Chapitre 1 145
Au même moment, Yuder se tenait devant l’antenne septentrionale de la Cavalerie.
Ils ont vraiment accroché un arc et des flèches…
Il regrettait de ne pas avoir rendu visite comme il se devait à l’antenne du Nord depuis son arrivée à Peletta. Aujourd’hui serait sans doute sa dernière occasion, alors il était venu seul. Juste au-dessus de l’entrée, on avait fièrement exposé un arc et des flèches qui attiraient aussitôt le regard.
À moins que je me trompe, on dirait ceux que j’ai utilisés ce jour-là…
Il fixa l’exposition et soupira. Une partie de lui avait envie de tout décrocher sur-le-champ, mais il n’en fit rien et frappa à la porte. Les membres, déjà prévenus de sa visite, lui ouvrirent en grand avec des sourires enthousiastes.
« Oh ! Le divin archer qui abat l’ennemi du soleil est enfin arrivé ! »
« … Je devrais peut-être repartir. »
Son ton froid et impassible glaça l’atmosphère, et les membres changèrent aussitôt d’attitude.
« Non, non ! Entrez, je vous en prie ! Enfin… entre, je t’en prie, Commandant en second ! »
Ils le firent entrer à la hâte, l’aidèrent à retirer son manteau et l’installèrent devant la cheminée la plus chaleureuse du plus grand salon. Yuder s’était un peu inquiété que certains d’entre eux souffrent de séquelles après le combat, pour avoir poussé leurs capacités à leur limite ce jour-là, mais, fort heureusement, ce ne semblait pas être le cas.
« Yuder, tu as vu l’arc qu’on a accroché à l’entrée, pas vrai ? »
« On aurait dit celui que j’ai utilisé à l’époque. »
« Exactement ! Tu l’as reconnu ! On l’a obtenu auprès du capitaine Weliven. Tu sais combien il a essayé de ne pas nous le donner ? Je ne savais pas qu’il pouvait être aussi mesquin. »
« Au final, on a gagné. On a battu les représentants des Chevaliers de Peletta à trois parties de cartes sur cinq. »
« C’était dur. Heureusement qu’Edin a réussi son coup à la dernière manche. »
Tout en écoutant le récit de leur acquisition de l’arc utilisé par Yuder Aile, Yuder baissa les yeux vers la boisson chaude qu’on lui avait glissée dans la main. À vrai dire, il doutait que tous ces efforts en aient valu la peine, mais, devant leurs regards brillants, il préféra garder ses pensées pour lui.
« Quand Pieni sera de retour, on discutera de l’ajout d’un nouvel emblème à nos uniformes : un arc et des flèches à côté de l’insigne de la Cavalerie. Le symbole de notre antenne ! »
« Je n’ai pas vu les autres antennes, mais je crois que la nôtre est la meilleure. Elle est grande, bien équipée et proche de Peletta : c’est parfait ! Qu’en pense le Commandant en second ? »
L’antenne du Nord se trouvait dans un petit village non loin de Peletta, à quelques minutes à cheval seulement. Installée dans une ancienne forteresse réaménagée, elle avait plus fière allure que les autres antennes. Son terrain d’entraînement et ses dortoirs ressemblaient beaucoup à ceux du quartier général.
Elle disposait en outre d’excellents moyens de communication, qui permettaient de joindre facilement et rapidement les autres antennes ainsi que le commandement central.
On dirait un juste milieu entre la forteresse de Peletta et le quartier général de la Cavalerie.
Dans sa vie précédente, l’antenne du Nord était située loin de Peletta. Celle du Sud aussi. À l’époque, de nombreuses régions étaient hostiles à la Cavalerie ; leurs bases devaient donc être dissimulées dans des contrées reculées, ce qui entraînait un énorme gaspillage de ressources. Même après leur expansion et leur rapprochement des grandes villes, l’antenne du Nord était restée extrêmement éloignée de Peletta.
Comparée à cela, la base que Kishiar avait soigneusement bâtie ici se trouvait à un emplacement idéal pour qu’une antenne puisse vraiment remplir son rôle.
… Mais je ne peux pas le leur dire comme ça.
Yuder promena son regard sur les membres souriants, puis prit enfin la parole.
« Difficile à dire. Il faudrait que je vérifie par moi-même. Vous avez tous l’air en forme. Et si on allait faire quelques passes d’armes dans la cour d’entraînement ? »
« … Hein ? »
« Vous vouliez faire figurer l’arc sur l’emblème. Vous devez donc tous savoir en manier un, non ? Prenez-en un chacun et suivez-moi. »
« J-je ne sais même pas tirer… »
« Tu vas apprendre maintenant. »
Pour avoir parlé trop vite, les membres furent entraînés dans une série de duels rapides contre Yuder, sur le terrain d’entraînement. Quand le concert de cris se fut tu, Yuder récupéra les lettres venues d’autres régions qui lui avaient été adressées à l’antenne. Il n’avait reçu aucun courrier pendant le rut de Kishiar, et une petite boîte débordait à présent de lettres rien que pour lui.
« Je m’en vais. »
« Adieu… et, s’il te plaît, ne reviens pas… »
Les membres gisaient à terre comme des cadavres, en gémissant. Dans une atmosphère à l’opposé de celle qui régnait à son arrivée, Yuder eut un petit sourire en coin et sortit d’un pas assuré.
« … Yuder ! »
Il s’était arrêté un instant pour vérifier son cheval quand quelqu’un l’appela. En tournant la tête, il aperçut Edin, l’un des chevaliers récemment mis à terre, qui se tenait debout en vacillant, le visage livide.
Yuder cligna des yeux, se demandant ce qui se passait. Edin se tortillait les mains, hésita, puis s’approcha et murmura :
« Euh… ce jour-là, quand on combattait les monstres… je crois que… j’ai vu quelqu’un ? »
« … »
« Enfin… ça ressemblait au Commandant… »
Yuder se rappela que Kishiar l’avait observé depuis l’instant où il avait décoché cette dernière flèche.
Il l’a donc vu.
« Mais… cette personne, euh… Toi aussi, tu as une deuxième marque, alors tu vois ce que je veux dire, pas vrai ? On aurait dit qu’il était… enfin, dans cet… état. Tu sais… celui que seules les personnes ayant une deuxième marque peuvent sentir… »
La voix d’Edin s’affaiblit peu à peu et son visage rougit.
« La sensation était faible, et je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir sur le moment. Je suis juste tombé et je me suis concentré sur la situation. Mais après, en y repensant… j’ai compris que la personne que je croyais partie en mission avec toi était en fait là. Alors… peut-être que… »
Il voulait manifestement demander s’il était en rut, mais ne parvenait pas à prononcer les mots. Yuder hocha la tête à sa place.
« Tu as probablement raison. »
Ils n’avaient pas parlé du rut de Kishiar aux membres du Nord, non par manque de confiance, mais simplement par discrétion. À présent que tout était terminé, Yuder jugea qu’il pouvait confirmer ce qu’un membre observateur avait déjà deviné.
« Je le savais ! C’est pour ça que tu étais le seul à sortir ce jour-là… »
Même après avoir obtenu confirmation, Edin eut l’air encore plus sombre. Son visage vira du rouge au pâle tandis qu’il semblait perdu dans ses pensées. Il finit par fermer les yeux et demanda :
« Euh… Yuder. Je sais que c’est très personnel, mais… tu es venu dans le Nord pendant tes congés à cause d’une pression venue d’en haut, ou quelque chose comme ça ? »
« … »
Yuder ne comprit même pas comment il avait pu en arriver à cette conclusion. Mais puisqu’il s’agissait d’une question, il décida d’y répondre.
« J’ai l’air du genre à faire les choses juste parce qu’on me le demande ? »
« Non ! Pas du tout ! »
« Alors, quel est le problème ? »
« C’est juste que… je me suis mis à penser que le Commandant et toi étiez partis en même temps. Et je sais que vous faites tous les deux beaucoup pour les personnes ayant une deuxième marque, mais quand même… ce que j’ai vu ce jour-là, l’expression du Commandant était tellement… »
« Tellement quoi ? »
Edin baissa la tête et laissa échapper un petit gémissement avant de murmurer :
« Je ne sais pas comment le dire. C’est juste que… il semblait entièrement concentré sur toi. Comme s’il ne voyait rien d’autre. »
Yuder cligna des yeux, surpris.
« Je veux dire, oui, tu es son aide le plus digne de confiance, alors… je comprends qu’il te regarde comme ça. Mais ce que j’ai ressenti, c’était… différent. Plus j’y repensais après coup, moins j’arrivais à m’en défaire. Alors je me suis dit que… même si je me trompais, je devais t’en parler. »
Qu’est-ce qu’il raconte…
Yuder ne voyait pas où Edin voulait en venir, mais, en même temps, il comprenait vaguement. À tout le moins, il comprenait qu’Edin avait perçu quelque chose d’intense dans le regard de Kishiar et s’inquiétait pour lui à cause de cela.
Il hocha donc la tête.
« D’accord. Mais je peux te demander quelque chose ? »
« Tout ce que tu veux ! »
« Si j’ai bien compris, l’expression du Commandant quand il me regardait était assez intense pour t’inquiéter. Alors… tu as eu l’impression qu’il avait l’air dangereux ? »
Edin marqua une pause. Puis il secoua lentement la tête, avec insistance.
« … Non. Pas du tout. C’est bien ça, le problème. »
Oui. C’est ce que Yuder pensait.
Avec un léger sourire, il répondit calmement :
« Alors, quelle que soit la raison de ton inquiétude… tu n’as pas à t’en faire. Je suis venu ici parce que je le voulais, et j’ai fait ce que je voulais. »
Edin le fixa un instant avec admiration, puis haussa lentement les sourcils. Ses lèvres s’entrouvrirent, comme s’il venait de comprendre.
« … Oh ! Alors tu savais tout… Je me suis inquiété pour rien. Quel soulagement… vraiment… »
« … »
« Je n’ai raconté à personne ce que j’ai vu, d’accord ? Et je ne le ferai jamais ! Si tu as besoin de mon aide, n’importe quand, dis-le-moi ! »
Il lui donna une bonne tape dans le dos, suivie d’un salut militaire de la Cavalerie tout à fait superflu, puis se redressa, résolu.