Chapitre 1 168
« Si nous terminons les réparations du toit aujourd’hui, il n’y aura plus rien à réparer. »
« On dirait que le temps est avec nous. Ça devrait aller vite. »
Yuder se tenait aux côtés de Kishiar, contemplant la maison de son enfance. Ces derniers jours, ils avaient nettoyé chaque recoin, balayé une année de poussière et remplacé toutes les parties fissurées ou percées. Ils avaient aussi arraché les mauvaises herbes qui avaient envahi la cour : la maison pourrait ainsi tenir encore un bon moment.
Ça veut dire qu’il est temps de rentrer.
Comme si elle attendait ce moment, lorsqu’il était descendu acheter des provisions, la nouvelle lui était parvenue : le seigneur du territoire comptait faire le tour des villages. Quelqu’un qui n’avait jamais fait une chose pareille changeait soudain d’attitude et tentait quelque chose de nouveau… L’instinct animal de Yuder le mettait en garde : c’était mauvais signe.
Les rumeurs se sont répandues comme prévu. Mieux vaut partir avant que ça ne devienne pénible.
« Puisque nous avons fini de remettre la maison en état, nous ferions mieux de prendre la route pour la capitale demain à l’aube. »
« Déjà ? J’ai l’impression que nous ne sommes là que depuis trois jours… C’est dommage. »
Kishiar poussa un soupir théâtral, affichant une mine exagérément désolée. Ses intentions étaient si évidentes que Yuder ne put retenir un léger sourire au coin des lèvres.
« Ne sois pas si déçu. Tu pourras revenir une prochaine fois. »
« Tu comptais m’inviter à revenir ? »
Il pencha la tête d’un air pitoyable et son regard glissa vers Yuder. Ses yeux cramoisis luisaient entre les doigts posés contre sa joue. Devant ce regard malicieux et joyeux, Yuder hocha lentement la tête.
« Ce n’était pas prévu au départ. Au début, je voulais seulement remettre la maison en état et je n’avais pas l’intention de revenir. Mais… plus maintenant. Si j’en ai de nouveau l’occasion, je crois que je pourrais y passer plus de temps. »
« Vraiment ? »
« Oui. Sinon, je ne me serais pas donné tant de mal pour tout nettoyer et réparer aussi soigneusement. Alors, tu es le bienvenu ici quand tu veux, toi aussi. »
Pendant un instant, la joie de Kishiar se transmit clairement à travers leur lien. La chaleur qui envahit Yuder fut si intense qu’elle repoussa aussitôt le froid mordant de l’hiver.
Kishiar avait-il ressenti quelque chose de semblable lorsqu’il avait dit à Yuder qu’il pouvait venir à Peletta quand il le voulait, à l’époque ? Offrir à l’autre une clé sans conditions, lui en laisser librement l’accès… C’était semblable, mais différent des fois où ils s’étaient ouvert le cœur et livrés l’un à l’autre. Peut-être que cela avait davantage de poids parce qu’il ne s’agissait pas seulement d’un sentiment, mais d’un lieu concret, matériel : une maison emplie des vestiges de l’enfance de Yuder.
« Très bien. Alors je vais redoubler d’efforts pour finir le toit. »
« Tu n’as vraiment pas besoin d’en faire autant. »
« Ça ne me dérange pas. En fait, j’avais envie de mettre en pratique quelques connaissances utiles trouvées hier dans les livres et le registre. »
Kishiar, qui s’était adapté à la vie en montagne à une vitesse stupéfiante, ressemblait désormais presque à un paysan du coin, l’égal de Yuder. Malgré son allure élégante, qui détonnait dans ce cadre, il s’appuyait à présent sur des sources de savoir inconnues et essayait de nouvelles méthodes, dont certaines que Yuder n’avait jamais entendues évoquer.
Ni le silence morne, ni les corvées manuelles, ni la nature sauvage et indomptée ne l’avaient déstabilisé. Yuder, qui s’était inquiété au début, se sentit désormais un peu honteux de l’avoir fait.
Il a passé beaucoup de temps à voyager sous un déguisement, mais il n’a sûrement jamais vraiment vécu seul aussi longtemps.
C’était peut-être même là sa véritable vocation. Cette idée traversa l’esprit de Yuder.
« Qu’est-ce que tu as trouvé, cette fois ? »
« Dans le registre d’hier, il était question d’acheter de la pâte de zikon pour réparer un toit endommagé. Je ne le savais pas, mais apparemment, elle aide à coller et à isoler. »
« Quand on broie le zikon et qu’on le mélange, ça fait un isolant plutôt correct. »
C’était l’une des choses qu’il avait apprises enfant en regardant son grand-père travailler. Kishiar sourit.
« Maintenant que tu le dis, je me souviens en avoir lu quelque chose dans un recueil de travaux de recherche des mages d’Eril. Une étude affirmait que même du zikon bon marché pouvait devenir un matériau de grande qualité si on l’imprégnait de magie. »
Les nobles ne se donneraient jamais la peine d’utiliser une telle substance : ils se contenteraient de matériaux plus coûteux. Quant aux gens du peuple, ils n’avaient pas accès à la magie. En pratique, cette recherche n’avait donc aucune utilité.
Mais Kishiar la Orr était Kishiar la Orr. Même s’il n’était pas réputé pour ses talents de mage, il était tout à fait capable de manier une magie puissante et raffinée quand il le fallait.
« Nous avons déjà du zikon, il ne nous manque que la magie. J’ai vraiment envie d’essayer. Si ça marche bien, je poursuivrai mes recherches et j’essaierai de l’utiliser à Peletta ou ailleurs. Là-bas, ils ne se servent pas de zikon. »
Face à son expression enthousiaste et déterminée, Yuder n’eut qu’une chose à dire :
« … Tant que ça ne te demande pas trop d’efforts. »
« Parfait. »
Yuder aida à broyer le zikon qu’ils avaient acheté pour le toit, tandis que Kishiar versait soigneusement sa magie dans le mélange, dans le seau. Au contact de la magie dorée, la pâte de zikon grumeleuse, d’un brun boueux, se mit à luire d’une douce lumière blanche. Cette couleur avait quelque chose de bien trop luxueux pour une vieille maison en bois comme celle-ci.
… La vie réserve vraiment les spectacles les plus étranges.
Au bout d’un moment, Kishiar s’essuya le front et se redressa.
« C’est fait. Le résultat… hum. Pas mal pour un premier essai. »
« On peut s’en servir tout de suite ? »
« Non. Il faut attendre que la couleur change complètement. »
En attendant que la couleur change, Yuder observa la pâte de zikon, songeur.
Cette méthode de réparation au zikon n’était donc pas si répandue ?
Pour un noble, cela aurait pu se comprendre, mais Kishiar était aussi le seigneur qui avait considérablement amélioré la vie des habitants les plus pauvres de Peletta. L’hiver était tout aussi rude là-bas qu’ici. Dans les régions comme celles-ci, l’isolation était primordiale. Les seigneurs des territoires au climat rigoureux venaient souvent en aide à leurs gens pendant la saison froide. Kishiar avait forcément dû tomber sur des connaissances utiles à ce sujet.
Pourtant, s’il ignorait jusqu’à présent qu’on pouvait isoler avec du zikon, c’était bien la preuve que cette technique n’était pas courante.
Alors peut-être que mon grand-père avait appris à utiliser le zikon après avoir lu ces mêmes recherches.
À la connaissance de Yuder, son grand-père avait été le premier du village à utiliser du zikon pour réparer les toits. Les villageois lui en avaient été profondément reconnaissants, disant qu’il devait connaître toutes sortes d’astuces grâce à son expérience du monde.
L’isolation des toits n’était pas la seule chose que son grand-père leur avait enseignée. Il se servait souvent des matériaux disponibles sur place pour aider les autres dans leurs difficultés quotidiennes. Enfant, Yuder avait cru que c’était tout simplement normal.
Ces étranges notes sur la magie que je croyais sans rapport… Elles étaient peut-être liées, finalement.
« À quoi tu réfléchis si intensément ? »
« Hum… Je me demandais si tous ces documents sur la magie que mon grand-père avait rassemblés ne lui avaient pas servi à acquérir des connaissances pratiques pour la vie de tous les jours. »
« C’est drôle. Je commençais justement à me dire la même chose. »
L’homme qui avait lu tous ces livres et registres avec tant d’enthousiasme hocha la tête.
« Au début, je me suis demandé s’ils cachaient un sens particulier. Mais en les comparant au registre, j’ai trouvé un nombre surprenant d’objets qui semblaient inspirés des connaissances présentées dans ces travaux de recherche. Le zikon, évidemment, mais aussi pas mal d’autres choses. Par exemple… »
Kishiar énuméra quelques objets : un bloc de soutien spécial destiné à prévenir les blessures lors du sciage, ou encore une certaine pierre utilisée pour étalonner les Pierres magiques d’un appareil de chauffage aux Pierres magiques. C’étaient des objets dont la famille de Yuder s’était toujours servie sans y penser. Pourtant, les entendre ainsi énumérés par Kishiar fit naître en lui un sentiment nouveau.
« Je vois… »
« C’est inhabituel, mais c’est possible pour quelqu’un qui avait facilement accès à ce genre de matériaux. »
Yuder hocha lentement la tête.
« Oui. Peut-être que mon grand-père a vraiment travaillé dans un endroit lié aux mages ou aux érudits. »