Chapitre 1 177
Sallandin tendit la main et désigna un endroit.
« Ma chère, va me chercher ce livre, là-haut. À côté de celui à la couverture verte. »
Sa fille accourut et monta sur l’échelle.
« Mère, tu veux dire celui-ci ? »
« Oui. Celui qui est à côté de La Théorie des changements magiques selon le temps. »
Le livre qu’elle rapporta était vieux et épais. Sa couverture de cuir noir était déchirée à plus de moitié, et son titre était presque impossible à déchiffrer.
« C’est celui qu’il avait reconnu. Comme vous voyez, le titre est illisible, et le contenu est encore plus difficile à comprendre. On suppose que c’est un livre écrit au début de l’Empire, à l’époque de l’empereur Selsima. »
Chaque fois que surgissaient des explications aussi obscures, Yuder détournait discrètement le regard. Kishiar s’en apercevait et prenait naturellement le relais, donnant des explications limpides, sur le ton de la conversation.
« Hmm. À bien des égards, le règne de l’empereur Selsima fut une période sombre pour les érudits. Si un livre d’histoire de cette époque nous est parvenu, il doit être enfoui sous des couches de codes et de métaphores. »
« Exactement. Sans connaissances préalables, on n’y verrait qu’un banal essai sur la nature — ou pire, un carnet de voyage sans queue ni tête. »
« Alors, ce serait le Registre des nervures de feuilles de l’arbre à branches blanches ? »
« C’est ça. Tu le connais. »
« Je n’ai lu que les versions interprétées publiées par des érudits. Je n’ai jamais vu l’original. »
D’après Kishiar, au début de la fondation de l’Empire — après le Grand Cataclysme —, ceux qui avaient établi le nouveau monde et leurs descendants directs s’étaient montrés extrêmement prudents dans leurs écrits, surtout lorsqu’il s’agissait d’histoire. Au troisième empereur, la plupart d’entre eux avaient disparu, et des voix s’étaient élevées contre l’aversion excessive pour les écrits et les critères de censure en perpétuelle évolution.
La contestation atteignit son paroxysme sous le sixième empereur, Selsima.
Selsima était un souverain intransigeant, obsédé par la sécurité, qui considérait comme une menace quiconque prônait la liberté d’écrire et le persécutait avec acharnement. Les personnes réprimées dissimulaient leurs œuvres sous l’apparence d’essais anodins ou de journaux d’observation. Finalement, sous le septième empereur, le bureau chargé de censurer les écrits fut entièrement aboli.
« Donc, si le livre s’intitule Registre des nervures de feuilles de l’arbre à branches blanches, c’est parce qu’il prétendait décrire les nervures de l’arbre ? »
« Exactement. L’arbre à branches blanches, réputé pour ses nombreuses ramures, servait de métaphore pour consigner le nom de chaque nation et de chaque ville du continent à l’époque. Le livre manque de détails, mais il a l’intérêt de présenter des contrées étrangères, au-delà de l’Empire d’Or, contrairement à la plupart des autres ouvrages, qui se limitent à notre propre pays. »
Kishiar répondit avec aisance à Yuder.
« C’est ça. Il permet d’entrevoir les nations du début de l’Empire, mais à part ça, il est peu connu et peu apprécié. Et comme c’est l’original, il est encore plus difficile à lire. »
« Il me tente. Puis-je l’acheter ? »
« Quand nous aurons fini de discuter, tu seras libre de l’acheter ou non, comme tu voudras. Ce qui compte, c’est que cet homme, qui avait l’air d’un simple bûcheron, l’ait reconnu au premier coup d’œil comme un livre d’histoire. »
Sur ces mots, Sallandin ouvrit le livre. Comme elle et Kishiar l’avaient dit, son contenu était à première vue parfaitement illisible. L’écriture avait été délibérément rendue indéchiffrable, la grammaire était si archaïque qu’elle semblait appartenir à une autre langue, et des métaphores poétiques côtoyaient de véritables croquis d’arbres et de feuilles — au point qu’il était presque impossible de distinguer les unes des autres.
Sallandin effleura doucement les pages du bout des doigts et poursuivit :
« La première chose qu’il m’a demandée, c’est : “Quand ce livre a-t-il été écrit ?” J’ai répondu : “Sous le règne de l’empereur Selsima.” Alors, il m’a demandé quel numéro d’empereur c’était. J’ai cru qu’il se moquait de moi et je n’ai pas répondu. Mais il a tourné quelques pages, puis a dit juste : “le sixième”. »
Réussir à tirer une réponse aussi précise de ce fouillis… Même avec son expérience actuelle, Yuder n’y serait pas parvenu facilement.
Naturellement, cela lui rappela ce qu’avait dit la vieille femme de l’épicerie : lorsque son grand-père était arrivé au village, il ne savait même pas qui était l’empereur en exercice.
« J’ai cru que c’était une simple chance. Mais non. Il m’a dit qu’il voulait l’acheter parce qu’il pensait que ce livre pourrait m’être utile. Quand je lui ai demandé s’il savait seulement de quoi il s’agissait, il m’a répondu du tac au tac : “C’est un livre d’histoire, non ?” »
« … »
« Environ deux semaines plus tard, il me l’a rapporté. Il avait fini de le lire et voulait me le revendre pour en acheter un autre. Je ne l’ai pas cru, alors je l’ai interrogé sur le livre, et il a répondu juste. C’est là que je lui ai demandé s’il était mage ou érudit. D’habitude, je ne pose pas de questions personnelles à mes clients, mais j’étais trop surprise pour m’en empêcher. »
« Et qu’a répondu mon grand-père ? »
« Rien du tout. »
Sallandin répondit à voix basse.
« Je n’ai jamais eu de réponse. Il a simplement acheté un autre livre et s’en est allé. Je ne lui ai plus jamais posé la question. »
Le grand-père de Yuder continua pendant quelque temps à acheter des livres d’histoire, à les lire, puis à les rapporter à la boutique.
« Quand la plupart des livres d’histoire de notre boutique eurent disparu, je lui ai dit : “Ce n’est pas une librairie spécialisée. Si vous cherchez ce genre de livres, allez dans une vraie librairie ou dans un temple.” Mais il n’est allé ni dans l’un ni dans l’autre. Il s’est mis à acheter d’autres sortes de livres. »
Sallandin raconta que le grand-père de Yuder lisait tout ce qui lui tombait sous la main : des ouvrages de théologie, de magie, d’armement, d’éducation, d’administration, des essais, de la poésie, et même des journaux intimes.
« Au début, il revendait les livres dès qu’il les avait lus. Mais avec le temps, il en achetait moins et en gardait davantage. La plupart de ceux qu’il ne revendait pas étaient des rapports de recherche peu connus, du moins si je me souviens bien. Enfin, je suppose que c’était son goût. »
Elle claqua la langue et secoua la tête.
« C’est tout ce dont je me souviens. J’aimais bien les herbes ou la viande séchée qu’il m’offrait de temps en temps. Puis, un jour, il a tout simplement cessé de venir. Je me suis dit qu’il lui était arrivé quelque chose. Il avait l’air bien faible, vers la fin… Il est mort de maladie ? »
« Non. Il s’est effondré subitement et ne s’en est pas remis. Il est mort quelques jours plus tard. »
« Alors, au moins, il n’a pas souffert longtemps. J’ai moi-même vieilli, et rien n’est pire que de s’éterniser dans la douleur. On finit même par être gêné de se montrer devant ses enfants. »
« Mère… »
La fille de Sallandin eut l’air contrariée en entendant les paroles de sa mère, prononcées à moitié en riant. Mais aux oreilles de Yuder, elles sonnaient plutôt ainsi : *Vous savez que je suis vieille et malade. Si vous avez un tant soit peu de savoir-vivre, comprenez le message et partez.*
Une personne avec un tel tempérament n’était-elle vraiment qu’une mage en formation ?
Yuder fixa Sallandin. Son corps avait peut-être faibli, mais son regard brûlait toujours d’acuité. Il demanda :
« Pardonnez-moi, mais j’aurais encore une question. Mon grand-père posait-il souvent des questions comme celle dont vous avez parlé tout à l’heure ? Par exemple, pour savoir quel numéro d’empereur était Selsima ? »
« Des questions ? »
Le regard de Sallandin revint au livre d’histoire ouvert.
« Il en posait pas mal. Surtout sur le contenu des livres. Mais environ un an après qu’il a commencé à venir, il a cessé de dire des choses superflues. Du moins, à mon avis. »
« Vous ne l’avez jamais trouvé… étrange ? »
À la question de Yuder, Sallandin esquissa un sourire intrigué.
« Comme vous le savez, même si j’ai cessé d’exercer, j’ai été mage. Et les mages qui viennent ici… aucun n’est normal. Certains ont passé leur vie à essayer de transformer leurs larmes et leur morve en vin. Ne pas reconnaître le nom de l’empereur, à côté de ça, c’est à peine surprenant. »
« … »
« C’est tout. Si vous n’avez plus de questions, achetez ce que vous voulez et partez. »
Kishiar acheta le livre que le grand-père de Yuder avait reconnu autrefois, ainsi que quelques objets plus petits. Il devait s’agir d’outils magiques assez coûteux : la fille de Sallandin parut stupéfaite lorsqu’il les paya d’un seul coup. Jusque-là, elle n’avait pas semblé entièrement convaincue par les propos de sa mère. Mais voir quelqu’un débourser une telle somme sans sourciller la fit manifestement changer d’avis. C’était peut-être vraiment un noble déguisé.
« Que penses-tu de la dernière remarque de Sallandin ? »
Yuder posa la question à voix basse lorsqu’ils se furent suffisamment éloignés de la boutique.
« Qu’elle ne l’a pas trouvé étrange ? »
« Oui. »
« Pour un mage, c’est presque comme si elle disait qu’elle considérait aussi ton grand-père comme un mage. »
« C’est ce que je me suis dit aussi. »