Chapitre 1 217
Kishiar s’avança sans hésiter et inclina la tête en guise de salut.
« Je fais partie du Corps d’arpentage du mana dépêché sur le terrain. J’ai été affecté loin de la capitale pendant longtemps et je ne suis rentré que récemment. »
« Le Corps d’arpentage du mana, hein. »
Yuder n’avait jamais entendu parler d’une telle division, mais son nom lui suffisait pour deviner en quoi consistait sa mission.
L’Institut impérial de mana avait à l’origine été créé pour étudier la répartition du mana dans tout l’Empire. Cette division devait l’avoir remplacé après sa dissolution.
La Commandante adjointe se tut, comme si elle pesait le pour et le contre. Yuder garda les yeux baissés, veillant à ne pas croiser son regard.
« Une équipe envoyée dans le Nord devait rentrer à peu près maintenant. Mais que faites-vous ici ? Le travail de votre unité ne concerne pas les archives, si ? »
« Nous rédigions un rapport et notre supérieur nous a dit que nous devions consulter de vieux documents. Il nous a ordonné de les récupérer sans attendre, alors la recrue et moi sommes venus. Comme il s’agissait de vieux dossiers, nous avons pensé que ces archives seraient le bon endroit… Nous nous sommes trompés ? »
Une réponse de mage parfaitement ingénue. La Commandante adjointe soupira, les sourcils froncés.
« Tout dépend de la date de création du document en question. Ceux qui datent de moins de cinq ans ne sont pas conservés ici : ils se trouvent dans la salle des dossiers administratifs, à l’étage supérieur. Seuls les documents vieux de plus de cinq ans et jugés dignes d’être préservés sont transférés dans ces archives. Vous ne le saviez pas ? »
« Je vous prie de m’excuser. »
« Laissez tomber. »
Elle secoua la tête et reprit sa route, passant devant eux. Ils crurent qu’elle s’en allait et commencèrent à se détendre, mais elle s’arrêta brusquement et se retourna.
« … Non, plus j’y pense, plus ça me chiffonne. »
Tiens ?
« Qui est le supérieur qui a négligé de vous apprendre la différence entre la salle des dossiers administratifs et les archives ? »
« … Pardon ? »
Kishiar lui renvoya la question.
« Au Bureau des mages de la cour, contrairement à ces barbares de la Tour de la Perle, nous ne traitons pas les plus jeunes comme des serviteurs sous prétexte qu’ils viennent d’arriver. Ici, tout le monde sert la Famille impériale sur un pied d’égalité. J’ai moi-même rappelé récemment que quiconque l’oublierait serait sévèrement puni. Et voilà que je tombe là-dessus sous mes yeux. Cela ne me plaît pas. Je ne citerai pas vos noms, alors soyez honnêtes. Qui est-ce ? »
La commissure des lèvres de Kishiar bougea à peine sous sa capuche.
Yuder sentit chez lui une légère gêne, mais rien qui ressemblât à de l’agacement ou de l’inconfort. L’émotion était étonnamment douce.
Voilà donc à quoi ressemble la fille de Hellem. Je me le demandais.
Bien qu’il ne s’agît que d’une histoire inventée pour justifier leur intrusion, elle prenait sincèrement la situation à cœur et défendait les jeunes mages. Une femme comme elle… Rien d’étonnant à ce qu’elle ne soit jamais devenue cheffe de département dans sa vie précédente, ni qu’elle n’ait attiré l’attention de Yuder. Elle était sincère, trop honnête pour jouer le jeu politique.
La tromper alors qu’elle se souciait si sincèrement des autres lui semblait mal. Kishiar paraissait du même avis.
Il poussa un petit soupir, esquissa un sourire et releva légèrement sa capuche pour dévoiler son visage. Dès que leurs regards se croisèrent, la Commandante adjointe eut le souffle coupé.
« … Duc de Peletta ? »
« Je vous prie de m’excuser, Ennel. »
Kishiar lui présenta des excuses sincères.
« Mais qu’est-ce que vous faites ici ? »
« Je devais absolument trouver un document aujourd’hui, alors je me suis faufilé à l’intérieur. Je ne m’attendais pas à tomber sur vous, cela dit. »
« Et qu’auriez-vous fait si on vous avait surpris ? Pourquoi ne pas avoir déposé une demande officielle… »
« Je cherche des renseignements sur la façon dont une vieille affaire a été traitée. Si j’avais suivi la voie officielle, ma demande aurait probablement été rejetée ou aurait traîné beaucoup trop longtemps. »
La Commandante adjointe semblait partager son avis : elle ne protesta pas. Elle balaya plutôt les alentours du regard, exaspérée, puis porta une main à son front.
« Bon sang. Heureusement qu’il n’y a pas d’autres mages dans les parages. Si on vous avait découvert, cela aurait semé la pagaille ! »
À son ton, il était évident qu’ils se connaissaient depuis un certain temps. Heureusement, elle ne semblait pas vouloir les mettre à la porte.
Elle a l’air exaspérée… Un peu comme Oesten, en fait.
« J’étais sûr qu’on ne me surprendrait pas. Et me voilà. Mais vu à quel point vous vous souciez des jeunes mages, je ne voulais pas continuer à vous mentir. »
Une réponse audacieuse, mais trop sincère pour qu’on lui en tienne rigueur. La Commandante adjointe soupira et passa une main dans ses cheveux coupés au carré.
« Qui est la personne derrière vous ? Ce n’est pas Sir Zuckerman. »
« Mon aide. Il m’a accompagné pour assurer ma sécurité. »
« Votre aide… Hum. »
Elle tourna les yeux vers Yuder.
« … Ah. Je crois savoir qui vous êtes. J’ai entendu parler de vous dans les lettres de ma mère. Il y a eu pas mal de rumeurs… »
« Ah bon ? Hellem a parlé de mon aide dans ses lettres ? Je suis très curieux de savoir ce qu’elle a raconté. »
« Ce n’est pas le moment d’en discuter. Dites-moi exactement quel document vous êtes venu chercher. Vous ne pouvez pas vous contenter de dire qu’il s’agit d’une vieille affaire. »
« Ne vous inquiétez pas. Ce n’est rien de dangereux. »
Kishiar jeta un bref regard à Yuder, puis répondit d’un ton détaché :
« Je cherche des documents concernant l’Institut impérial de mana. Plus précisément, la dernière affaire qu’il a traitée avant sa dissolution. »
La Commandante adjointe se figea, manifestement prise au dépourvu. Au bout d’un instant, elle reprit la parole, l’air troublé.
« … Il est arrivé quelque chose à ma mère ? C’est pour ça que vous cherchez ce dossier ? »
« Non. Je vous jure que vous n’avez aucune raison de vous inquiéter pour Hellem. Comme je vous l’ai dit, je suis tombé par hasard sur une vieille affaire récemment. C’est tout. »
« Je ne comprends pas. »
« C’est normal. Je ne peux pas tout vous expliquer ici. Je vous serais reconnaissant de faire comme si nous ne nous étions jamais rencontrés. Dès que j’aurai consulté les dossiers, je partirai sans que personne le sache. »
« Mais… »
Alors qu’elle s’apprêtait à ajouter quelque chose, une voix lointaine l’appela : « Commandante adjointe ! » Quelqu’un venait apparemment la chercher, remarquant qu’elle s’était absentée trop longtemps.
Kishiar rabattit aussitôt sa capuche. La Commandante adjointe reprit son expression habituelle et répondit d’un ton ferme :
« … Quoi qu’il en soit, j’ai juré fidélité à ceux qui portent le Soleil, à l’exemple de ma mère. Si vous cherchez des documents sur l’Institut impérial de mana, vous les trouverez dans la salle trois des archives des affaires classées, sur la première étagère. »
« Je vous remercie. »
« Faites en sorte que personne ne vous voie. »
« Ne vous inquiétez pas. Vous m’avez déjà entendu me faire prendre au retour d’une de ces escapades ? »
« … Ce n’est pas parce que vous avez recouvré la santé que vous devez vous livrer à de telles imprudences. »
Dans un soupir las, la Commandante adjointe se détourna et s’éloigna d’un pas vif. Quand elle eut complètement disparu, ils se rendirent à l’endroit qu’elle leur avait indiqué.
« Heureusement qu’elle a accepté de faire comme si elle ne nous avait pas vus. »
« Ennel prépare mes médicaments depuis des années. »
Kishiar esquissa un sourire.
« Elle est là depuis qu’elle a rejoint le Bureau des mages de la cour, après Hellem. Nous nous connaissons depuis longtemps. Ce genre de service ne dépasse pas les limites du raisonnable. Je ne suis pas venu dérober les secrets de la cour. »
Peu après, Kishiar trouva ce qu’ils cherchaient parmi une pile de dossiers poussiéreux. La boîte portant l’inscription « Institut impérial de mana » se détachait nettement du lot.
« Bien. Un instant. »
Pendant que Kishiar parcourait rapidement le contenu, Yuder montait la garde. Il n’eut pas à attendre longtemps. Le bruit des pages qu’on tournait à toute vitesse résonna à quelques reprises, puis Kishiar se redressa en s’époussetant les mains.
« C’est bon. »
« Tu as tout lu ? »
« Oui. J’ai tout mémorisé pour l’instant. Je le recopierai une fois de retour. »
Même un artefact magique de duplication n’aurait pas été plus rapide. Kishiar mémorisa sans peine l’intégralité des dossiers, puis sortit.
Avant de partir, ils regagnèrent une fois de plus le passage des concierges et y laissèrent leurs robes. Ils retrouvèrent ainsi exactement l’apparence qu’ils avaient en arrivant.
« On y va ? »
« Oui. »
Ils quittèrent le palais et montèrent dans la voiture. À travers la fenêtre, ils virent les rues bien plus animées que d’habitude, les passants visiblement bouleversés.
C’était sans doute à cause des événements de la journée autour de la salle de la Vérité. Mais, pour Yuder, cette affaire était déjà loin d’être la plus importante.
Il faudra quand même que je demande à Kiole ce qui lui est arrivé.
De retour à la base de la Cavalerie, une personne qu’il était heureux de revoir les attendait.
« On m’a dit que tu me cherchais. »
« Inon. »