Chapitre 1 220
Yuder hésita un instant avant de demander :
« Tu… le pensais vraiment ? »
Lorsqu’il s’était rendu pour la première fois à la colline de Ghilandre, Inon lui avait parlé du jour où Luma était parti. Le visage impassible, il s’était contenté de dire : « Un jour, je me suis réveillé et il était parti. Il avait dit que c’était son dernier geste pour m’aider, avait remplacé son bras, puis avait disparu. »
Il y avait eu une pointe d’amertume à l’idée que le Grand Mage disparaisse sans un mot, mais rien de plus. Pourtant, Yuder se demanda à présent s’il n’avait pas, à l’époque, nourri des pensées encore plus sombres.
Inon croisa le regard prudent de Yuder, eut un rire sec et se décoiffa de nouveau.
« Quand j’étais gamin, j’ai eu un tas de pensées stupides. Je me disais qu’il reviendrait au moins une fois avant de mourir… mais quand quelqu’un ne revient pas pendant bien plus longtemps que la durée de vie naturelle d’un humain, eh bien, on finit par se faire des idées idiotes. Même quand on sait que ce n’est pas vrai, on ne peut pas toujours empêcher ces pensées de s’insinuer. Tu comprends, non ? »
Pour quelqu’un qui avait vécu si longtemps, Inon était étonnamment sincère avec ses émotions. Mais cela ne faisait pas de lui un humain comme les autres. À bien y réfléchir, Inon ne laissait transparaître ses émotions que lorsqu’il s’agissait de quelqu’un d’autre, jamais pour lui-même.
Il n’avait jamais montré de solitude, bien qu’il n’ait eu personne avec qui partager sa longue vie. Il ne semblait pas particulièrement touché par la façon dont les autres le traitaient ni par ce qu’ils pensaient de lui.
Il semblait plus humain que la plupart des gens… et pourtant, il se tenait à l’écart, comme séparé d’eux par un pas.
Pourtant, savoir qu’Inon n’avait pas toujours été ainsi laissa une étrange sensation dans la poitrine de Yuder.
Et cela confirmait une chose qui devenait de plus en plus évidente : Luma, le Grand Mage, avait énormément compté pour Inon.
« Je me remémorais juste mon enfance et j’ai sorti une blague. Arrête de faire cette tête. »
« D’accord. »
Yuder hocha doucement la tête, et Inon termina son thé.
« Bref… je comprends maintenant pourquoi tu m’as parlé de ton grand-père avant de me montrer le journal. Tu penses que Luma a peut-être créé cette secte de mages avant de partir, et tu voulais savoir si l’identité de ton grand-père avait un rapport avec ça ? »
« Oui. »
Quand Yuder et Kishiar avaient découvert les premières informations sur la secte, ils avaient tout de suite pensé à Luma. Cela ressemblait exactement au genre de chose que le Grand Mage aurait pu créer : un moyen de préserver le savoir et d’avertir les générations futures.
Mais Inon avait découvert les choses dans l’ordre inverse : d’abord les détails sur le grand-père de Yuder, puis le contenu du journal. En tant que gardien de Luma, arriverait-il à la même conclusion ?
La réponse était simple.
« Ça n’a jamais été fait, mais si tu me demandes si Luma aurait pu créer un sort appelé “Bénédiction du Grand Mage” et fonder une secte pour en remplir les conditions… hum. Ce n’est pas impossible. Si c’est Luma, oui, je pense qu’il aurait pu le faire. »
« Vraiment ? »
« Je ne dis pas que ça aurait été facile. Même s’il avait réussi à la créer et avait tenté sa chance, rien ne garantissait que ça se serait passé comme il le voulait. »
« Tu crois que d’autres Grands Mages auraient pu faire la même chose ? »
« Difficile à dire. Je ne peux pas prétendre connaître les capacités de tous les mages. Mais… »
Inon s’interrompit, plongé dans ses pensées.
« Si on se base sur le résultat… Une secte qui enseigne qu’en vivant avec bonté et en acceptant la révolution magique, on pourrait recevoir la Bénédiction du Grand Mage ? Ça paraît idiot. Mais à y réfléchir… c’était peut-être un filtre. Un moyen de trouver des gens assez lucides pour ne pas rejeter la révolution magique ni fermer les yeux sur les dangers qui menaçaient le monde. »
Est-ce que cela pouvait vraiment fonctionner ainsi ?
Yuder cligna des yeux, surpris par cette perspective. Inon poursuivit :
« Je n’ai pas vu leur emblème ni rien de ce genre, mais si je devais deviner, je dirais que ça fonctionne comme un cercle magique. De nos jours, les mages essaient de tout entasser dans un seul réseau parce que le mana est si rare, et les gens prennent ça pour un exploit. Mais en réalité, ça n’a rien d’extraordinaire. Un cercle magique, ce n’est qu’une clé qui détermine quand un pouvoir doit s’activer. »
Une clé, à elle seule, ne détient aucun pouvoir. Ce n’est qu’un morceau de métal inutile tant qu’on ne s’en sert pas. Mais lorsqu’elle ouvre une porte, ce qui se trouve derrière devient accessible. Tout en expliquant cela, Inon fixa un point indéterminé dans l’espace.
« Et jusqu’à présent, deux personnes semblent avoir utilisé cette clé. Un mage qui a miraculeusement guéri après avoir sauvé d’autres personnes d’un monstre. Et un mage qui a survécu à une attaque de monstre et t’a élevé. C’est trop similaire pour être une coïncidence. C’est sans doute pour ça que Sallandin s’est méfiée de lui. »
« …… »
« Une secte qui n’accepterait que ceux qui ne peuvent pas fermer les yeux sur les dangers qui menacent le monde. Des mages qui ont secouru des gens lors de catastrophes liées aux monstres. Une guérison ou une transformation miraculeuse qui s’ensuit… Si ce sont là les critères et le résultat d’un sort appelé Bénédiction du Grand Mage… »
La voix d’Inon s’abaissa tandis qu’il s’enfonçait davantage dans ses pensées… puis il finit par se taire complètement. Yuder attendit en silence, tandis qu’Inon contemplait ses mains d’un air absent.
Soudain…
« … Attends une seconde. »
Il vida sa tasse d’un trait et la reposa avec un claquement sec. Puis il se leva d’un bond, tira de son sac posé sur le lit un paquet de feuilles roulées et le lança à Yuder.
« Tiens. »
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Des notes que j’ai recopiées quand j’étais à la colline de Ghilandre. J’ai viré tout ce qui ne servait à rien et gardé seulement les résumés. Regarde la deuxième page. »
Yuder tourna une page. Une écriture désordonnée recouvrait la feuille.
« La légende du dragon Mezemevlen »
« C’est l’une des vieilles histoires que Luma a recueillies. Pour résumer : il y avait un dragon maléfique appelé Mezemevlen. Après sa mort, il a utilisé son pouvoir pour laisser son âme derrière lui, laquelle a pénétré dans le corps d’autres dragons au cœur pur et semé le chaos. »
Au début, personne ne comprit pourquoi les bons dragons s’étaient soudain mis à agir étrangement. Mais grâce au sacrifice de l’un d’eux, la vérité fut révélée. Les dragons unirent alors leurs pouvoirs sacrés pour expulser l’âme de Mezemevlen et la bannir à jamais au royaume des morts.
« Pour parler comme les humains, c’est comme une possession démoniaque. Tu en as déjà entendu parler, non ? »
Des histoires de démons prenant possession d’humains et leur faisant commettre le mal… Yuder avait peut-être lu quelque chose de ce genre quelque part.
« … Oui, je crois. »
« Apparemment, cette histoire a fait comprendre à Luma qu’on pouvait séparer l’âme du corps par sa propre volonté. Et qu’il était peut-être possible de transférer cette âme dans un autre corps. C’est cette intuition qui l’a conduit à me créer. Bref… »
Inon prit une inspiration en jetant un coup d’œil aux feuilles que tenait Yuder. Une hésitation que Yuder ne lui avait jamais vue se lisait sur son visage.
Yuder se demanda ce qu’il allait dire. Mais dès qu’il l’entendit, son esprit se vida.
« Euh… juste, à titre d’hypothèse. Si le problème, c’est qu’on ne peut pas agir directement à cause de limites comme la durée de vie et le temps… alors ne serait-il pas logique de créer un sort qui permette de transférer son âme dans le corps de quelqu’un d’autre ? »
« … Quoi ? »
« Si la personne qui a créé cette secte avait raisonné ainsi, ça aurait une étrange logique. Je ne dis pas que c’était forcément Luma… mais franchement, qui d’autre aurait pu imaginer un truc pareil et tenter de le mettre en pratique ? »
En parlant, Inon semblait à la fois incrédule et incertain. Et quelque chose traversa l’esprit de Yuder comme un éclair.
Le Grand Mage Luma avait déjà prouvé qu’il était possible de fusionner artificiellement l’âme et le corps : il l’avait fait en créant Inon. Il avait étudié l’âme, le corps et le temps plus profondément que quiconque.
Avait-il pu finir par risquer jusqu’à sa propre âme pour l’avenir ?
Bien sûr, ce ne serait pas exactement la même chose que de créer Inon. Mais… d’une certaine manière, cela ne lui semblait pas si différent non plus.
Si c’était moi…
Yuder s’imagina ce qu’il aurait fait s’il avait été Luma.
… Même si les chances étaient minces, j’essaierais quand même. Bien sûr que je le ferais.
S’il avait réussi une fois, il avait pu croire qu’il réussirait à nouveau. Non, il l’aurait forcément cru. Et même s’il avait pensé qu’il risquait d’échouer… existait-il vraiment une meilleure option ?
Impossible de le savoir.
Un frisson lui parcourut l’échine.