Chapitre 1 180
L’expression de Sallandin — qui n’avait été jusque-là que celle d’une vieille femme acariâtre tenant une boutique poussiéreuse — avait changé. Le ton formel qu’elle avait adopté depuis leur deuxième visite, sa posture plus droite et le poids de chacun de ses mots témoignaient d’une prudence et d’un sérieux qu’on ne lui avait jamais vus.
« Pour commencer, oui. J’ai vu le groupe de mages venu autrefois étudier la répartition du mana dans les monts Airic. Pendant l’année environ qu’ils ont passée dans la région, j’en ai rencontré quelques-uns plusieurs fois pour de simples transactions. Ils vendaient des pierres de mana extraites des mines ou des outils magiques qu’ils fabriquaient à côté… Rien que des affaires. »
Un frisson parcourut l’échine de Yuder. Il fixa Sallandin, résolu à ne pas perdre une miette de ses paroles.
« J’ai aussi appris qu’un monstre avait surgi brusquement dans le village où ils séjournaient et y avait causé de lourds dégâts. À la suite de cette catastrophe, le village avait fini par être entièrement abandonné. Un terrible accident, vraiment. Je me souviens qu’on m’a raconté que des gens de la capitale étaient venus enquêter pendant un bon moment. Certains envoyés du Bureau des mages impérial sont même passés dans cette boutique. Là encore, pour des transactions ordinaires. »
« … »
« Monsieur Mel est venu ici pour la première fois environ un an après l’accident. Je ne l’avais jamais vu auparavant. Mais oui… dès notre première rencontre, j’ai soupçonné qu’il pouvait être un mage lié à cette tragédie. »
C’était inattendu. Elle n’avait jamais rencontré cet homme avant l’accident, et pourtant, dès qu’elle l’avait vu, elle avait été certaine qu’il était lié à l’événement ?
Kishiar sembla avoir la même pensée.
« Vous avez dit ne l’avoir jamais vu. Comment avez-vous pu le soupçonner ? »
Alors, Sallandin ôta lentement le châle posé sur ses épaules. Sans hésiter, elle remonta la manche épaisse de sa robe, dévoilant une marque sur son bras.
Juste sous le coude. Sur une partie du bras difficile à remarquer, un petit symbole, pas plus grand qu’un ongle.
« Vous voyez ça ? »
La marque à l’encre noire était simple : deux triangles se rejoignant par leurs pointes, à l’intérieur d’un cercle. Elle évoquait un papillon ou un sablier.
Et Yuder la trouvait étrangement familière.
Je l’ai déjà vue, c’est sûr… quelque part.
Tandis qu’il fouillait sa mémoire, Sallandin le regarda droit dans les yeux.
« Si vous êtes vraiment de la famille de monsieur Mel, vous avez dû la voir. Il avait la même marque. Elle était décolorée, presque effacée par une cicatrice, mais je l’ai reconnue. »
À ces mots, le souvenir lui revint avec une netteté fulgurante.
… C’est vrai. Le grain de beauté de grand-père.
Enfant, il s’était baigné avec son grand-père et avait remarqué une tache sombre à la forme étrange sur le haut de son bras, en partie cachée par une vieille cicatrice. Il la tripotait par curiosité, se demandant si elle était bizarre ou peut-être douloureuse. Son grand-père riait et lui disait que ça ne lui faisait pas mal du tout.
En grandissant, il n’eut plus besoin d’aide pour se laver, et cette marque cessa de l’intriguer. Elle devint simplement un détail familier chez quelqu’un qu’il aimait.
Est-ce que ça pouvait vraiment être… ?
Voyant l’expression de Yuder se faire plus grave, Kishiar lui murmura :
« Tu l’as déjà vue, n’est-ce pas ? »
« Oui. J’ai toujours cru que c’était un simple grain de beauté… »
« Ce n’est pas un grain de beauté. C’est un symbole. »
Sallandin poursuivit d’un ton égal :
« On l’appelle la “Boucle du Futur”. Je me la suis fait graver à l’époque où je suivais la voie de la magie. C’était l’emblème de la secte magique à laquelle j’appartenais autrefois. »
Tout comme les religions ont leurs branches et les chevaliers leurs écoles martiales, les mages se regroupent aussi en courants d’étude, selon leurs convictions ou leurs domaines de recherche. Leur nombre et leur nature varient énormément : même les maîtres et leurs élèves peuvent appartenir à des courants différents.
« De quel genre de secte s’agissait-il ? »
« Elle n’avait pas de nom. Elle n’était pas officiellement organisée et n’imposait aucune activité. Mais d’après ce que j’ai compris, elle existe depuis très longtemps. La seule règle était d’adhérer à la Révolution du Mana de Luma et de jurer de ne jamais utiliser notre magie pour faire du mal aux gens, mais seulement pour aider le monde. »
Le nom de Luma fit tressaillir le cœur de Yuder. Kishiar inclina légèrement la tête, impassible.
« Ça a l’air noble. »
« Oui, c’est vrai. Mais ce genre de règle n’est pas facile à respecter. Et la secte était si peu connue que presque personne ne prenait la peine de la rejoindre. Je l’ai fait uniquement parce qu’un mage plus âgé qui étudiait avec moi m’avait convaincue. Je n’ai même jamais su qui d’autre avait pu en faire partie. »
Le regard de Sallandin revint à son bras.
« J’avais complètement oublié cette histoire après avoir quitté la voie de la magie. Ou du moins, je le croyais… jusqu’au jour où j’ai vu le même symbole sur le bras de monsieur Mel. »
« Vous l’avez donc reconnu et vous avez compris qu’il était mage. Mais… vous ne lui avez pas demandé directement ? »
« Non. Pas directement. Je ne m’étais pas séparée du monde des mages en bons termes. Mais, comme je vous l’ai dit, je lui ai tout de même demandé s’il était mage ou érudit. »
Mais le grand-père de Yuder n’avait jamais répondu.
« Ensuite, j’ai essayé de tirer ça au clair par moi-même. S’il était vraiment mage, je me suis dit qu’il avait peut-être perdu la mémoire lors de l’accident. »
Jusque-là, tout concordait avec les suppositions de Kishiar et Yuder. Mais Sallandin était allée bien plus loin qu’ils ne l’avaient imaginé.
« J’ai discrètement interrogé les enquêteurs du Bureau des mages impérial qui passaient par ici. Ils m’ont confirmé qu’un mage correspondant à la description de monsieur Mel figurait bien sur la liste. Quand je leur ai dit qu’il était venu dans cette boutique, ils m’ont raconté l’histoire, non sans tristesse. »
D’après ce que Sallandin avait appris, le village où l’accident s’était produit avait été si complètement ravagé par les flammes qu’il était impossible de distinguer les morts des disparus. Les enquêteurs n’avaient même pas envisagé qu’il puisse y avoir des survivants : ils étaient trop occupés à évaluer les dégâts.
« Mais la description que j’avais entendue de ce mage ne correspondait pas du tout à l’homme que j’avais rencontré. »
« Elle ne correspondait pas ? En quoi ? »
« Il était réputé pour son sérieux dans ses recherches, mais aussi pour son entêtement extrême. Il n’avait pas de famille. L’histoire et les langues anciennes ne l’intéressaient pas. Il était très fier d’appartenir au Bureau des mages. Bruyant, tatillon, c’était un mage noble tout ce qu’il y a de plus typique. Il avait bonne réputation auprès des autres mages, mais ce n’était pas le genre d’homme à vivre tranquillement parmi les gens du peuple, même s’il avait survécu par miracle. »
« Je vois. »
« Pourtant, sa description physique correspondait parfaitement. Et aucun autre disparu ne lui ressemblait. »
« Alors, à quelle conclusion êtes-vous arrivée ? »
Un sourire intrigué se dessina sur les lèvres de Sallandin.
« C’est là que je me suis souvenue de quelque chose. De ce que mon aîné m’avait dit le jour où je m’étais fait graver ce symbole. »
Elle traça de nouveau le tatouage sur son bras en poursuivant :
« On raconte que la secte a été fondée par un grand mage. Il avait promis qu’un jour, il accorderait son pouvoir en guise de bénédiction à ceux qui suivraient les idéaux de la secte. Et, paraît-il, il y a des centaines d’années, un mage qui s’était sacrifié pour protéger les autres fut miraculeusement guéri par une force mystérieuse. On croit que cet événement, consigné dans l’Histoire comme un sort de guérison inexpliqué, était le résultat de cette bénédiction. Mais personne n’a jamais su qu’il appartenait à la secte. »
On aurait dit une légende, trop vague pour être crédible. Pourtant, Kishiar ne rit pas.
« Je connais cette histoire. Il y a environ quatre cent quatre-vingts ans, un mage de la Tour de la Perle a sauvé des gens lors de l’attaque d’un monstre et a été grièvement blessé. Il n’avait aucun clerc avec lui : il aurait dû mourir. Mais ses blessures ont soudainement guéri. Personne n’a su l’expliquer et, comme cela ne s’est jamais reproduit, on a conclu à une faveur divine. D’après ce que j’ai entendu, la Tour de la Perle l’a très mal pris. »
Alors, c’était vrai ?
« Je ne connais pas tous ces détails. Ce qui compte, c’est qu’il appartenait à la même secte. »
Sallandin esquissa un sourire en coin.
« D’après la secte, le mage a changé après avoir reçu la bénédiction. Il s’est mis à débiter des connaissances qu’il n’avait jamais étudiées. Il a fini par prétendre être la réincarnation du grand mage lui-même et on l’a déclaré fou. On l’a enfermé, et il est mort en captivité. »
« Ça ne ressemble pas à une fin heureuse. Ce détail ne figure pas dans les récits historiques. »
« Qui aurait cru un mage affirmant avoir reçu une bénédiction divine ? J’ai toujours pensé qu’ils s’étaient servi de cette histoire pour justifier de le disséquer en secret. »
« … »
« Mais si c’est arrivé une fois, ça peut peut-être se reproduire. Le même symbole. Une catastrophe qui aurait dû lui coûter la vie. Et un homme qui est revenu, changé, mais vivant. Vous trouverez peut-être ça absurde, mais je ne crois pas que ce soit si invraisemblable. »
La bénédiction du grand mage.
Yuder répéta silencieusement ces mots inconnus.
« L’histoire dit-elle qui était censé être ce grand mage ? »
« Je ne sais pas. Certains disent que c’était Estras, d’autres un mage sans nom venu d’un autre pays. Le mage plus âgé qui m’a fait découvrir la secte pensait que c’était Luma, puisque notre seule règle concorde avec la Révolution du Mana qu’on lui attribue. »
« … »
« Quoi qu’il en soit, c’est pour ça que j’ai observé monsieur Mel si longtemps. Je voulais savoir s’il était vraiment quelqu’un que le grand mage avait béni. Alors… j’ai discrètement veillé à ce qu’il ne croise jamais les autres mages de passage au village ou dans cette boutique. Et je l’ai observé pendant des années. »