Chapitre 1 203
« Pour commencer, présentez-vous. »
« Oui. »
Sur cet ordre, Marin inclina la tête et se tourna vers l’assemblée.
« Je m’appelle Marin. Je suis née au village de Gwanaman et j’y ai vécu toute ma vie jusqu’à récemment, lorsque j’ai rejoint la Cavalerie. À l’origine, je vivais avec mes parents et mon petit frère, mais à présent, je suis seule. »
Sa voix tremblait à peine, mais une résolution manifeste s’y devinait.
Elle raconta brièvement dans quelles circonstances elle était rentrée chez elle en permission, puis comment elle avait rencontré et maîtrisé les bandits. Yuder fut assez impressionné par son explication : elle avait cultivé des plantes qui poussaient à l’abri des arbres ou sous terre pour piéger les pieds de l’ennemi, puis l’avait neutralisé à l’aide de buissons épineux enduits de poison paralysant.
Elle se plaignait autrefois que son pouvoir ne lui servait qu’à faire pousser des mauvaises herbes… et pourtant, elle s’est battue avec une efficacité incroyable.
Lorsqu’ils avaient été déployés dans le Sud, le rôle de Marin avait consisté à faire pousser d’immenses arbres pour protéger la population. Elle avait toujours occupé un poste de soutien plutôt qu’une position offensive. Le fait qu’elle eût découvert seule de nouvelles façons de se battre signifiait qu’elle avait étudié ses pouvoirs sans relâche.
Mais les recherches ne suffisent pas. Il faut aussi un instinct inné pour le combat, et le sien était manifestement exceptionnel depuis le début.
Ce n’était pas surprenant. Dans sa vie précédente, Marin était devenue une Éveillée extraordinaire grâce à ses seules forces. À bien des égards, elle était la seule à avoir survécu à une tentative d’assassinat contre l’Empereur Katchian. Même durant la brève rébellion des Champs Rouges, elle s’était battue avec une férocité si implacable que Yuder lui-même avait trouvé sa mort regrettable.
À présent, voir ce talent brut enfin s’épanouir dans cette vie lui procura une certaine satisfaction.
« Après les avoir vaincus, j’ai compris que plusieurs éléments suspects indiquaient qu’il ne s’agissait pas de bandits ordinaires. Ils ressemblaient davantage à des mercenaires, et parmi leurs affaires se trouvait une lettre qui visait clairement notre village… et moi. Je ne pouvais pas simplement fermer les yeux là-dessus ; j’ai donc déposé un rapport pour demander une enquête sur le commanditaire. Les chevaliers envoyés sur place nous ont énormément aidés. Je voudrais profiter de cette occasion pour les remercier. »
« Un instant. Vous avez dit qu’ils visaient non seulement le village, mais aussi vous ? »
L’impératrice leva la main et l’interrogea.
« Oui, c’est exact. La lettre retrouvée sur les bandits mentionnait le nom du village, un raccourci pour s’y rendre et l’emplacement exact de ma maison. Comme je suis la seule à y habiter actuellement, il est naturel d’en conclure qu’ils avaient l’intention de me tuer. »
« Celui qui les a engagés devait donc savoir que vous étiez membre de la Cavalerie et que vous étiez rentrée dans votre village natal en permission. »
« J’en suis arrivée à la même conclusion. »
« Pourtant, vous ne l’avez pas mentionné dans votre rapport initial. Pourquoi l’avoir omis ? »
« Ma vie, à vrai dire, ne mérite pas d’être sauvée. Dès mon entrée dans la Cavalerie, j’ai accepté de pouvoir mourir à tout moment. Mais les villageois, c’est différent. Des citoyens innocents et bienveillants de l’Empire ont failli mourir sans raison. C’était bien plus important. En tant que membre de la Cavalerie, je n’ai fait que ce qui devait être fait. »
La réponse de Marin était précise, sa voix emplie d’une conviction sincère. Un partisan de l’Empereur laissa même échapper un murmure admiratif.
Mais, en réalité, ce n’est pas toute la vérité.
Aux yeux de Kachian, le village comme Marin étaient des obstacles qu’il voulait éliminer. Mais s’il avait dû choisir, il aurait d’abord visé Marin. Il avait sans doute attaqué le village parce qu’elle s’y trouvait, et non l’inverse.
Et l’Empereur Keilusa, l’impératrice et même Marin le savaient.
Pourtant, ils choisirent de mettre d’abord en avant les souffrances du village, car c’était bien plus efficace pour révéler la culpabilité de Kachian.
« Au cours de l’enquête, certains villageois auraient reconnu le visage du prince héritier. Le confirmez-vous également ? »
À la question posée à voix basse par l’Empereur, un silence de mort s’abattit sur la salle. Tous retinrent leur souffle, dans l’attente de la réponse de Marin.
Elle tourna les yeux vers Kachian, figé sur place, puis entrouvrit les lèvres.
« Oui. »
« Comment osez-vous… D’où vous vient ce culot… ! »
« Je le connaissais très bien. Nous avons vécu longtemps l’un à côté de l’autre, séparés seulement par un mur. »
La voix étranglée de Kachian fut complètement étouffée par celle de Marin, calme et claire.
« Je reconnais ce portrait. Il représente M. Joheen et son fils, le petit Kichi, qui habitaient à côté de ma famille. Je me souviens encore de la fierté de M. Joheen lorsqu’il nous a annoncé qu’il avait enfin fait faire un portrait de famille. Il aimait vraiment son fils. »
« Le petit Kichi ? »
« C’est ainsi que tout le monde l’appelait au village. Il avait le même âge que mon petit frère, Maiki, et ils étaient très proches. Alors, même après toutes ces années, comment aurais-je pu ne pas le reconnaître ? »
« Vous osez mentir sous serment ?! »
Kachian cria. Mais l’Empereur continua de parler comme s’il ne l’avait pas entendu.
« L’accusatrice affirme donc que le “petit Kichi” et le prince héritier Kachian sont une seule et même personne. Très bien. Nous pourrons le confirmer dès que nous aurons retrouvé le registre de naissance disparu. »
« Oui. Je me porterai personnellement volontaire pour aider à retrouver ce document. »
« Voilà un dévouement admirable. Je vous demanderai donc encore une chose. »
« Je vous écoute, Votre Majesté. »
« Toute chose a une raison d’être. Si le prince héritier a bel et bien engagé des mercenaires pour vous tuer, vous et les villageois… quelle en serait, selon vous, la raison… ? »
« Votre Majesté ! »
Kachian ne put supporter d’entendre l’Empereur achever sa phrase. Il lança un cri rauque, la voix chargée de haine, et tenta de se précipiter en avant. Mais avant même qu’il eût fait un pas, une force invisible jaillit brusquement et le repoussa. Un mur de flammes surgit devant lui.
« Aaah ! »
Kachian fut projeté contre son siège et s’y retrouva affalé dans une position des plus humiliantes. L’assemblée poussa un cri de stupeur : certains se couvrirent la bouche, d’autres se levèrent d’un bond.
« Qu’est-ce que… ! »
Quelques instants plus tard, le mur de flammes qui protégeait l’Empereur et l’impératrice se dissipa.
Deux silhouettes se tenaient derrière. Elles s’étaient levées en silence comme l’éclair : le duc de Peletta et Yuder Aile. Tous deux étaient en garde et protégeaient l’Empereur et l’impératrice.
« Je vous prie de m’excuser, prince héritier. La surprise m’a fait réagir de manière excessive et j’ai mal évalué la force de mon intervention. »
Le duc de Peletta fit tourner nonchalamment l’épée qu’il tenait à la main. Une aura bleue frémissait à la pointe : preuve incontestable qu’il était un Maître épéiste. Les visages des nobles de la faction impériale se crispèrent de panique. L’un d’eux marmonna même, incrédule :
« Nous n’étions pas tous censés remettre nos armes en entrant ? Comment le duc a-t-il… ? »
« Oh. Je craignais pour la sécurité de Sa Majesté, alors je l’ai empruntée un instant à quelqu’un qui se trouvait près de moi. Je vais la lui rendre. »
Avec un sourire en coin, le duc de Peletta rendit l’arme à un chevalier qui se tenait à proximité.
« Merci. Elle m’a bien servi. »
Le chevalier, stupéfait, qui venait seulement de s’apercevoir que son épée avait disparu, la récupéra d’une main tremblante.
« …… »
Personne ne parvint à prononcer un mot.
Que même le propriétaire de l’arme n’ait pas remarqué qu’on la lui avait prise était terrifiant. Cela aurait déjà été difficile avec un novice, et le duc de Peletta venait de réussir l’exploit sur un chevalier chargé de garder le palais impérial.
Et à présent, il souriait comme si de rien n’était.
Le Maître épéiste qu’ils avaient toujours relégué au rang de légende et raillé comme un mythe était là, devant eux. Et il était bien réel.
Un frisson parcourut tous ceux qui se trouvaient dans la salle.
S’il le souhaitait, il pouvait mettre fin à toutes les vies de cette pièce avant même que quiconque ait le temps de cligner des yeux.
« …… »
« Eh bien. Je dois dire que je suis moi aussi assez surpris. Je ne m’attendais pas à voir un mur de flammes surgir ainsi, sans que rien n’ait été convenu au préalable. Mais voir quelqu’un en créer un si rapidement pour protéger Leurs Majestés… le héros de notre empire est vraiment quelqu’un d’exceptionnel, n’est-ce pas ? Je craignais de ne pas être assez fort… mais, de toute évidence, je n’avais aucune raison de m’inquiéter. »
Kishiar, debout à côté de Yuder Aile, lui tendit la main avec un grand sourire théâtral.
Non seulement il indiqua sans équivoque qui avait créé le mur de feu, mais il s’en vanta même.
Seul un silence profond et écrasant lui répondit.