Chapitre 1 205
« Maiki était herboriste. Il aimait profondément les plantes et avait découvert plusieurs façons de les préparer ou de les utiliser que personne d’autre ne connaissait. Mais comme il ne pensait pas que son savoir avait quoi que ce soit de particulier, il ne le partageait qu’avec sa famille et quelques amis proches. »
Après avoir brièvement parlé de Maiki, Marin entra dans le vif du sujet.
« Si j’ai mentionné le métier de Maiki et ce qu’il aimait, c’est parce que parmi les rares personnes avec qui il partageait son savoir… il y avait “petit Kichi”. »
« Pourquoi devons-nous continuer à écouter ces absurdités ?! Kironne la Diarca ! N’êtes-vous pas censé me protéger avant tous les autres ?! »
Enfin, Kachian appela Kironne. Mais l’aîné de la maison Diarca ne répondit pas. Il se contenta de jeter un bref regard à l’Empereur, assis sur l’estrade, bien loin de là. Ceux qui étaient installés autour de Kironne ne réagirent pas non plus.
« Pourquoi tout le monde se tait ?! Duc Diarca ! Où est le duc Diarca ?! »
« …… »
Chaque fois que Kachian lançait un appel désespéré, seul Kiolle lui répondait. Yuder observa avec dédain Kiolle, qui sursautait à chaque fois que la voix de Kachian montait, comme s’il était piqué par des aiguilles.
Tu peux bien garder un air impassible, ça ne masquera pas ta terreur. Pourquoi ne pas crier tout haut ce que tu ressens ?
Le plus amusant, c’était qu’à chaque sursaut de Kiolle, les nobles modérés assis autour de lui semblaient de plus en plus perplexes.
Nous étions sûrs que Kiolle avait pris le parti de l’Empereur… alors qu’est-ce que ça signifie ? Pourquoi Kironne ignore-t-il le prince héritier, et pourquoi Kiolle a-t-il l’air si mal à l’aise ? Nous nous serions trompés depuis tout ce temps ?
Nous n’avons aucune idée de ce qui se passe vraiment. De quel côté sommes-nous censés nous ranger ?
Leurs visages montraient clairement qu’ils se posaient ces questions. Pas étonnant que Kishiar rayonnât d’amusement. Si Yuder trouvait leurs expressions ridicules, Kishiar devait s’en délecter dix fois plus. Le fait qu’il ne rie pas ouvertement tenait presque de l’exploit.
Des imbéciles incapables de juger la situation par eux-mêmes. Ils prétendaient être « neutres », mais en vérité, ils ne faisaient rien et ne se souciaient que de leur propre sécurité. Yuder doutait que ces gens-là tiennent longtemps sous le règne de l’Empereur Keilusa.
Pourtant, même ces imbéciles avaient encore du pouvoir et de l’influence. Si, après avoir assisté aujourd’hui à la puissance de l’Empereur et de Kishiar, ils commençaient à prendre leurs distances avec la faction des nobles, la maison Diarca ne pourrait plus agir avec la même arrogance qu’auparavant.
« Interrompre le témoignage d’autrui après la fin de son tour constitue une violation du règlement de la Salle de la Vérité. Le prince héritier a enfreint ces règles à plusieurs reprises, au-delà de la limite autorisée. Sa parole sera donc temporairement suspendue jusqu’à ce que Marin ait terminé. »
« Quoi— ! »
Avant même que Kachian ait le temps de réagir, l’un des chevaliers postés derrière son fauteuil activa un sceau magique incrusté dans celui-ci. Aussitôt, la magie gravée dans le siège se déclencha. Kachian continua de crier, mais sa voix semblait se heurter à un mur invisible : personne d’autre ne l’entendait.
« — ! …… ------ ! »
Tandis que Kachian, le visage rouge, hurlait en silence, Marin poursuivit son récit sans lui accorder la moindre attention.
« Mon frère Maiki est mort il y a quelques mois, aux alentours de la saison des récoltes. À l’époque, il était impatient de revoir un vieil ami et faisait même sécher une plante dont il ne se serait normalement pas donné la peine de s’occuper. »
Peu après, Maiki fut assassiné dans les montagnes. On retrouva son corps dans un état épouvantable, sans qu’il lui reste le moindre effet personnel.
« Le seigneur local a déclaré qu’il s’agissait de l’attaque d’une bête et a classé l’affaire sans mener d’enquête. J’étais absente à ce moment-là et je ne l’ai appris qu’à mon retour. Mais je ne pouvais pas croire à la conclusion officielle, alors j’ai cherché moi-même le coupable. »
Son village se trouvait au cœur des montagnes, mais près d’un lac pittoresque que les nobles fréquentaient souvent. Cela suffisait à prouver que la région n’était pas dangereuse.
On n’y avait jamais aperçu le moindre monstre, et aucun prédateur n’y était connu. Qu’un herboriste y soit retrouvé sauvagement assassiné était anormal.
Personne d’autre n’était mort de cette façon, ni avant ni après. Pourtant, le seigneur s’en tint à sa conclusion imposée.
« J’ai découvert par la suite que, peu avant la mort de Maiki, il avait rencontré au pied de la montagne un marchand que nous n’avions jamais vu auparavant. J’ai acquis la certitude qu’il avait été tué à cause de la plante qu’il faisait sécher. Mais je n’ai jamais réussi à retrouver ce marchand. Je pensais que la vérité sur ce qui s’était passé serait à jamais enterrée. »
« C’est une histoire tragique. Mais, d’après ce que nous avons entendu jusqu’ici, le lien avec l’attaque récente contre votre village reste flou. »
« Après avoir survécu à l’attaque et appris que l’homme qui avait engagé les mercenaires était l’aide de camp du prince héritier, j’ai entendu parler d’un incident auquel Son Altesse avait été mêlée, survenu aux alentours de la saison des récoltes, l’an dernier. »
Kachian hurla de rage, sans qu’un son ne sorte.
Marin s’exprima clairement, d’une diction nette qui ne laissait aucune place au doute.
« L’affaire de l’empoisonnement aux champignons dudulem. Quand j’en ai entendu parler, même les dieux n’auraient pu imaginer à quel point j’étais horrifiée. »
Car…
« Dans notre région, nous l’appelons dudulem, mais chez les apothicaires, il est connu sous le nom de “puto”. Le champignon lui-même n’est pas toxique. Mais, séché d’une certaine façon puis réduit en poudre, il provoque une soif intense en très peu de temps. Si l’on ajoute ensuite quelque chose à l’eau d’une victime assoiffée… C’est mon frère Maiki qui a découvert cette astuce. Enfants, lui et petit Kichi s’en sont servis pour jouer de gentines farces aux villageois. »
Yuder écouta Marin reconstituer des faits qu’il connaissait déjà.
« Et… la plante que Maiki avait fait sécher juste avant sa mort, c’était ce même champignon. »
Dans la galerie, tous retinrent involontairement leur souffle.
Tout le monde ici savait à quel incident elle faisait référence. Le scandale concernait Lenore, le défunt deuxième prince de la maison Apeto, mort subitement pendant la Fête des Récoltes. À l’époque, la maison Diarca avait affirmé que l’aide de camp du prince héritier avait agi seul, et le coupable présumé avait laissé une lettre d’aveux avant de mourir — comme par hasard.
Mais tous ceux qui savaient quoi que ce soit connaissaient la vérité.
Le duc de Peletta ne s’était-il pas présenté aux funérailles du prince Lenore et n’avait-il pas affirmé, aux côtés du troisième prince Revlin Shan Apeto, désormais assis dans la salle, que le véritable meurtrier était le prince héritier ?
Mais comme la maison Diarca l’avait nié, l’affaire avait été enterrée. Comme tout le reste avant elle.
Plus tard, le prince héritier avait été attaqué par un assassin, puis le duc Apeto s’était effondré, malade, et avait disparu, plongeant le monde politique dans le chaos. Avec tant d’événements en cours, l’affaire avait été reléguée au second plan. Personne n’avait le temps ni l’énergie de s’intéresser à une affaire aussi « mineure ».
Et pourtant, la voilà qui refaisait surface ?
Et cette fois, même le duc Diarca n’était pas là pour protéger le prince héritier ?
Tous les regards se tournèrent naturellement vers Revlin Shan Apeto, assis dans l’auditoire. Malgré les nombreux regards curieux qui se posèrent sur lui, Revlin se contenta de fixer Marin d’un air indéchiffrable.
« Maiki est mort pendant la saison des récoltes. À la même période qu’un meurtre commis ici. La méthode utilisée — le champignon de Maiki — était identique. Et la seule personne qui connaissait cette méthode, petit Kichi, est ici. Est-il donc vraiment si absurde de croire que Maiki a été tué exactement de la même manière, mais plus tôt ? »
« …… »
« Je pense que cette affaire devrait être examinée dans le cadre de la même série d’événements. Même s’il ne s’agissait que de la mort d’un simple roturier… je vous en prie, Votre Majesté, ayez pitié de lui. »
Sur ces mots, Marin s’inclina profondément. Jusqu’alors, elle avait parlé avec une assurance absolue, mais c’est seulement maintenant que la douleur et le chagrin désespéré qu’elle avait contenus sous son calme apparurent enfin.