Chapitre 1 196
Kachian la Orr était assis seul dans une chambre plongée dans l’obscurité.
Des éclats de vaisselle jonchaient le sol près de ses pieds, et des plumes s’échappaient des oreillers et des couvertures déchirés, répandues tout autour de façon grotesque. D’ordinaire, des domestiques venaient mettre de l’ordre, mais personne ne se tenait à ses côtés. Même les présences discrètes de ceux qui avaient au moins feint de rester dehors avaient depuis longtemps disparu.
Depuis quand cela avait-il commencé ? Était-ce le jour où le nouveau serviteur chargé des affaires extérieures, qui avait remplacé Kachian, avait été emmené de force par des chevaliers ? Ou bien cela remontait-il à encore plus tôt ?
Il n’en savait rien. Irrité, Kachian renonça à deviner la date. Il enfouit son visage entre ses genoux. La pénombre apaisante stabilisait légèrement ses nerfs, tendus à la limite de la folie. Il se rongea un ongle et marmonna pour lui-même :
« Maudits abrutis de Diarca… »
Kachian les avait prévenus. Il leur avait clairement dit que l’Empereur et le duc de Peletta comptaient le faire tomber, lui, Kachian la Orr, et entraîner la maison Diarca dans sa chute. Ils fouilleraient son passé et lui tendraient de faux pièges pour le ruiner, et il fallait qu’ils agissent !
Il avait même pris la peine de sortir en cachette pour les avertir en personne. Pourtant, malgré ses supplications désespérées, le duc de Diarca n’avait rien fait. Absolument rien !
En vérité, le duc de Diarca avait donné des ordres pour qu’on réagisse à l’époque. Mais, à cause de l’ingérence discrète de quelqu’un, aucun n’avait été exécuté. Kachian l’ignorait et croyait simplement que le duc avait choisi de ne pas tenir compte de lui.
Et comme aucune mesure n’était prise, peu importe le temps qu’il attendait, que pouvait-il faire d’autre ? Pour se protéger, il n’avait pas eu d’autre choix que d’agir seul.
Le nouveau serviteur, apparu par hasard à cette époque, lui avait semblé être un pion convenable. Comme la plupart des nobles déchus, il était désespéré de s’accrocher à Kachian et de tenter sa chance ; il ne semblait pas non plus entièrement loyal au duc.
Mais cet imbécile avait commis une erreur. Sa tentative d’effacer les traces du passé en exterminant la famille d’un vieil ami qu’il avait tué autrefois — ainsi que le village où elle vivait — s’était soldée par un échec. Le serviteur chargé d’accomplir la tâche à la place de Kachian avait été capturé.
Parce que quelqu’un avait révélé l’existence de cette famille : celui qui avait protégé le village natal que Kachian souhaitait détruire.
Après l’arrestation du serviteur, Kachian avait attendu le duc de Diarca. Il s’était dit qu’en patientant encore un peu, l’homme serait libéré — ou qu’il apprendrait au moins que l’affaire avait été réglée. Mais non. Même maintenant que les gardes et les domestiques avaient disparu sans laisser de trace, le duc n’avait toujours rien fait.
« Aaaah ! »
Kachian ne put contenir sa fureur grandissante et hurla.
« Qu’est-ce que vous foutez ?! Vous vous fichez vraiment que je disparaisse ?! »
Il se rappela le regard du duc de Diarca lors de leur dernière rencontre.
Un regard qui semblait bienveillant au premier abord, mais où se lisait le même mépris que celui qu’on réservait aux roturiers crasseux.
Depuis le début, il en avait toujours été ainsi. Kachian se rappela son enfance, quand le duc de Diarca était apparu devant lui, rayonnant comme la lumière.
« Alors, c’est toi, le petit Kichi. Ton vrai nom est Kachian… C’est un nom courant, comme celui d’un paysan, mais il te va bien, d’une certaine façon. »
Depuis l’enfance, il avait haï tout ce qui l’entourait. Il ne comprenait pas pourquoi quelqu’un d’aussi beau et supérieur que lui devait vivre caché dans une campagne sordide, les cheveux teints en noir. Il détestait les gens qui claquaient la langue en le voyant, et son père, qui s’accrochait à lui en sanglotant de façon grotesque et en appelant sa mère.
C’était la stupidité de son père qui l’avait fait abandonner. S’il avait été assez malin pour vraiment conquérir le cœur d’une noble d’une grande maison — une femme assez belle pour qu’on ait envie de jouer avec elle —, il aurait pu devenir son consort reconnu. Au lieu de cela, il avait fini rejeté, avec pour seul héritage un enfant.
Il passait autrefois ses journées à imaginer qu’il tuait ces êtres détestables. Puis, comme une brise d’été surgie sans prévenir, le changement était arrivé.
Les membres renommés de la maison Diarca étaient apparus et l’avaient recherché. Au début, il avait cru que sa mère était venue le chercher et les avait suivis. Mais la personne qui le cherchait n’était autre que le chef de l’immense maison Diarca.
« Il nous faut un enfant de sang Diarca pour devenir prince héritier. Nous avons cherché longtemps sans succès, et voilà que l’enfant de Belji était caché dans un endroit pareil… »
Les gens de même nature se reconnaissent. Tout comme le duc de Diarca avait discerné chez le jeune Kachian la ruse et l’ambition qui le mèneraient au succès, Kachian avait lui aussi senti chez le duc son arrogance et la puanteur de ses triomphes rusés. Tout ce qu’il avait toujours désiré se trouvait entre les mains de ce vieil homme. Qu’avait-il donc à hésiter ?
Dès que Kachian lui prit la main, tout s’enchaîna rapidement.
Il quitta ce village détestable. Pour la première fois, il rencontra sa mère — agenouillée devant le duc, suppliant qu’on la laisse vivre en paix, affirmant qu’elle avait ficelé les documents et réduit au silence tous ceux qui savaient. Il avait autrefois cru qu’il ferait n’importe quoi pour la retrouver. Mais la voir si petite et pitoyable devant le duc rendit cette idée risible.
À partir de là, il commença à apprendre à se comporter en noble : quelle attitude adopter, ce qu’on attendait de lui.
Ce que le duc de Diarca exigeait n’avait rien de difficile.
L’Empereur, incapable d’avoir des enfants, souhaitait adopter un héritier. Celui-ci serait choisi à l’issue d’une épreuve ouverte. Kachian devait y participer, l’emporter et devenir prince héritier.
Le duc lui avait dit que d’autres maisons faisaient également venir des enfants comme lui. Parmi eux, l’Empereur avait un candidat favori, un adversaire redoutable.
« L’Empereur est obsédé par l’idée de mettre sur le trône cette fille vulgaire et stupide d’une branche cadette. Mais elle n’obtiendra jamais cette gloire. Cette place te revient. »
Le sourire du duc exprimait la certitude absolue qu’ils en feraient ainsi.
Quand on lui demanda s’il avait compris, Kachian répondit avec le sourire étudié qu’on lui avait appris.
« Tu apprends vite. Difficile de croire qu’un sang aussi commun coule dans tes veines. Tes cheveux et tes yeux sont des dons des dieux, de véritables marques de Diarca — rends grâce au divin. »
Ses cheveux, qu’il avait teints avec peine pour les dissimuler, furent enfin libérés. La couleur de ses yeux, qu’il avait autrefois cachée, suscita désormais l’admiration comme un don divin. Pourtant, chaque fois que le duc regardait Kachian, il lui ordonnait de gagner encore en raffinement, de rayonner davantage.
« Ce n’est pas encore assez. Si le duc de Peletta se présentait maintenant, on se moquerait de toi. Tu représentes Diarca : tu dois en avoir l’allure. »
Même ceux qui avaient loué la beauté de Kachian furent d’accord en entendant cela. Mais qui était donc ce duc de Peletta ? Il apprit que l’homme était le frère cadet de l’Empereur, mais comme il ne l’avait jamais vu, cela ne lui semblait pas réel.
S’il devenait prince héritier, cela ne signifiait-il pas qu’il deviendrait Empereur ?
On le présentait toujours comme le prochain Empereur, mais pourquoi le duc de Diarca ne lui apprenait-il rien d’autre que l’art d’être plus beau ?
Un jour, alors qu’il apprenait l’escrime, il s’égratigna le visage par accident. Le duc entra dans une colère noire, trancha la main de l’instructeur et réprimanda Kachian.
« Je t’ai choisi pour ta beauté, et tu abîmes ce visage ? Je te croyais intelligent, mais peut-être pas. À la fin, le sang commun finit toujours par se voir. »
À partir de ce jour, il ne fut plus jamais autorisé à approcher quoi que ce soit de « dangereux ».
Même ses cours furent limités. Tout ce qui exigeait un effort physique — courir, gravir des collines — lui était interdit.
À la place, il se tenait chaque jour devant le grand miroir que le duc lui avait offert, s’exerçant à devenir un « royal » plus parfait, plus digne. Le duc ne hochait jamais la tête en signe d’approbation, quels que soient ses efforts ; alors Kachian passait toujours plus de temps devant ce miroir.
« Tu as appris à te donner une allure assez convaincante. L’examen approche. Désormais, fais attention à tes paroles et à tes titres. Tu es le fils de ma cousine Belji — Belshiure da Diarca. Elle t’a élevé depuis ta naissance, mais la maladie t’a contraint à te reposer jusqu’à présent. »
Kachian hocha la tête.
À cet instant, quelqu’un accourut et murmura à l’oreille du duc. Celui-ci fronça les sourcils, jeta un bref regard à Kachian, puis sourit comme à son habitude.
« Quelle plaie. Inutile de laisser traîner des morceaux gênants pendant que nous avons une affaire importante à mener. Réglez ça discrètement. »
Le serviteur s’inclina et s’éloigna. Kachian regagna sa chambre.
En vérité, il avait entendu ce que le serviteur avait dit. Il avait simplement fait semblant de ne pas entendre.
« … Le père du garçon est revenu. Il dit qu’il ne veut pas d’argent, qu’il veut seulement le voir une fois… »
Ce dégoûtant bonhomme couvert de boue, qui cherchait toujours à le tirer vers le bas !
Dans le miroir, le garçon souriait à la perfection, comme une poupée. Ce sourire rusé, ce ton élégant… Il n’était plus le « petit Kichi » d’un village de montagne.
Il avait cru qu’il pourrait vivre éternellement sans avoir à se souvenir de ces jours, une fois son nom changé.
« Est-il vraiment nécessaire de le changer ? On donne souvent des noms simples aux enfants fragiles. Celui-ci te va naturellement ; je te conseille de le garder. »
La veille de son départ, cette seule remarque du duc de Diarca anéantit ses espoirs.
Le duc n’avait aucune intention de donner un nom noble à Kachian.
Dans le sourire narquois et glacial du vieux renard se lisait sa moquerie : ce petit nom mignon et vulgaire te va mieux que tout.
Était-ce parce qu’il ne s’en souciait pas, ou parce qu’il craignait que Kachian ne dépasse les limites si on lui donnait un nouveau nom ?
Pour des raisons aussi mesquines, il resta à jamais enchaîné à ce nom.
Tout comme la malédiction de son père, qui s’accrochait toujours à sa cheville sans jamais le lâcher.