Chapitre 1 211
Pris au dépourvu, Yuder se retrouva à donner, à la demande de l’Impératrice, une leçon improvisée intitulée « Préparation du thé d’hiver Airik à la manière de Yuder Aile ».
« … Les ingrédients varient selon la saison. On mélange et fait sécher cinq ou six sortes d’herbes et de baies cueillies en automne, puis on les réduit en poudre… »
« Hmm, je vois. »
« L’essentiel, c’est d’y inclure de l’Abka. Cette herbe permet aux ingrédients de bien se mélanger, donne au thé une saveur uniforme et active l’effet qui réchauffe le corps. »
L’Impératrice, qui hochait la tête et prenait des notes de temps à autre, murmura, les yeux brillants :
« J’ai déjà entendu parler de l’Abka, mais c’est la première fois que je la vois utilisée ainsi. Crois-tu qu’on pourrait en faire pousser dans la serre du palais ? »
« Là où je vivais, elle poussait facilement, sans soins particuliers. Je ne pense pas qu’il soit très difficile de s’en procurer, même sans la cultiver dans une serre. »
« Je vois. »
Après un goûter qui avait comblé l’Empereur et l’Impératrice, le repas prit officiellement fin.
« J’aimerais beaucoup en entendre davantage, mais je devrais me retirer pour être en forme demain. »
« Bien sûr. Nous avons désormais tout le temps qu’il nous faut ; n’hésitez donc pas à nous appeler quand vous le souhaiterez. »
Aux adieux de Kishiar, l’Empereur sourit avec plus d’aisance qu’il ne l’avait fait de toute la journée.
« … Oui. Tu as raison. Nous avons désormais tout le temps qu’il nous faut. »
Tandis que les deux frères échangeaient un sourire silencieux chargé d’émotion, l’Impératrice prit la main de Yuder et lui fit part de ses regrets.
« Mais tout le monde est très occupé, et cela risque de durer encore un moment. J’ai peur qu’il nous soit difficile de nous retrouver ainsi tant que cette affaire ne sera pas réglée. J’aimerais vraiment prendre le thé et m’occuper de la serre avec vous de temps en temps… mais j’imagine que ce serait compliqué, n’est-ce pas ? »
Si quelqu’un d’autre avait dit cela, Yuder aurait pu y voir une simple formule de politesse. Mais la sincérité qui se lisait sur le visage de l’Impératrice ne faisait aucun doute. Elle avait pris soin de formuler sa demande avec prudence — « si possible » —, mais ses yeux étaient pleins de tristesse et d’un désir sincère. Il lui était difficile de répondre par le vague « nous verrons » qu’il réservait d’ordinaire à ce genre de situation.
… J’ai presque l’impression qu’on me force à dire oui.
D’après ce qu’il avait pu constater, l’Impératrice était bien plus courageuse que ne le laissait penser son image publique. Mais ce courage ne se manifestait généralement que lorsqu’elle défendait son mari ou sa famille. Le reste du temps, elle était discrète et réservée, tout le contraire des nobles dames de la haute société, audacieuses et à la langue bien pendue.
Si elle témoignait une telle bienveillance à Yuder, c’était sans doute parce qu’elle se sentait redevable envers lui d’avoir sauvé l’Empereur.
C’est une faveur généreuse et j’en suis reconnaissant, mais… pour être honnête, elle me met un peu mal à l’aise.
Jusqu’ici, Yuder n’avait jamais vu l’Impératrice qu’en présence de Kishiar. Il n’avait donc jamais eu besoin de beaucoup lui parler. Mais s’ils se retrouvaient seuls, la situation serait différente.
Yuder se connaissait bien.
Son naturel était bien trop rude pour qu’il se fonde dans le décor parmi les nobles raffinés. Même dans sa vie précédente, quand il était contraint de participer à des conversations mondaines, il avait fait pleurer et détaler plus d’une noble dame à la suite d’une remarque lancée sans réfléchir.
Bien sûr, il ne s’en était jamais soucié. Mais si l’Impératrice, qui avait une si haute opinion de lui, venait à être déconcertée ou blessée de la même façon, ce serait autrement plus fâcheux.
Car l’Impératrice était véritablement une bonne personne, et la famille chère à Kishiar.
Ne pas vouloir la blesser rendait sa gentillesse plus difficile à accueillir. C’était un embarras qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant.
Alors qu’il hésitait sur la réponse à donner, il croisa le regard de l’Empereur Keilusa. Derrière ses lunettes, les yeux avisés de l’Empereur clignèrent d’un air entendu, comme s’il avait déjà deviné tout ce que Yuder avait en tête. Cela le rassura quelque peu.
Bien sûr. C’est un homme qui chérit son épouse. Il saura sûrement écarter avec tact ce genre de proposition, qui pourrait donner lieu à des rumeurs.
Mais ses attentes furent vite réduites à néant.
« Impératrice, je suis profondément déçu. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Moi aussi, je souhaite passer du temps en privé avec le baron. Kishiar m’a dit qu’il était très doué aux jeux de stratégie ; je voulais voir ce talent de mes propres yeux. Et j’espérais aussi pouvoir me mesurer à lui. J’avais envisagé de laisser tomber cette fois-ci, compte tenu de nos emplois du temps chargés, mais vous voilà qui prenez les devants sans me prévenir… Ce n’est guère équitable. »
« … »
Qu’est-ce qu’il venait de dire ?
Yuder se demanda s’il avait bien entendu, mais l’Impératrice secoua la tête d’un air calme.
« Si vous vouliez quelque chose, il fallait le dire plus tôt. C’est moi qui ai fait la proposition la première, alors je passe avant vous. »
« Vous allez vraiment vous comporter ainsi ? »
« Oui. »
Mais où était passé le couple tendre et harmonieux ?
La scène tenait à moitié de la plaisanterie, mais Yuder n’avait jamais rien vu de pareil et ne savait pas trop comment réagir.
Tandis qu’il restait interdit, Kishiar éclata de rire et intervint.
« Tous les deux, arrêtez, je vous prie. Aussi touchant et familier que cela me paraisse, vous êtes en train d’alarmer le pauvre Yuder. »
« Le baron n’a pas l’air alarmé, pourtant. »
« C’est seulement que vous manquez d’affection et de discernement. Moi, je le vois très bien. »
Avant que quiconque ait pu protester, Kishiar poursuivit sans se gêner, juste devant Yuder :
« Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé une excellente solution. Aucun de vous deux n’a besoin de se disputer. »
« Laquelle ? »
« Laquelle ? »
« Jusqu’ici, Yuder a dû donner à Sa Majesté ses leçons sur les Éveillés par correspondance, à cause de la distance. Mais il peut à présent les reprendre en personne. Comme Sa Majesté n’aura sans doute plus le temps de se rendre à la Cavalerie comme avant, nous n’avons qu’à organiser les leçons au palais. »
« Au palais ? »
« Autrefois, il fallait se soucier des regards indiscrets et de la sécurité, mais ce n’est plus nécessaire, n’est-ce pas ? »
Kishiar lui adressa un clin d’œil.
« Qui oserait espionner le Palais du Soleil à présent, sous le règne de Sa Majesté ? À moins, bien sûr, que Sa Majesté ne le souhaite. »
Il avait raison. Avant, avec les yeux de la faction aristocratique braqués partout, il avait été presque impossible de se rendre au palais pour y donner des leçons. Mais avec les capacités que l’Empereur avait démontrées ce jour-là, cela ne semblait plus être un problème.
L’Empereur Keilusa se caressa le menton.
« Tu accordes trop de crédit à mes capacités. Cela dit… oui. Je pense pouvoir m’en charger désormais. »
« Et lorsque les leçons auront lieu, Sa Majesté l’Impératrice devrait y assister aussi. »
« … Moi ? »
Kishiar sourit de toutes ses dents à l’Impératrice, qui le regardait, surprise.
« Jusqu’ici, les leçons de Yuder ont sans doute surtout consisté à aider Sa Majesté à utiliser directement et régulièrement son pouvoir. Il a mis l’accent sur l’entraînement de son endurance et sur l’apprentissage de la maîtrise de son propre pouvoir, ainsi que de la capacité à le supporter. »
Jusqu’alors, Kishiar ne s’était guère intéressé à l’entraînement de l’Empereur et n’y avait pas pris part. Il craignait que son intervention ne nuise au processus.
Pourtant, il en parlait avec une telle précision que c’en était troublant, comme s’il avait suivi tout l’entraînement depuis le début.
« C’est donc toi qui as acquis de nouveaux yeux et de nouvelles oreilles, et non moi. »
« Vous me flattez. Yuder s’est concentré sur les besoins immédiats, car l’état de Sa Majesté l’exigeait. Mais à la Cavalerie, notre entraînement habituel comprend aussi l’apprentissage de soi et de la manière d’interagir avec les autres Éveillés. J’imagine que Yuder comptait ensuite aborder ces aspects. Me trompé-je ? »
Cette dernière question s’adressait à Yuder.
Je… y pensais. Dans la salle de la Vérité.
Il ne l’avait pas dit à voix haute, mais après avoir été témoin des progrès de l’Empereur, il avait discrètement prévu de passer à l’étape suivante. Que Kishiar l’ait deviné laissa Yuder sans voix.
Yuder hocha la tête en silence.
« Oui. C’était mon intention. »
« Vous voyez ? L’entraînement physique et celui des pouvoirs seraient peut-être trop dangereux à observer directement pour Sa Majesté l’Impératrice. Mais ces nouvelles leçons, qui portent par exemple sur la compréhension d’autrui, seraient tout à fait adaptées. Qu’en pensez-vous ? »
Submergée de joie, l’Impératrice joignit les mains.
« Quelle merveilleuse idée, duc ! C’est exactement ce que j’espérais. »