Chapitre 1 151
À peine leurs mains se joignirent-elles que leurs corps s’élevèrent sans heurt dans les airs, comme si quelque chose, sous leurs pieds, les avait propulsés vers le haut. Ils n’eurent même pas le temps de s’étonner de ce contact.
« Ah… »
« Notre Commandant a toujours eu ce genre de pouvoir… ? »
Ceux qui assistaient à la scène pour la première fois clignèrent des yeux, incrédules, et déglutirent avec difficulté. Quant aux deux hommes, ils se comportaient comme s’ils avaient fait cela des centaines de fois : pour eux, c’était parfaitement naturel.
Kishiar jeta un dernier regard en arrière, puis sourit, l’air rusé d’un renard qui cache un secret, et leur fit signe de la main.
« Je vais vraiment profiter de mes vacances, maintenant. Alors, pendant notre absence, je compte sur vous pour vous conduire de manière à ce que personne ne remarque que nous ne sommes pas là. »
« Oui, monsieur ! Ne vous inquiétez pas ! »
« Bon voyage, duc. »
Sous les adieux des vassaux et des membres de la Cavalerie, les deux hommes s’avancèrent dans les airs. Bien qu’on eût dit qu’ils « marchaient », ils allaient si vite qu’ils ne furent bientôt plus que de minuscules points, trop rapides pour laisser derrière eux la moindre impression de stupeur. Ceux qui les regardaient, comme fascinés, ne reprirent leurs esprits que bien plus tard, lorsque la voix sèche d’Enk les tira de leur torpeur.
« Vous n’avez pas entendu ce qu’on vient de vous dire ? Le duc et le baron ne sont pas officiellement partis de Peletta. Ressaisissez-vous et retournez à vos postes ! »
« Ah… oui. Le duc est simplement consigné. »
Le fait que Kishiar eût été placé en confinement disciplinaire n’était pas un secret. Mais si l’on apprenait où il se rendait exactement, des obstacles inutiles risquaient de surgir. Ils avaient donc convenu de faire croire qu’il était toujours à Peletta et s’étaient entendus avec les vassaux pour accorder leurs versions.
De toute façon, même lorsqu’il se trouvait à Peletta, Kishiar était toujours difficile à suivre. Aussi, personne ne s’étonnerait de ne pas le voir pendant quelque temps. Malgré tout, les habitants de Peletta étaient prêts à faire comme s’il était présent, s’il le fallait pour assurer le bonheur de leur seigneur.
Alors que tous se dispersaient dans une agitation contenue, Mick Shuden rajusta ses lunettes et soupira.
« Si seulement j’avais le pouvoir de me déplacer aussi vite sur l’eau ou dans les airs, notre voyage jusqu’ici aurait été bien plus facile. »
« Quoi ? Le duc peut aussi marcher sur l’eau ? »
Mick gloussa devant l’étonnement de Durney.
« Je ne te l’ai jamais raconté ? Dans le Sud, le duc m’a emmené marcher sur l’océan. À côté de ça, marcher dans le ciel n’a rien d’impressionnant ! »
Les deux expériences étaient stupéfiantes, mais Mick exagérait le caractère mystique de la sienne. Ceux qui l’écoutaient se demandaient quels pouvoirs possédait vraiment l’homme qu’ils servaient — ou riaient, incrédules —, puis retournaient à leurs tâches. Parmi eux, des membres de la Cavalerie débattaient avec passion de ce qu’ils venaient de voir leur Commandant faire.
« Au fait, ce pouvoir du Commandant… Il doit se tenir par la main pour l’activer ? »
« C’est possible. Même ces types de l’Ancien Temps devaient se tenir par la main pour se téléporter sur de longues distances, non ? Ça marche peut-être pareil. »
« Ah ! C’est peut-être ça. Je veux dire, si le contact physique est une condition, à quel autre moment pourrait-on tenir la main d’un membre de la famille impériale ? Pas étonnant qu’on ne l’ait jamais su. »
« Yuder est impressionnant. Même si on me proposait le double de mon salaire, je ne crois pas que j’arriverais à toucher la main du Commandant. »
« Moi non plus… »
« Au fait, où Yuder et le Commandant sont-ils partis pour leur voyage de “confinement disciplinaire”, déjà ? Quelqu’un s’en souvient ? »
« Euh… maintenant que tu le dis, je ne crois pas l’avoir entendu. Tu t’en souviens, Edin ? »
« … »
Edin garda le silence. Il savait pertinemment qu’il lui suffisait d’attendre un peu : ses camarades, de plus en plus obsédés par l’entraînement et chaque jour un peu moins futés, ne tarderaient pas à oublier complètement leur question.
« Je… En fait, après avoir vu Shuseiner donner un en-cas à Yuder tout à l’heure, j’ai soudain très faim. »
« Ah… moi aussi. Allons chercher de quoi grignoter, puis on ira s’entraîner. »
« On fait la course jusqu’à l’antenne ? Sans pouvoirs, juste un sprint à la force des jambes. Le gagnant aura le double d’en-cas. »
« Ha ! Tu essaies de rafler plus à manger, hein ? D’accord, je relève le défi. »
« Le double d’en-cas ? C’est pour moi. Pousse-toi ! »
Ainsi s’écoula une nouvelle journée paisible à Peletta.
***
Yuder avait déjà traversé le ciel avec Kishiar à plusieurs reprises, mais c’était la première fois qu’ils parcouraient une aussi longue distance.
*Il m’a dit que ça ne lui coûterait pas trop d’énergie, alors je l’ai laissé faire… mais je ne pensais pas qu’il en serait capable à ce point.*
Quelles que fussent les améliorations apportées, la force qui les propulsait était désormais incroyablement rapide et fluide. De l’extérieur, cela ne devait pas sembler si extraordinaire, mais quand on songeait que Kishiar utilisait en ce moment une triple couche de cette force propulsive, il était presque impossible de croire qu’il s’agissait du pouvoir d’un être humain.
*D’abord, il pousse par-dessous pour nous soulever dans les airs, puis par-derrière pour maintenir une vitesse constante. Il détourne même le vent qui en résulte pour qu’il ne nous gêne pas… À ce stade, lui demander comment il s’y prend avec une telle facilité n’a plus aucun sens.*
Pour une personne ordinaire, parvenir seulement à s’élever dans les airs aurait constitué la limite absolue. Pourtant, l’homme qui avançait maintenant d’un pas léger en tenant la main de Yuder semblait se promener tranquillement.
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? Quelque chose te tracasse ? »
« Non. Je me disais seulement que chercher à deviner à quelle vitesse tes pouvoirs évoluent ne servait à rien. »
« Entendre le grand esprit de la Cavalerie dire ça me flatte tellement que j’ai envie de redoubler d’efforts. »
Yuder avait fini par accepter que d’autres membres lui donnent ce titre, mais l’entendre dans la bouche de Kishiar lui paraissait toujours étrange. En voyant Yuder serrer les lèvres, Kishiar rit comme un garçon, puis joua avec la main qu’il lui tenait avant de reprendre :
« Après mon rut, je pensais que la hausse de puissance due aux symptômes finirait par se résorber. Et c’est bien ce qui s’est passé, si l’on parle de puissance totale… mais, d’une manière ou d’une autre, j’ai l’impression de pouvoir agir bien plus efficacement. Mon corps me semble incroyablement léger. »
« C’est… une bonne chose, alors. »
« Mais ne t’inquiète pas. Je ne me laisserai plus griser par cette légèreté. »
Après ces mots légers, Kishiar accéléra légèrement.
En observant le monde défiler sous eux bien plus vite que lors d’une chevauchée, Yuder se demanda à quel point quelqu’un serait surpris s’il levait les yeux et les apercevait.
*À cette vitesse, on ne se rendrait probablement même pas compte qu’il s’agit d’une personne… Mais ça pourrait tout de même faire naître des histoires de fantômes ou quelque chose du genre.*
Rien ne pouvait arrêter leur voyage, aussi rapide que confortable. Kishiar guidait Yuder à travers le ciel, puis se posait brièvement chaque fois qu’ils trouvaient un bel endroit où savourer les provisions que Shuseiner avait préparées.
Ainsi, en une seule journée — alors qu’il leur en aurait fallu plusieurs —, ils parvinrent à descendre près du village natal de Yuder.
« Si je me souviens bien, ça devrait être par ici. J’ai raison ? »
Yuder observa le panneau indicateur dressé devant lui. Ces panneaux étaient disposés dans toute l’immense chaîne de montagnes afin d’empêcher les voyageurs de s’égarer ; il les connaissait bien.
La chaîne des monts Airik, qui traversait l’Empire du nord au sud, était souvent appelée l’épine dorsale de l’Empire, tant elle était vaste et longue. La plupart des gens ne pouvaient se représenter son immensité, mais en réalité, elle se composait de chaînes secondaires qui bifurquaient en diagonale comme des veines, l’ensemble étant désigné sous le nom de monts Rik.
À moins d’habiter dans la région, la plupart des gens mettaient tout cela dans le même sac et appelaient l’ensemble Airik.
Pour les habitants, le nom « Airik » désignait plus précisément la partie centrale, la plus vaste et la plus longue de la chaîne.
Et c’était là, en plein cœur de ces montagnes, que se trouvait le village natal de Yuder.