Chapitre 1 192
Il avait déjà songé à aller prendre des nouvelles de Kiole, au moins une fois.
Autant en profiter pour glaner quelques informations.
Mais il ne s’était pas attendu à ce que le garçon vienne le trouver de lui-même. Fallait-il dire que ça tombait bien ? Après avoir remercié Gakein pour le tuyau, Yuder prit la direction de la porte principale.
Au début, il n’y avait personne en vue. Mais lorsqu’il croisa les bras et ferma tranquillement les yeux, il sentit une faible présence non loin de là. La personne semblait essayer de s’approcher sans bruit, mais sa respiration nerveuse et précipitée la trahissait : elle ne parvenait pas à dissimuler complètement sa peur.
Un pas, un halètement. Encore quelques pas, puis une respiration plus lourde. À ce rythme, Yuder se dit qu’il serait mort de vieillesse avant que l’idiot n’arrive jusqu’à lui.
Sans ouvrir les yeux ni bouger, il prit la parole.
« Arrête de rôder et montre-toi. »
« …… »
La respiration paniquée s’interrompit brusquement.
Comprenant que Kiole était peut-être trop bouché pour saisir qu’on l’interpellait, Yuder ajouta aimablement son nom.
« Kiole da Diarca. »
« H-Heuuk ! »
Dans un cri étranglé, Kiole surgit de derrière un buisson… avant de trébucher et de s’étaler de tout son long.
« Aïe ! »
Yuder s’approcha lentement de la silhouette qui roulait par terre en se tenant le nez. Kiole ne portait pas son uniforme habituel de la Garde impériale, mais d’autres vêtements.
« Aïe… Aaaïe… »
« Tu t’es cassé le nez ? »
« Non ! »
Yuder s’apprêtait à l’emmener voir le prêtre Lusan s’il était gravement blessé, mais Kiole avait visiblement mal compris et cru qu’il allait se faire réprimander. Il se redressa d’un bond… et deux filets de sang jaillirent de l’arête de son nez, déjà toute rouge.
N’importe qui d’autre aurait ri en voyant ça, mais Yuder conserva son expression froide.
« Tu saignes du nez comme ça et tu crois qu’il n’est pas cassé ? »
« C’est arrivé tout seul ! Ça va bientôt s’arrêter ! »
Kiole s’essuya obstinément sous le nez, mais le sang ne fit que redoubler.
« Aïe ! Pourquoi, pourquoi ça fait ça ?! »
Quel casse-pieds…
Sans un mot, Yuder eut un léger mouvement de la main. Kiole sursauta et ferma les yeux, mais Yuder ne fit que cueillir une feuille sur un arbre voisin grâce à la magie du vent. Il la roula sans façon et la lui tendit.
« Tiens. Utilise ça. »
« Comment veux-tu que j’utilise un truc aussi sale… ! Si tu veux me donner quelque chose, offre-moi au moins un mouchoir ! »
« Tu ne manques pas de culot. Les roturiers qui n’ont pas les moyens d’avoir un mouchoir sur eux utilisent ça. Ça aide le sang à coaguler, alors le saignement s’arrête vite — et ce n’est pas sale. Si ça ne te plaît pas, sers-toi de ton fichu mouchoir. »
« Si j’en avais un, est-ce que je… ! »
Kiole s’interrompit au beau milieu de sa phrase, les lèvres pincées, comme s’il venait de se rappeler quelque chose. Il accepta d’un air boudeur la feuille tendue et se la fourra dans la narine. Tout en tripotant la pointe qui dépassait sous ses deux narines, il renifla et grommela d’une voix nasillarde :
« …… J’ai une drôle de sensation dans le nez. Ça pique. »
« Je t’ai dit que ça aidait le sang à coaguler. »
« …… »
« Alors ? Qu’est-ce que tu fais ici ? »
Yuder en vint au fait. Kiole reprit ses esprits, jeta un rapide coup d’œil autour d’eux, constata qu’ils étaient seuls et protesta d’une voix forte.
« Je suis là parce que tu n’es pas venu ! »
« De quoi tu parles ? »
« Tout le monde disait que la Cavalerie était rentrée de permission, mais… tu n’as pas montré le bout de ton nez pendant presque deux semaines… ! »
Yuder écouta à moitié cette avalanche de reproches et en résuma le sens.
Apparemment, Kiole avait supposé que Yuder était au courant de tout ce qui lui était arrivé et viendrait, comme d’habitude, lui soutirer des informations. Mais lorsque Yuder ne s’était toujours pas montré près de deux semaines après la fin officielle du congé de la Cavalerie, Kiole n’avait plus tenu et était venu le chercher lui-même.
Se sentir lésé parce que je ne suis pas venu lui soutirer des informations… Si le duc de Diarca l’apprenait, il en pleurerait du sang.
Yuder l’observa en silence tandis que Kiole continuait à déverser ses reproches.
« Tu te rends compte à quel point c’est angoissant et dangereux pour moi ? Personne ne m’a aidé, mon père m’a abandonné ! Tu devais bien savoir quelque chose, mais tu n’es pas venu… ! Si je ne vais pas bien, ça te posera aussi problème, puisque tu es lié à moi par serment ! »
Étonnamment, son raisonnement n’était pas faux.
En somme, Kiole s’était inquiété parce que, vu ce qui s’était passé auparavant, Yuder aurait déjà dû venir, mais n’était toujours pas arrivé. Yuder lui expliqua donc aimablement :
« Après le congé, Sa Majesté l’Empereur m’a personnellement ordonné de rester aux arrêts. »
« Quoi ?! »
« Deux semaines. Je suis rentré aujourd’hui. »
« …… »
« Tu comprends, maintenant ? »
Kiole resta bouche bée, à mâchonner ces paroles.
Au bout d’un moment, l’indignation sur son visage s’atténua à moitié.
« … Tu aurais dû me le dire tout de suite ! »
« Depuis quand avons-nous l’habitude de nous informer gentiment de nos emplois du temps ? »
Comprenant qu’il n’avait rien à répondre, Kiole se mordit la lèvre et trembla avant de demander à voix basse :
« Alors… pourquoi tu as été puni ? Tu es l’un des meilleurs de la Cavalerie. »
« En quoi ça te regarde ? Ça ne te concerne pas. »
« Je n’étais pas curieux, hein ! Je demandais comme ça ! Moi aussi, j’ai eu droit à ma part de punitions, alors je me suis dit que je pourrais peut-être te donner un conseil amical ou un truc du genre ! »
Apparemment, pour Kiole, une « sanction disciplinaire » ne tombait que lorsqu’on avait fait une grosse bêtise. Plutôt que de lui expliquer les subtilités et les usages stratégiques des sanctions, Yuder soupira et lui fit signe de la tête.
« Suis-moi. »
« Hein ? »
« On ne peut pas rester là à discuter. Il y a un endroit dans l’enceinte de la Cavalerie où les visiteurs peuvent parler en privé. Viens. »
« Ah… »
Yuder partit d’un bon pas, suivi par Kiole qui traînait maladroitement les pieds.
« Kiole. »
« Je n’ai pas regardé ! »
Il avait seulement appelé son nom pour lui dire quelque chose qui venait de lui passer par la tête, mais le coupable s’écria, paniqué. Yuder ne prit même plus la peine de réagir à ce genre d’idioties et poursuivit simplement :
« Je me fiche de ce que tu as vu ou pas. Fais comme tu veux. De toute façon, tu ne pouvais pas savoir que je rentrerais aujourd’hui. Tu as choisi un drôle de moment. Qu’est-ce que tu aurais fait si je n’avais pas été là ? »
« Ah, c’est que… »
Kiole hésita, puis baissa la voix et marmonna d’un ton solennel :
« Ces derniers temps, j’avais l’étrange impression que quelqu’un m’observait… mais aujourd’hui, cette impression avait disparu ! »
« …… »
« C’est forcément Kiorne qui a fait le coup. Alors je me suis dit que c’était l’occasion de m’éclipser… »
N’était-ce pas la Cavalerie ?
Un peu plus tôt, Ever avait dit que l’Empereur avait décrété qu’ils pourraient cesser de surveiller et de protéger Kiole da Diarca une fois Kishiar de retour. Comme le Commandant était revenu aujourd’hui, ils étaient rentrés à la base de la Cavalerie. Il était donc normal que les yeux qui surveillaient Kiole aient disparu.
… En fin de compte, il est vraiment venu parce qu’il a senti mon retour.
Fallait-il appeler ça de l’intuition ou de la pure stupidité ?
Il avait assez de perception pour sentir un regard posé sur lui, mais s’était complètement trompé sur son origine. Ça lui ressemblait tellement. Se souvenant qu’Ever avait un jour soupçonné Kiole d’avoir peut-être quelque chose de caché, Yuder se contenta de fixer en silence le visage sérieux de Kiole.
« Si je ne t’avais pas croisé aujourd’hui, j’aurais attendu que la surveillance disparaisse à nouveau ! Je suis tenace, tu sais… Pourquoi, pourquoi tu me regardes comme ça ?! »
« Peu importe. Disons que tu as eu de la chance. »
« Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ?! Ne dis pas ça comme si c’était une sorte de destin funeste ! »
Ils arrivèrent dans l’un des salons de la Cavalerie aménagés pour les conversations privées. Yuder entra le premier, ferma la porte et verrouilla tous les verrous. C’était une précaution habituelle pour éviter les oreilles indiscrètes et les interruptions — mais Kiole, comme on pouvait s’y attendre, crut qu’on s’apprêtait à l’enfermer. Cela provoqua un léger contretemps agaçant. Ils finirent tout de même par parler.
« Je… Je ne sais vraiment plus quoi faire. »
Kiole s’assit, se prit la tête entre les mains et marmonna :
« Ma vie paisible a complètement volé en éclats depuis que je t’ai rencontré ! Mon père est blessé, mon frère aîné essaie de me tuer… Ça fait des mois que je ne suis pas allé à la Garde, le prince héritier ne me donne plus de nouvelles, et maintenant, voilà qu’il se retrouve mêlé à un procès… ! »
Est-ce que c’était ma faute ? Yuder allait poser la question sur un ton sarcastique quand son sourcil tressaillit à la dernière partie.
« Un procès ? »
« Oui ! Comment dire… Un village inconnu de la campagne, à l’ouest, a porté plainte parce que des bandits avaient été engagés et envoyés là-bas. Ils ont demandé aux autorités de trouver et de punir les responsables ! Et il s’avère que le commanditaire était un préposé du prince héritier ! »
Le regard de Yuder s’assombrit.
« Quand as-tu appris ça ? »
« Hier seulement ! Même si j’étais dans ma chambre, les roturiers dehors faisaient tellement de bruit que je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre ! »
« Ah. »
Les lèvres de Yuder se retroussèrent en un sourire glaçant.
Alors le cadeau de Sa Majesté… n’était pas le seul.
Kiole déglutit instinctivement, effrayé par son expression.