Chapitre 1 218
Yuder n’avait pas vu Inon depuis un moment, mais, sans surprise, celui-ci n’avait pas changé d’un poil depuis leur dernière rencontre. La longueur de ses cheveux, son air boudeur qui lui donnait toujours l’impression d’être plein de reproches… rien n’avait changé. Pourtant, Yuder percevait chez lui une petite différence.
C’était difficile à décrire, mais une aura plus douce et détendue flottait désormais autour d’Inon.
« Quand es-tu arrivé ? »
« Il y a quelques heures. »
« Le Prêtre Lusan m’a dit que tu ne reviendrais sans doute que demain, alors je pensais que tu arriverais plus tard. »
« Eh bien, ça s’est passé comme ça. Toi aussi, tu es rentré tard à cause de ta mise à pied, alors on a dû tomber à peu près au bon moment. C’est tout ce qui compte. »
Après ces mots, Inon fixa Yuder un instant, puis fronça soudain les sourcils et lui attrapa la joue pour la tirer violemment.
« Toi… sale gamin. »
« … Qu’est-ce qu’il y a, maintenant ? »
« Tu es allé jusqu’à Peletta pour te reposer, et tu as quand même trouvé le moyen d’aller tabasser des monstres ? Où était donc ton Commandant, pendant que tu te faisais encore passer pour un héros ? Quoi, tu essaies de collectionner les titres de héros du continent ou quoi ? Hein ?! »
Apparemment, si Inon avait eu l’air grognon dès le départ, c’était parce qu’il croyait que Yuder ne s’était pas reposé du tout pendant son congé. Même tandis qu’Inon lui tirait la joue, Yuder garda son calme et tenta de dissiper le malentendu.
« La plupart des combats ont été menés par… Sir Zuckerman. Je me suis contenté de soutenir… un peu, depuis l’arrière. Les rumeurs sont… exagérées. Et le Commandant… avait des raisons impératives… de ne pas se joindre à nous. »
« Pff ! Je m’en fiche ! »
Inon tendit l’autre main et lui attrapa les deux joues, qu’il tira en même temps. Yuder ne parvint plus à parler correctement, quoi qu’il tente.
« Et pourquoi, après tout ce travail, tu reviens avec meilleure mine que jamais ? On dirait que tu as été plongé dans de l’huile, bon sang ! C’est ça, le plus agaçant ! Qu’est-ce que tu as bien pu faire… ! »
…
Voilà donc ce qu’il en était. La colère d’Inon ne venait pas seulement du fait que Yuder ne s’était pas reposé pendant son congé. C’était aussi parce qu’il voyait de ses propres yeux à quel point Yuder avait meilleure mine, maintenant.
J’ai déjà entendu des dizaines de personnes dire que j’avais l’air en meilleure santé… mais si Inon le dit aussi, il n’y a plus de doute possible.
Yuder s’abandonna simplement aux mains d’Inon. D’après son expérience, cela ne servait à rien de résister. Et puis, ça ne faisait même pas mal.
Quand Inon finit par le lâcher dans un soupir exaspéré, Yuder saisit l’occasion idéale pour parler.
« … Inon. J’ai rapporté de mon pays natal des herbes médicinales séchées et de quoi manger. Tu en veux ? »
Inon ouvrit de grands yeux. Yuder ne l’avait jamais vu faire cette expression, même après toutes leurs rencontres.
« Quoi ? Toi ? Tu as rapporté un cadeau ? »
« … Le Commandant m’a demandé s’il pouvait tout prendre, et j’ai accepté. Mais sur le chemin du retour, je me suis dit que des poudres d’herbes ou des infusions pourraient aussi être utiles ici. »
Cette idée lui était venue pendant leur retour du palais.
L’Empereur et l’Impératrice avaient tant aimé le thé en poudre préparé par Yuder qu’il s’était rendu compte qu’un cadeau aussi simple pouvait malgré tout avoir de la valeur aux yeux des autres.
À l’origine, Yuder n’avait eu aucune intention de rapporter des souvenirs, contrairement à Kishiar. Après la création de la Cavalerie, ils avaient tous bénéficié de congés collectifs, et nombre de ses membres étaient revenus avec des cadeaux de leur pays natal. Mais Yuder, qui avait passé ce temps à s’entraîner avec Gakein et Kanna, avait fait exception.
Par la suite, ses camarades lui avaient souvent offert des choses de chez eux, sous toutes sortes de prétextes. Mais Yuder, qui n’avait pas de famille dans son pays natal et n’y avait même jamais mis les pieds, n’avait jamais rien eu à leur offrir en retour. Ils insistaient sur le fait qu’ils n’attendaient rien en échange, mais… à présent, il se disait qu’un geste aussi simple que celui qu’il avait fait pour Leurs Majestés pourrait leur faire plaisir. Du moins, à ceux qui seraient contents de recevoir quelque chose d’aussi modeste.
J’aurais peut-être dû rapporter davantage de choses de chez moi.
Hm ? Attends… Ça veut dire que tu voudrais offrir des cadeaux aux autres, comme tu en as offert à Leurs Majestés ?
Kishiar avait, comme toujours, compris tout de suite. Dès que Yuder avait murmuré ces pensées à voix haute, il avait percé à jour ses intentions. Avec un sourire attendri, comme s’il trouvait la chose absolument adorable, Kishiar lui avait donné quelques bouteilles supplémentaires de thé en poudre.
J’en ai rapporté davantage au cas où, et je suis content de l’avoir fait. Il n’y en a pas beaucoup, mais ça devrait suffire pour quelques amis proches ou ton pharmacien. Je pense que ça leur fera vraiment plaisir.
…
Ah, maintenant que j’y pense, ton pharmacien aimerait peut-être aussi la poudre d’herbes séchées que tu as rapportée de chez toi. Pourquoi ne pas lui donner les deux ?
Yuder avait d’abord hésité, mais Kishiar en était si sûr.
Ils vont adorer, sans aucun doute. Tu devrais même faire attention : si la nouvelle se répand, ceux qui n’en auront pas reçu seront déçus.
Pour ce genre de choses, Yuder faisait davantage confiance au jugement de Kishiar qu’au sien. C’était pourquoi, juste avant de retrouver Inon, il avait décidé qu’il pouvait tout aussi bien lui en proposer.
Je ne pensais pas devoir mettre ce projet à exécution aussi vite, en revanche.
Inon le dévisagea, partagé entre le choc, l’incrédulité, une légère irritation et quelque chose qui ressemblait presque à de la fierté. Puis il hocha la tête.
« … On vit vraiment assez longtemps pour tout voir. D’accord, donne-moi ça. »
« Je te préviens… ce n’est rien d’extraordinaire. C’est moi qui l’ai préparé. »
« Quoi ? C’est toi qui l’as fait ? Tu sais préparer ce genre de choses ? »
Se souvenait-il seulement que Yuder Aile venait de la campagne ? Yuder commença à se demander quelle image Inon se faisait de lui. Il lui tendit tout de même l’une des bouteilles que Kishiar lui avait données.
Inon la prit comme si elle pouvait contenir du poison et l’examina attentivement, la tenant à la lumière. Puis, avec le même sérieux que lorsqu’il s’occupait de patients dans un état critique, il dévissa le bouchon et en huma prudemment le contenu. Au bout d’un moment, son expression s’adoucit.
« … Bien séché. Et ça n’a pas tourné. »
« Je ne te donnerais rien qui puisse te tuer. »
« C’est tout ce que tu as ? »
« J’ai laissé la poudre d’herbes dans mes quartiers. Je te l’apporterai demain. »
« Ha. Incroyable. »
Inon rit, abasourdi.
« On dirait vraiment que tu n’as jamais offert de cadeau de ta vie. »
« Si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à me le rendre. »
« Qui a dit que j’allais faire ça ? »
Inon lui lança ces mots.
« Ce n’est pas ça ! C’est juste qu’il n’y en a pas assez ! Il n’y en aura plus après quelques tasses ! C’est difficile à préparer ? »
« … Pas vraiment. »
Quand Yuder lui expliqua qu’il en préparait et en buvait régulièrement chez lui, avant de jeter le reste, Inon eut l’air sincèrement contrarié.
« Alors parfait ! La prochaine fois, prépare-en davantage et apporte-m’en ! »
Il avait beau avoir l’air furieux, il souriait tout du long. Il ébouriffa brutalement les cheveux de Yuder, puis glissa la bouteille dans sa poche. Depuis que Yuder lui avait offert des citrons, Inon n’avait pas eu l’air aussi content.
Kishiar avait vu juste.
« Allez, raconte-moi tout ce que tu as fait. »
À présent calmé, Inon conduisit Yuder dans une pièce de l’infirmerie. Dès qu’ils y entrèrent, il sortit la bouteille et deux tasses, puis demanda à Yuder de lui montrer comment préparer l’infusion.
« Il suffit de mélanger avec de l’eau. »
« Froide ? Chaude ? Combien de temps faut-il laisser infuser ? »
« Comme tu veux. En hiver, on la boit généralement avec de l’eau chaude. Certains la laissent infuser quelques minutes s’ils l’aiment forte. Moi, je la buvais tout de suite. »
« Hm. Compris. »
Les rides du front d’Inon disparurent complètement après qu’il eut pris une gorgée.
« Mmm. »
… Il aime vraiment ça.
Profitant de l’occasion, Yuder se mit à raconter tout ce qui s’était passé : la gentillesse des habitants de Peletta et d’Airik, les choses qu’il n’avait pas comprises dans sa vie précédente, les expériences étranges et merveilleuses. Inon sirotait tranquillement son infusion en l’écoutant.
Quand Yuder évoqua brièvement ce qui s’était passé pendant les chaleurs de Kishiar, Inon claqua bien de la langue et fronça les sourcils, mais il ne l’accabla pas de paroles blessantes comme auparavant.
J’ai expliqué tout ce qui était moins grave. Il ne me reste plus qu’à parler de…
Yuder prit une profonde inspiration et baissa les yeux vers ses mains posées sur ses genoux.
« Pendant que j’étais chez moi… j’ai lu tout le journal de Luma. Mais avant de t’en parler, je dois d’abord t’expliquer autre chose. »
Les yeux d’Inon s’agrandirent légèrement à la mention du journal, puis il pencha la tête en entendant la suite.
« Quelque chose à m’expliquer ? Quoi donc ? »
« Ça risque de te paraître absurde… mais c’est au sujet de l’homme qui m’a élevé. Mon grand-père. »
« Hein ? »