Commandant puisque je suis son aide. »
« Je m’en doutais. J’ai entendu dire que tu étais aussi allé à la Salle de la Vérité avec le Commandant, hier. La capitale ne parle que de ça… mais rien de grave n’est arrivé, pas vrai ? »
« Ah, oui. J’ai entendu dire que Mademoiselle Marin était là aussi. Elle n’est pas rentrée à l’unité hier soir, alors je me suis un peu inquiété. Elle allait bien ? »
Kanna pencha la tête, manifestement tout aussi curieuse.
Tous deux savaient que, s’ils se rendaient au procès aujourd’hui, ils assisteraient probablement aux mêmes scènes que Yuder avait vues la veille. Mais ce qui les préoccupait vraiment, ce n’était pas ce qui arriverait au prince héritier Kachian : c’était de savoir si Marin, une camarade de la Cavalerie, avait subi des mauvais traitements, ou si Kishiar et Yuder allaient bien.
Cette sollicitude réjouit sincèrement Yuder.
Il leur répondit fermement, afin de les rassurer.
« Rien ne s’est passé, et rien ne se passera. Le prince héritier paiera pour ce qu’il a fait. »
« Oui. Je m’en doutais. »
Gakein fredonna un air en s’éloignant et dit à Yuder qu’ils se reverraient plus tard. Alors que Kanna s’apprêtait à le suivre en disant : « Bon, je vais y aller aussi… », Yuder l’interpella.
« Attends, Kanna. »
« Hum ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Si tu as le temps après tout ce qui se passe aujourd’hui, est-ce qu’on pourrait se voir en privé ? J’aimerais te demander quelque chose. »
Kanna baissa la voix, comprenant tout de suite.
« Tu as besoin de ma capacité pour quelque chose ? »
« Oui. Ça n’a pas de rapport avec le travail de la Cavalerie, mais j’aimerais que tu lises les informations contenues dans quelques objets que j’ai apportés. »