Chapitre 1 191
Après ce cri retentissant, le silence retomba. Yuder regarda les nouvelles recrues, bouche bée, et songea :
Ce type… S’il y a bien une chose dont on peut être sûr, c’est qu’il est absolument incapable de s’y prendre avec les gens.
Enfin, Fay n’était pas le seul dans ce cas. Elpokin, qui se tenait juste devant lui, avait un tempérament très semblable. Et Yuder lui-même, dans sa vie précédente, ne s’était-il pas montré plus réfractaire que n’importe qui ? Tous trois avaient en commun d’être originaires de villages reculés.
Pour le dire simplement, le Fay de cette époque semblait avoir le genre de personnalité « aussi discret que Yuder la plupart du temps, mais aussi volubile qu’Elpokin dès qu’il ouvrait la bouche ».
Alors, c’était donc ça, sa vraie nature…
Le Fay qu’il avait rencontré dans sa vie précédente avait probablement déjà été usé par les années et rejeté par les autres. Tandis que Yuder se rappelait à quel point il avait changé, Fay se recroquevilla sous le silence qu’avaient provoqué ses paroles.
« … Je suis désolé. Je crois que j’ai trop parlé de choses sans importance. Ça a dû sembler ridicule… C’est pour ça que, d’habitude, je me tais… »
Yuder s’apprêtait à répondre, mais quelqu’un le devança.
« Si tu as envie de parler, alors parle… Qu’est-ce que ça peut faire ? Tu ne faisais qu’expliquer ta capacité. Personne ici ne pense que c’était inutile. En tout cas, d’après ce que j’ai vu, le senior Yuder n’est pas du tout du genre à penser ça. »
Gloena se tortillait les mains, mais s’exprimait avec fermeté. Elpokin renchérit aussitôt :
« Elle a raison ! C’est le senior Yuder qui m’a encouragé et aidé, moi, un Éveillé comme toi, à rejoindre la Cavalerie ! Les autres seniors n’ont-ils pas dit la même chose ? Il soutient tous les Éveillés qui font des efforts, sans distinction et avec équité ! »
Qu’est-ce que c’était que cette ambiance ? Yuder cligna des yeux, embarrassé par ces paroles excessives, tandis que les autres Éveillés prenaient la parole, l’un après l’autre.
« Euh, moi aussi, j’ai été un peu surpris, mais pas parce que c’était ridicule… Je pensais juste qu’il ne voulait pas se mêler à nous, alors j’ai supposé qu’il ne parlait pas… »
« Je suis un peu bête, alors je n’ai pas vraiment compris ta capacité, mais… si elle t’a permis d’entrer dans la Cavalerie, elle doit être impressionnante. »
« Hé, tu devrais parler davantage avec nous, à partir de maintenant. Ce n’est pas grave si tu es bavard. »
Fay releva lentement la tête qu’il avait gardée baissée. Sous le chapeau qui le dissimulait, ses yeux désormais visibles brillaient de larmes.
… Il pleure ?
Avant qu’il n’éclate en sanglots, Yuder s’empressa de dire ce qu’il avait voulu répondre plus tôt.
« J’ai bien entendu vos présentations, tout le monde. »
« … »
« Comprendre ses capacités et les expliquer honnêtement fait partie des responsabilités fondamentales d’un membre de la Cavalerie. Il n’y a aucune raison de trouver ça inutile. En fait, j’aimerais avoir une autre occasion d’en apprendre davantage sur chacune de vos capacités. »
« Ah… ! »
Sentant qu’il était sincère, les visages des nouvelles recrues s’illuminèrent aussitôt.
« Vous allez aussi nous préparer ces fameux programmes d’entraînement personnalisés, Commandant en second ?! »
« Oh là là ! Ce serait génial ! »
Yuder ne savait pas si les autres recrues partageraient leur enthousiasme, mais il se retourna, leur faisant comprendre qu’ils en reparleraient plus tard. Derrière lui, il entendit Fay parler entre deux sanglots.
« Vous êtes les premiers à me dire que j’ai le droit de parler si j’en ai envie… que ce que j’ai dit n’était pas inutile… depuis la mort de ma mère… J’étais la personne la plus inutile de notre village… »
« Euh… oui… Tu as l’air de beaucoup t’inquiéter… Tu voudrais que je te tire les cartes après l’examen ? Je fais ça, moi aussi, quand je suis anxieux… »
Comme toujours, certaines choses resteraient les mêmes que dans sa vie précédente, tandis que d’autres changeraient.
Jusqu’ici, Yuder n’avait guère prêté attention à Fay. Mais, à voir combien il était différent de celui de ses souvenirs, il comprit qu’il ne savait peut-être rien de lui, en fin de compte.
Ce qui me surprend le plus, et de loin… c’est sa capacité.
Proposer un prix à une balance et à des miroirs, puis invoquer le reflet d’une cible… Hein.
Certains Éveillés se servaient comme catalyseur de quelque chose qu’eux seuls pouvaient voir. Dans sa vie précédente, un membre de la Cavalerie évaluait le niveau de menace d’un adversaire grâce à des couleurs que lui seul voyait, tandis qu’un autre combattait avec une arme visible uniquement à ses yeux. Le cas de Fay était semblable, mais nettement plus étrange.
Ceux qui lui ont dit d’être plus concis devaient être ces fichus salauds d’Œil du Loup.
Tout comme Yuder avait conseillé à Kanna de présenter sa capacité de façon claire et percutante pour réussir l’entretien, ils avaient probablement suggéré à Fay de simplifier son explication afin qu’elle paraisse plus impressionnante. À leurs yeux, montrer directement les résultats devait sembler plus rapide que d’expliquer une capacité complexe.
Fay lui-même n’avait pas l’air de comprendre le potentiel de son pouvoir. Peut-être n’invoquait-il que des doubles d’autres personnes parce qu’il croyait que c’était tout ce qu’il pouvait faire.
Au lieu de tester différentes possibilités, il avait dû penser qu’invoquer des personnes aux capacités éprouvées ferait meilleure impression et serait plus efficace. Il s’était donc sans doute entraîné avec acharnement dans cette seule direction. Et, en effet, cette méthode finit par porter ses fruits dans sa vie précédente, où elle lui valut le surnom prestigieux d’Unité à lui tout seul de la Cavalerie.
Mais s’il pouvait offrir à la balance des armes ou des objets utiles et en créer des copies ? Pourrait-il aussi dupliquer des moyens de transport ? Ou des outils magiques, ou…
Tandis que divers objets lui venaient à l’esprit, une autre idée surgit soudain dans la tête de Yuder.
Et s’il existait un moyen d’utiliser le reflet dans le miroir sans l’invoquer réellement ?
Selon les souvenirs de Yuder, les doubles invoqués par Fay étaient toujours en bonne santé et propres, contrairement aux originaux. C’était probablement ainsi que Fay souhaitait les voir.
Alors, que se passerait-il si l’original était placé devant le reflet net du miroir, sans que celui-ci soit invoqué ?
La première chose qui lui vint à l’esprit fut la capacité d’un Éveillé guérisseur de sa vie précédente. Cet homme avait autrefois été médecin et se servait d’un petit miroir pour détecter des blessures invisibles à l’œil nu. Mais, ignorant la véritable nature de son pouvoir, il s’obstinait à parler d’un « miroir de vérité » et cherchait à le développer dans une autre direction. Il finit par en perdre le contrôle et mourut.
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à réfléchir sérieusement à la direction que pouvait prendre le développement des capacités…
Dans sa vie précédente, la progression de Fay avait été considérablement retardée. Malgré un entraînement plus acharné que la plupart des gens, il lui avait fallu des années pour affiner sa capacité au point de pouvoir s’en servir, ce qui était rare.
À bien y penser… ce genre de chose arrive souvent lorsqu’on tente de développer sa capacité dans une direction qui ne correspond pas à sa nature.
Maintenant qu’il comprenait le fonctionnement du pouvoir de Fay, Yuder commençait à voir les difficultés de son passé sous un nouvel angle.
Peut-être que la capacité de Fay n’était pas réellement conçue pour extraire des doubles destinés au combat, mais pour lui permettre d’utiliser ces doubles afin d’agir autrement sur leur original.
Il ignorait encore comment, mais s’il continuait à l’observer, il finirait par le découvrir.
S’il pouvait dépasser le simple fait de cracher du sang pour invoquer des doubles pendant quelques secondes de combat… et faire évoluer sa capacité vers quelque chose de bien plus facile à utiliser et de plus utile…
Alors qu’il en arrivait à cette pensée…
Quelqu’un s’approcha et lui asséna une tape sonore sur l’épaule.
« Yuder ! Te voilà ! »
« Gakein. »
C’était Gakein, dont le visage rayonnait deux fois plus que d’habitude. Son éclat était si aveuglant qu’il en devenait presque douloureux à regarder.
« Je suis vraiment heureux de te revoir. En voyant ton visage, j’ai enfin l’impression d’avoir vraiment profité de mes vacances ! »
À vrai dire, c’était plutôt à Yudrain Aile de lui dire ça.
Mais, à part ça… voilà que le prêtre Lusan et même Gakein commentent mon visage.
« Je ne crois pas avoir changé. Tu as bonne mine. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Tes yeux, ton teint… tu as l’air bien plus en forme qu’avant ton congé ! Tu n’as jamais eu l’air aussi bien depuis qu’on se connaît. »
« J’ai toujours été en bonne santé. »
« Bien sûr que je le sais ! Mais, tu vois… il y a quelque chose dans ton allure… »
Gakein sourit comme s’il regardait un petit frère, puis jeta un coup d’œil autour de lui et se pencha pour chuchoter :
« Enfin, bon. Tu as tellement bonne mine que je me dis que je devrais remercier le Commandant. »
« … »
Maintenant que le nom de Kishiar était sur la table, Yuder ne parvint pas à répliquer.
« Au fait, je cherche Sir Zuckerman depuis un moment, mais je ne l’ai pas encore trouvé. Tu sais où il est ? »
« Il n’est pas encore revenu. Il lui faudra quelques jours. »
Yuder lui annonça que Nathan Zuckerman était toujours à Peletta, où il réglait des affaires en suspens. Le visage radieux de Gakein s’assombrit légèrement.
« Je vois… Je me suis entraîné dur pendant les vacances et j’ai progressé à l’épée. Je voulais le lui montrer… Il faudra attendre, alors. Je voulais aussi le féliciter d’avoir été officiellement reconnu comme maître par Sa Majesté l’Empereur… »
D’ordinaire, Yuder se serait contenté de penser que Gakein s’était rapproché de Nathan Zuckerman. Mais il se souvint soudain que Nathan avait caché le surnom qu’il avait gagné à Peletta et s’était contenté de transmettre à ceux d’ici des rumeurs ridicules.
Le moment était bien choisi pour se venger.
« Si tu comptes le féliciter, pourquoi ne pas ajouter une chose à la liste ? »
« Hein ? Quoi donc ? »
Yuder lui raconta que Nathan Zuckerman avait récemment vaincu seul une horde de monstres volants à Peletta et qu’il avait, pour cette raison, gagné un nouveau surnom : l’Empereur Épéiste du Vent du Nord.
« Ouah… Il a reçu un surnom pareil ? Il ne m’en a pas parlé dans sa lettre… ! »
Gakein était dévasté d’avoir manqué un moment aussi glorieux, mais promit d’inclure ce nouveau titre dans ses félicitations.
« Oh, au fait, Yuder. Tu ferais peut-être bien de sortir un instant du quartier général de la Cavalerie. »
« Pourquoi ? »
« C’est peut-être mon imagination… mais je crois avoir vu dehors quelqu’un qui ressemblait beaucoup à Kiole la Diarca. Quand je me suis approché, il est parti en courant avant que je puisse bien le voir, alors je ne l’ai pas poursuivi… Mais si c’était vraiment lui, peut-être qu’il est venu te chercher ? »