Chapitre 1 209
« Bref. Passons maintenant au sujet principal. »
Bien que cette agréable conversation familiale eût pris un tour sérieux, le repas se poursuivit. L’Empereur, l’Impératrice et Kishiar continuèrent de manger à un rythme régulier, tout en menant la conversation avec aisance.
« Comme tu l’as sans doute deviné, pendant ton absence, Kironne da Diaka a décidé de trahir son père. »
« L’appât que tu lui as tendu, c’était le titre ? »
« Plus exactement, la possibilité d’être pleinement reconnu comme jeune seigneur. Et la promesse de fermer les yeux sur tout ce qui se passe au sein de la maison Diarca. »
Tout en parlant, l’Empereur découpa au couteau le plat qui se trouvait devant lui. Le jus d’un rouge vif jaillit de la tranche parfaitement nette, libérant un parfum acidulé qui chatouilla les narines et ouvrit l’appétit.
« Il croit toujours que nous ne savons rien. Il pense que nous nous concentrons uniquement sur l’enquête concernant la tentative d’attentat contre l’Impératrice et le rétablissement de l’autorité royale. Celui qui ne sait vraiment rien… c’est lui. »
Depuis son Éveil, l’Empereur avait subtilement perturbé les réseaux d’information internes de la maison Diarca. Il avait suffi d’utiliser au bon endroit les informations acquises grâce à son pouvoir pour commencer à obtenir des résultats. Le Duc de Diarca, ses descendants directs et les nobles qui les suivaient s’étaient peu à peu méfiés de leur entourage, gagnés par un malaise croissant : ils sentaient bien que quelque chose avait changé.
Ils n’envisagèrent même pas que l’Empereur puisse en être la cause. Avant de s’en rendre compte, ils étaient obsédés par l’idée de démasquer leurs ennemis de l’intérieur et de rétablir leur propre pouvoir et leur dignité.
La réputation grandissante de Kiole da Diarca, ainsi que l’audace avec laquelle il avait envoyé des renforts de la Garde impériale dans le Sud pendant son congé disciplinaire, furent comme des étincelles imbibées d’huile jetées sur le feu.
Kironne, qui n’avait jamais reçu de confirmation officielle de son père quant à sa succession et commençait à s’en inquiéter en silence, décida de tuer son plus jeune frère, Kiole, en faisant passer sa mort pour un accident. Nombre d’hommes du bureau de la garde privée que Kiole s’apprêtait à diriger étaient fidèles à Kironne ; en temps normal, l’opération aurait donc été facile. Mais, malheureusement pour lui, la tentative d’assassinat échoua complètement, car Kiole s’était, contre toute attente, retrouvé mêlé à l’affaire de l’Impératrice.
Et ce n’était pas tout : le Duc de Diarca apprit l’incident et entra dans une rage folle.
Chassé par son père, Kironne avait été contraint de se retirer dans une villa isolée. Il y était rongé par le choc, la peur, l’inquiétude et la colère, des émotions qu’il n’avait jamais ressenties avec une telle intensité. Pour une mystérieuse raison, la nourriture et les provisions qui auraient dû être livrées à la villa n’arrivaient pas. Ses frères fidèles et ses subordonnés commencèrent eux aussi à être en proie à d’« étranges murmures et rumeurs venus de nulle part », qui se contredisaient. Lui qui avait toujours vécu sous la protection de l’autorité de son père, sans jamais avoir à prendre seul de décisions difficiles, traversait désormais la période la plus terrifiante et la plus déroutante de sa vie.
C’est alors que le message secret de l’Empereur lui parvint.
« J’ai chargé un courrier de confiance d’échapper à la vigilance des autres et de lui transmettre ceci : “— Ce n’est pas par hasard que Kiole da Diarca a échappé de justesse à l’assassinat et qu’il a sauvé l’Impératrice.” »
On lui expliqua que tout cela n’était qu’une manœuvre du Duc destinée à faire croire que son plus jeune fils s’était distingué, afin d’en faire l’héritier incontestable. L’Empereur l’avait découvert et, si Kironne n’agissait pas sans tarder, il ne remettrait plus jamais les pieds au domaine, et encore moins ne pourrait en devenir l’héritier.
« Une fois le message transmis, je reçus une réponse dès le lendemain, sans la moindre hésitation. »
Bien sûr, rien de tout cela n’était vrai. Si Kironne avait été plus calme, il aurait pu soupçonner une manipulation et chercher à en savoir davantage.
Mais, alors qu’il goûtait pour la première fois aux véritables difficultés, ce message lui parut parfaitement crédible : c’était une occasion qu’il ne pouvait pas se permettre de laisser passer. Une chance idéale de trahir son père tout en cachant qu’il avait tenté de tuer Kiole.
L’Empereur avait fait en sorte que Kironne croie que l’ambition était son meilleur choix, et son seul choix.
« Les gens ne croient souvent pas la vérité, mais seulement ce qu’ils veulent entendre », murmura Kishiar avec une pointe de mépris.
« Exactement. À l’époque comme aujourd’hui, il en était l’exemple parfait. »
Les informations truquées par l’Empereur nourrirent la paranoïa de Kironne et sa méfiance envers son père. L’Empereur lui laissa les coudées franches et lui promit une chance d’accéder au pouvoir sous couvert de succession. En échange, il ne lui demanda qu’une coopération de courte durée, juste assez pour faire tomber le Duc et le Prince héritier Kachian, que le Duc avait porté au pouvoir.
Certes, il pouvait sembler suspect qu’un Empereur, ennemi de la maison Diarca, propose soudain un tel marché. Mais, historiquement, la chose n’avait rien d’étonnant.
Pendant mille ans, les empereurs de l’Empire d’Orr s’étaient querellés à plusieurs reprises avec les maisons ducales, avant de se réconcilier avec elles. L’histoire même de la maison Diarca en était la preuve : autrefois, elle avait sauvé la famille royale en temps de crise et obtenu le droit d’entretenir une importante armée privée près de la capitale ; à présent, pourtant, elle envoyait des assassins contre l’Empereur plus souvent que toute autre faction.
Et bien que l’Empereur et le Duc fussent des ennemis jurés, Kironne, lui, n’avait aucune hostilité personnelle envers la famille royale. C’était là le point essentiel. L’Empereur avait probablement choisi Kironne pour cette raison précise. C’est ce que Kironne pensait.
Ce qu’il ne comprenait pas, c’était que même ce raisonnement avait été soigneusement implanté dans son esprit par l’Empereur.
Aveuglé par l’ambition, Kironne passa à l’action.
« Je pensais qu’il perdrait peut-être courage au moment décisif, mais ce ne fut pas le cas. Il envoya des assassins s’occuper de son père, sans la moindre hésitation, et avec bien plus de cruauté que je ne l’avais prévu. »
« Ça… prouve effectivement qu’il est le fils du Duc », dit Kishiar d’un ton froid.
« En effet. Je ne m’attendais toutefois pas à ce que Kiole apparaisse ce jour-là. »
Personne n’aurait pu prévoir que Kiole choisirait précisément ce jour pour rendre visite à son père. Mais grâce à cela, le Duc se retrouva dans un état critique et, en apprenant que Kiole était présent, Kironne fut encore plus convaincu d’avoir pris la bonne décision.
« Pour Kironne, tant qu’on lui garantit le duché, rien d’autre ne compte. Il a dit à ses proches conseillers que le Duc, Kiole, même le Prince héritier… rien de tout cela n’a d’importance face au fait de devenir duc. Il croit qu’une fois au pouvoir, il pourra tout arranger. »
« Son comportement dans la Salle de la Vérité l’avait déjà montré », fit remarquer Kishiar.
« En effet. Il est maintenant retourné au domaine principal et s’emploie sans vergogne à s’emparer de la direction de la maison, tout en veillant à ce que le Duc ne se rétablisse pas. »
Kishiar esquissa un léger sourire.
« Eh bien, j’espère que tout se passera comme il le souhaite… mais je doute qu’il parvienne à maîtriser la maison Diarca aussi facilement qu’il le croit. Il ignore pourquoi notre père est devenu si paranoïaque et irritable ces derniers temps. Il ignore pourquoi les soldats autrefois si fiers de la maison Diarca se comportent soudain comme des machines détraquées. Il ignore pourquoi la réputation de notre plus jeune frère s’est améliorée et pourquoi il continue miraculeusement à survivre. Ce ne sera pas si facile. »
L’Empereur lui rendit un sourire semblable.
« Oui. Ce ne sera pas si facile. Le titre de “jeune seigneur” et un siège à la Conférence de la Lumière ne suffisent pas à prendre pleinement le contrôle de la maison Diarca. Et qui sait… peut-être que ce plus jeune frère qu’ils ont mis de côté réapparaîtra soudain… »
« Ou peut-être que le vieux raton laveur, qui a l’air de n’attendre que la mort, se réveillera contre toute attente. »
« En effet. Voilà ce qui arrivera si Kironne ne se montre pas à la hauteur. »
En d’autres termes, quoi que fasse Kironne, l’Empereur avait déjà en main les moyens de l’arrêter.
Comme s’il savourait le goût d’un excellent repas, l’Empereur ferma les yeux et murmura doucement.
« Parmi ceux qui ont assisté aujourd’hui à la Salle de la Vérité, certains avaient discuté avec moi au préalable : des anciens du Temple, le chef de la Division royale des mages, des subordonnés de Mucker. Tous… sont maintenant rentrés chez eux et racontent aux autres qu’ils ont entendu des choses très intéressantes. »