Chapitre 1 098
Pourquoi lui demandait-il ça tout à coup ? Même si Kiole ne travaillait pas un seul jour de sa vie, personne, dans la maison Diarca, ne trouverait à y redire. Après tout, quand il avait insisté pour devenir chevalier, pas une seule personne ne s’en était réjouie.
Kiole répondit avec hésitation.
« Oui… Je suppose. Il faudrait que la Garde impériale ou Père me donne des nouvelles pour que ma prochaine affectation soit confirmée, mais je n’ai encore rien reçu. Pour l’instant, je crois que je suis toujours officiellement en congé. Mais pourquoi tu me demandes ça… ? »
« Parfait. Demain, j’aimerais que tu ailles à l’extérieur du Septième Mur à ma place. »
« Pardon ? Moi ? Pourquoi… ? »
« Comme tu le sais, beaucoup de visages ont changé parmi les soldats de notre maison, ces derniers temps. »
Kiorne faisait référence aux soldats Éveillés récemment recrutés.
« Ah. Oui, c’est vrai. »
« On m’a rapporté que la gestion était devenue difficile à cause de toutes ces nouvelles recrues. Je comptais m’y rendre en personne, mais une réunion urgente s’est imposée. »
Kiorne poussa un soupir, le visage toujours impassible.
« Comme il s’agit d’individus dangereux, je ne pouvais pas demander à nos autres frères et sœurs. Mais tu es le seul de la famille à savoir manier une épée et, puisque tu as passé du temps avec la Cavalerie, je suis sûr que tu saurais te débrouiller face à des gens dangereux. »
« Me débrouiller… Je n’irais pas jusque-là… »
« J’ai entendu dire que tu avais très bien géré l’incident du Prince héritier dans le Sud, et que tu étais revenu couvert d’honneur, au point que Père t’avait reconnu. C’est vrai, non ? »
Moi ? Vraiment ? De ce voyage, Kiole ne gardait que le souvenir d’avoir eu envie de pleurer à cause de la folie du Prince héritier, puis d’avoir passé sa période de confinement à lire ses livres préférés. Mais entendre ça de la bouche de son frère aîné, d’ordinaire si distant, le rendit un peu gêné et lui donna curieusement confiance en lui.
« Ah, ah. Bien sûr. Haha. Je ne sais pas si Père m’a reconnu, mais j’ai fait de mon mieux pour la famille. »
« Père t’a sans aucun doute reconnu. Sinon, il ne t’aurait pas libéré si vite de ton confinement ni prêté attention à toi. »
Le ton de Kiorne semblait le même que d’habitude, mais une ombre ténue s’y glissait. Kiole, toujours aussi peu perspicace, ne fit que s’agiter, perdu.
« V-Vraiment… ? »
« Oui. J’avais aussi été surpris, à l’époque, quand tu avais essayé de le protéger pendant cette promenade avec Père, en repoussant ces individus dangereux. Il a dû voir tous les efforts que tu fournissais. Ça l’a impressionné. »
« Ah… »
« Jusqu’à récemment, je pensais que tu n’étais qu’un fauteur de troubles qui se moquait de la famille. Mais plus maintenant. Tu as beaucoup grandi sans que nous nous en rendions compte, Kiole. Notre conversation d’aujourd’hui me l’a confirmé. »
« Grand frère… »
« Tu sembles plus dévoué à la maison Diarca que certains de nos autres frères et sœurs qui, malgré leur âge, comptent encore sur Père et moi pour tout. Je crois qu’il est temps que tu commences à te familiariser avec les autres responsabilités de la famille. Tu ne crois pas ? Tu ne vas pas tout rejeter comme avant en disant que tu ne t’intéresses qu’à manier l’épée, si ? »
Kiorne évoqua avec désinvolture le comportement passé de Kiole. Ce dernier, qui avait bel et bien délaissé toutes les affaires familiales après avoir rejoint la Garde impériale, sentit une pointe de culpabilité lui serrer la poitrine.
À vrai dire, ça m’ennuie… mais si Grand Frère insiste autant, je suppose que je dois y aller.
La plupart des nouveaux soldats Éveillés étaient d’anciens mercenaires rustres. Comment ses frères et sœurs aînés, qui n’avaient jamais tenu une véritable épée, pourraient-ils s’en occuper ? Kiole savait au moins à quelle vitesse les Éveillés pouvaient agir et à quel point ils étaient dangereux. Même les membres bien entraînés de la Cavalerie pouvaient être difficiles à gérer, alors ceux-là…
Il déglutit avec difficulté, puis hocha la tête.
« … D’accord. J’irai. »
« Bien. Merci. »
Kiorne sourit en lui tapotant l’épaule.
« À ton retour, asseyons-nous pour parler tranquillement de ton séjour dans le Sud. Je devrais aussi prendre des nouvelles de mes enfants ; ça fait un moment. »
Je préférerais vraiment éviter… Kiole grimaça en pensant à ses neveux et nièces, qui n’étaient pas beaucoup plus jeunes que lui, puisque Kiorne s’était marié tôt. Ils ne le détestaient pas ouvertement comme les autres frères et sœurs, mais ils ne lui avaient jamais témoigné la moindre gentillesse non plus.
… Pour être franc, Kiorne non plus.
« … Oui. »
Voyant Kiole traîner sur le mot, Kiorne eut un petit rire.
« Oh, au fait. Je viens de me rendre compte que nous sommes debout depuis tout ce temps. Pardonne-moi cette impolitesse. Tu prendrais un thé… ? »
« Pas besoin. J’ai d’autres endroits où aller. »
Kiorne déclina aussitôt.
« Eh bien, Kiole. Je compte sur toi pour demain. Ah, et gardons cette affaire entre nous. Père m’a confié cette tâche, et s’il apprend que je l’ai refilée à quelqu’un d’autre, il risque de mal le prendre. Tu comprends, n’est-ce pas ? »
L’anneau au doigt de Kiorne accrocha un faible éclat. C’était un Outil magique, capable de laisser une trace sur quiconque le touchait et de permettre ainsi de le localiser pendant un certain temps.
Kiole ne remarqua rien et se contenta de hocher la tête.
« Oui. Compris. »
« Tu es fiable. Je compte sur toi. »
Après avoir indiqué à Kiole où se rendre le lendemain, Kiorne partit rapidement, comme s’il ne supportait pas de rester une seconde de plus dans cette pièce.
Que l’héritier prudent de la maison Diarca vienne seul, sans escorte, rendre personnellement visite à un frère cadet à qui il avait à peine parlé de toute sa vie… c’était très inhabituel. Mais Kiole ne trouva pas cela si étrange.
Le lendemain, Kiole se rendit à l’endroit que Kiorne lui avait indiqué.
Au-delà du Septième Mur de la capitale se dressait une petite forteresse qui abritait les soldats privés de la maison Diarca.
Depuis que la maison Diarca avait sauvé la Famille impériale d’une rébellion, des siècles auparavant, elle était la seule maison noble autorisée à stationner des troupes privées dans une zone précise, la plus proche de la capitale.
Désormais, seuls les membres de la lignée directe, le duc ou l’héritier pouvaient y entrer et en sortir librement. On disait que même l’Empereur ignorait l’ampleur réelle des lieux.
« Jeune Maître, vous voilà. »
L’un des intendants-soldats de la maison Diarca, que Kiole connaissait assez bien, s’inclina aussitôt en le voyant.
« Oui. J’ai appris que mon frère ne pouvait pas venir aujourd’hui, alors je l’ai remplacé. On m’a dit que les nouvelles recrues causaient des problèmes. Qu’est-ce que je dois faire, exactement ? »
Il parla vite, désireux d’en finir. L’expression de l’intendant changea étrangement un bref instant.
« … Vous êtes bien le Jeune Maître Kiole ? »
« Quoi ? »
« Ah, non, toutes mes excuses. J’ai entendu dire que vous étiez devenu plus valeureux, ces derniers temps, mais vous voir en personne m’a pris au dépourvu. Pardonnez-moi cette maladresse. »
« C’est quoi, ce bordel ? Arrête de dire des choses bizarres et dis-moi juste ce que je suis censé faire. »
« Haha, bien sûr. On dirait… que lord Kiorne ne s’est pas trompé de personne, après tout. »
Laissant derrière lui cette remarque énigmatique, l’intendant guida Kiole à l’intérieur.
« Nous devons inculquer aux nouveaux soldats la loyauté envers la maison Diarca, mais la tâche s’avère assez difficile. Dernièrement, ils se plaignent d’être surmenés. Nous les payons plusieurs fois plus que les mercenaires ordinaires, et ils trouvent encore à râler… »
« On leur donne du travail ? Quel genre de travail Père pourrait-il bien leur confier ? »
« On ne vous a rien dit ? »
« Dit quoi ? »
« Non, laissez tomber. Bref, lord Kiorne comptait les féliciter pour leurs services et distribuer quelques récompenses aux plus méritants. Je suppose que vous pouvez vous en charger à sa place. »
« D’accord… compris. »
À cet instant, un fracas retentit dehors, suivi par quelqu’un qui appela au secours.
« Intendant ! Il y a encore une bagarre ! Envoyez quelqu’un, vite ! »
Le visage de l’intendant se tordit de frustration et d’épuisement.
« Bon sang, ces gamins… Haah… Je vais m’en occuper. Veuillez patienter ici ; ou, si vous le souhaitez, je peux demander à quelqu’un de vous faire visiter. »
Il s’éloigna en hâte. Kiole attendit un instant… puis s’ennuya rapidement et sortit. Un garçon petit et mince s’inclina à la hâte.
« Ah, bonjour, Jeune Maître. »
« Je m’ennuie. Je vais faire un tour. Il y a quelque chose d’intéressant à voir ? »
Qui savait s’il reviendrait un jour ici ? Autant en profiter pour regarder les lieux. Le garçon, bien que décontenancé, le guida docilement.
Les casernes des soldats de la maison Diarca étaient mieux équipées que la plupart des terrains d’entraînement des chevaliers. Mais l’atmosphère était très différente de celle de la dernière fois où Kiole était venu avec son père.
Des fracas et des cris partout… Quel désordre. Pas étonnant qu’ils aient voulu que quelqu’un vienne inspecter les lieux.
« Tu sais pourquoi l’ambiance est aussi mauvaise ? »
À la question de Kiole, le garçon hésita, puis répondit.
« E-Eh bien… les soldats plus anciens n’aiment vraiment pas les nouveaux… alors ils n’arrêtent pas de se battre… »
La situation lui semblait étrangement familière. Kiole fronça les sourcils, se rappelant l’époque où il avait provoqué la Cavalerie et s’était fait écraser par Yuder Aile.
« … Personne n’essaie de les arrêter ? »
« Certains ont essayé, mais… »
« Mais ? »
« Ces personnes… les intendants ne les aimaient pas, alors elles sont enfermées dans la prison, maintenant… Depuis, les bagarres ont empiré… »
Mais c’est quoi, cette histoire ?
La version courte suffisait déjà à lui donner mal à la tête.
Mon travail ici consiste vraiment à filer un peu d’argent à quelques types ? Ça ne va rien arranger…
Kiole soupira, mais se retint de faire demi-tour pour rentrer chez lui.
« Emmène-moi là-bas. »
« Pardon ? Où… »
« À ceux qui sont enfermés ! Emmène-moi les voir ! »
La prison était, sans surprise, immonde. En temps normal, Kiole n’y aurait pas mis les pieds, mais après avoir été enlevé et avoir failli mourir dans une cellule bien pire, aux mains des sbires de la maison Apeto, dans l’Est, cet endroit ne l’impressionnait plus.
Sans cet incident, je n’aurais pas recroisé ce monstre de la Cavalerie…
Il en gardait encore de l’amertume. Tandis qu’il ruminait, les prisonniers à l’intérieur le remarquèrent.
« Q-Qui êtes-vous ? »
« Je suis Kiole da Diarca. J’ai entendu dire que vous étiez ceux qui essayaient d’empêcher les bagarres ici. C’est vrai ? »