Chapitre 1 210
« Hmm. Si tu en parles maintenant… c’est que les résultats sont bons, n’est-ce pas ? »
Kishiar posa la question, une lueur malicieuse dans les yeux, et l’Empereur laissa échapper un rire discret.
« Ton intuition est trop fine, tu gâches tout le plaisir de l’annoncer. »
« Oh là là. Mais avoir un petit frère aussi brillant, c’est plutôt une raison de se réjouir, non ? »
« Tu es en train de te complimenter, là ? »
« Je ne fais qu’énoncer des faits… mais puisque Votre Majesté bien-aimée trouve ça ennuyeux, j’essaierai d’avoir l’air un peu plus bête la prochaine fois. »
« Inutile de te donner cette peine. »
En écoutant les deux frères échanger leurs plaisanteries d’un ton las, Yuder se remémora les visages de ceux que l’Empereur avait mentionnés.
Le prêtre âgé qu’Empereur Katchian avait insulté. Le chef de la Division royale des mages, qui n’avait plus prononcé un mot depuis qu’il avait donné raison à Revlin. Le subordonné du Grand général Mucker.
À y regarder de plus près, il était évident qu’ils n’étaient pas venus seuls. À côté du chef des mages se tenaient quelques autres personnes portant les insignes de diverses associations, dont celui de la Tour de la Perle. Le prêtre âgé avait près de lui un assistant papal silencieux. Et autour du représentant de Mucker se trouvaient des administrateurs de haut rang, venus en qualité d’envoyés étrangers.
Autrement dit, il ne s’agissait pas seulement de fonctionnaires impériaux, mais aussi de factions neutres représentant l’ensemble du continent.
Avant de partir en congé, l’Empereur Keilusa avait déclaré qu’il comptait gagner la confiance et la coopération de ceux qui, jusque-là, étaient restés neutres et passifs. La Salle de la Vérité, aujourd’hui, avait été à la fois le point culminant de ses efforts et leur ultime mise à l’épreuve.
Yuder prit de nouveau la mesure de l’importance de cette journée.
Les lèvres de l’Empereur Keilusa s’étirèrent légèrement.
« Enfin, comme tu l’as dit, ils comptaient observer aujourd’hui la manière dont je traiterais le prince héritier et la faction des nobles avant de décider de quel côté se ranger. À présent, ils ont tous fait leur choix. »
L’Empereur regarda avec affection l’Impératrice, Kishiar et Yuder avant de déclarer :
« Demain, en même temps que l’annonce officielle du procès du prince héritier, diverses factions commenceront à déclarer ouvertement leur soutien à sa destitution. Et elles continueront de se rallier à nous par la suite. Quant au Grand Temple, il se pourrait même que le pape avance la date de sa retraite. »
Cette déclaration était de celles qui pouvaient changer le cours de l’histoire.
Un an plus tôt, l’Empereur semblait dépérir, impuissant face aux nobles et sans avenir en vue.
Mais il n’y avait plus trace de l’homme mourant d’alors.
« Félicitations ! »
Rayonnant d’une joie sincère, Kishiar leva son vin de fruits doré. L’Impératrice et Yuder l’imitèrent.
« Il est un peu tôt pour trinquer. »
« Ne soyez pas si sévère. Votre Majesté, levez donc votre verre, vous aussi, ou le poignet de Sa Majesté va finir par lui faire mal. »
L’Empereur Keilusa eut un rire sec, puis leva enfin son verre. Kishiar, toujours aussi souriant, se tourna vers l’intendant.
« Yuliver, vous devriez vous joindre à nous. »
« Ça ira, vraiment. »
« Ne soyez pas modeste. Comment pourrions-nous fêter ça sans vous ? »
« Faites comme il dit. Sinon, il va encore en faire des tonnes. »
Sur l’ordre de l’Empereur, l’intendant leva lui aussi son verre. Les cinq coupes s’entrechoquèrent dans un tintement clair et léger.
Yuder contempla leurs visages souriants, reflétés par les ondulations dorées du vin, puis en prit tranquillement une gorgée. La boisson lui parut particulièrement douce et fraîche en descendant dans sa gorge.
Il avait partagé d’innombrables verres après des missions réussies, mais aucun n’avait jamais eu tout à fait ce goût-là. Peut-être la différence ne tenait-elle pas à la boisson, mais à l’atmosphère.
Parce qu’ils étaient tous en vie et souriaient.
Parce que Kishiar était véritablement heureux.
Les lèvres de Yuder s’incurvèrent doucement avant même qu’il s’en aperçoive. Quand l’Empereur et l’Impératrice écarquillèrent les yeux, Kishiar, qui souriait toujours à côté de lui, fit légèrement tourner son verre et lui adressa un regard discret.
Une demande polie : ne rien dire et ne pas effaroucher ce rare sourire de ce jeune homme qui souriait si peu.
L’Empereur et l’Impératrice échangèrent un regard, puis laissèrent échapper un petit rire en même temps.
« Tout se déroule bien, mais cette histoire de retraite du pape est un peu inattendue. Je pensais qu’il ne renoncerait jamais à une charge qu’il occupait à vie. »
« Il a dû conclure que nous pouvions protéger convenablement le successeur qu’il souhaite désigner. Rien n’a encore été annoncé, mais sa santé déclinerait rapidement. Il ne peut désormais se déplacer que pendant de courtes périodes chaque jour. Il semble vouloir rentrer dans sa ville natale tant qu’il peut encore marcher et y passer ses derniers jours. »
Dans la vie précédente de Yuder, le pape était mort au Grand Temple. Mais même cela allait apparemment changer cette fois-ci.
Alors le pape a un successeur en tête… Je ne le savais pas. À voir l’Empereur Keilusa qui n’en dit pas davantage, ce ne doit pas être quelqu’un de la faction des nobles.
« Maintenant que j’y pense, quand je l’ai vu la dernière fois, il n’avait pas l’air en grande forme non plus. Mais c’est une bonne chose qu’il ait trouvé la paix intérieure avant de rejoindre Dieu. »
« Et il semble que voir le nouveau détenteur de l’Épée divine avant de mourir l’ait un peu marqué, même s’il avait perdu toute motivation. »
« Vraiment ? Tout ce qu’il m’a dit, c’est combien il lui était difficile de comprendre la volonté de Dieu. »
« Quand le duc de Peletta s’est rendu au Vatican pour prouver la valeur de l’Épée divine, je me souviens très bien d’avoir reçu une plainte disant que votre langue était plus menaçante que l’épée elle-même. Pour ma part, je trouve sa réaction plutôt modérée. »
Kishiar sourit sans la moindre honte, comme s’il n’avait jamais fait une chose pareille. L’Empereur Keilusa ne prit même plus la peine de le réprimander pour cette expression.
« Par ailleurs, un envoyé de Nellarne arrivera demain, probablement. »
« Oh ? Je n’étais pas au courant. Vous avez fait en sorte qu’ils arrivent juste après l’annonce du procès… ? »
« Oui. Ils viennent pour coïncider avec l’ouverture du procès du prince héritier. Mais pas pour assister au procès lui-même. »
« Pour l’étape suivante, alors. »
« Exactement. »
À partir du lendemain, le procès du prince héritier viserait à établir s’il avait réellement ordonné l’attaque contre le village de Gwanaman et s’il était responsable de la mort de Maiki et de Lenore.
Pendant qu’Empereur Katchian s’efforcerait de faire face à tout cela, l’Empereur Keilusa préparerait déjà la prochaine vague.
« Maintenant que le plus difficile — faire accepter le procès royal — est derrière nous, il est temps d’élargir l’offensive. D’autres preuves de la négligence et des méfaits du prince héritier vont surgir les unes après les autres. Les criminels actuellement détenus par la Cavalerie seront bientôt présentés. En outre, l’envoyé de Nellarne apportera la preuve que la faction Diaka et le parti des nobles ont soutenu le groupe qui a tenté d’assassiner le prince héritier Ezein. »
En somme, l’Empereur comptait lui barrer toutes les issues et abattre non seulement Empereur Katchian, mais aussi tous ceux qui se tenaient derrière lui.
Une explosion après l’autre, savamment espacées. Combien de temps Empereur Katchian tiendrait-il ?
Pas que j’aie particulièrement envie de le découvrir…
Les personnes acculées réagissaient parfois de manière imprévisible ; Yuder ne se détendrait donc pas tant que tout ne serait pas véritablement terminé.
Ça suffit.
Tandis qu’il passait en silence en revue les moyens de protéger ceux qui se trouvaient devant lui, la conversation délaissa Empereur Katchian pour s’attarder sur ce que Kishiar avait vécu pendant son congé.
Les yeux brillants, Kishiar raconta ce qui s’était passé à Peletta et à Airik. Yuder trouvait tout cela insignifiant, mais l’Empereur et l’Impératrice y prenaient tant de plaisir qu’il ne put se résoudre à les interrompre.
L’Empereur applaudit doucement lorsque Kishiar raconta que Yuder s’était tenu au sommet de la tour et avait décoché une flèche dans la gueule d’un monstre volant sans même ciller. Il manifesta un intérêt particulier, mêlé de regret, en apprenant le combat d’entraînement où Yuder avait affronté seul plusieurs chevaliers d’élite de Peletta.
« J’aimerais assister moi-même à un tel combat d’entraînement, un jour. »
« Je vous en prie, ne soyez pas déçu. La Cavalerie accueillera toujours Votre Majesté avec plaisir. »
L’Impératrice se montra curieuse des plats qu’ils avaient préparés dans le village natal de Yuder et des paysages alentour.
« L’endroit où tu as grandi ressemble beaucoup à celui où j’ai grandi. Pourrais-je goûter le thé que le duc a rapporté ? »
« J’en ai justement rapporté quelques petits pots dès notre retour. Votre Majesté voudrait-elle les accepter ? »
Avec un air solennel, Kishiar sortit une petite boîte de ses vêtements. Elle contenait le thé finement moulu que Yuder avait préparé.
Quand a-t-il…
Enfin, Kishiar avait de toute façon voulu le garder, et Yuder lui en avait déjà laissé libre usage. Peu importait donc avec qui il le partageait. Mais ce thé était modeste, sans comparaison avec les grands crus du palais. Était-ce vraiment convenable ?
Contrairement aux craintes de Yuder, l’Empereur et l’Impératrice furent ravis.
« Enfin une récompense pour cette sanction disciplinaire. »
« J’aimerais y goûter tout de suite. »
« Je vais le faire préparer sans tarder. »
L’intendant fit aussitôt apporter une bouilloire et de nouvelles tasses. Kishiar prépara le thé avec des gestes souples et assurés, plus naturellement encore que Yuder, qui en avait bu toute sa vie. Les deux souverains y goûtèrent sans hésiter, puis sourirent et acquiescèrent à l’unisson.
« Il est délicieux. »
« Dire que tu as préparé ça toi-même… Quel talent. Tu m’apprendrais la recette, un jour ? »
Ils étaient tout à fait sincères.