Chapitre 1 090
« Ce Fay avait un pouvoir plutôt inhabituel. C’était comme… quelque chose de semblable à un miroir. »
« Ah, tu veux dire celui qui créait des copies des gens ? »
« Oui, c’est ça. »
« Je m’en souviens aussi. Lors du premier test, quelqu’un qui ressemblait exactement à Ishias est apparu devant lui et a soudain utilisé son pouvoir. Il a été tellement surpris qu’elle a failli tomber. »
Tout en écoutant les membres discuter, Yuder observa discrètement leurs visages.
Alors, c’est bien le même homme que dans mes souvenirs.
Dans sa vie passée, il avait reçu le nom de famille Failan. On le connaissait sous le nom de Fay Failan.
La première fois que Yuder vit Fay, celui-ci avait déjà été transféré de l’antenne du Nord à la capitale en raison du caractère exceptionnel et du potentiel de son pouvoir.
Il pouvait créer un sosie de quelqu’un à partir d’une partie de son corps, comme des cheveux ou des ongles. La copie pouvait utiliser les pouvoirs de l’original et même prononcer quelques phrases, en obéissant aux ordres de Fay. C’était, en somme, une réplique en miroir.
Son pouvoir semblait incroyable, mais dans sa vie passée, Fay avait été considéré comme un poids mort pendant plusieurs années après son intégration à la Cavalerie. La raison principale était que ses copies ne duraient que quelques secondes et qu’il ne pouvait pas activer son pouvoir sans obtenir une partie du corps de quelqu’un. En outre, plus le pouvoir de l’original était puissant ou complexe, plus il était difficile de le reproduire — et plus difficile encore de faire en sorte que la copie l’utilise vraiment. Autrement dit, quelqu’un comme Yudrain était impossible à dupliquer.
Et il ne pouvait pas non plus se copier lui-même, ce qui n’arrangeait rien.
Pourtant, après quelques années de labeur au sein de la Cavalerie, le pouvoir de Fay commença à évoluer. Le jeune homme, autrefois si nerveux qu’il n’osait pas croiser le regard de Yudrain pendant l’entraînement, finit par le regarder droit dans les yeux. Un jour, il parvint même à créer un sosie de Yuder au cours d’un véritable combat, plongeant l’ennemi dans le chaos. Bien sûr, la copie ne dura qu’une seconde environ et disparut avant d’avoir pu faire quoi que ce soit. Mais ce bref instant de stupeur suffit au véritable Yuder pour frapper et tuer.
Quand Fay fut capable de maintenir une copie de Yuder pendant une dizaine de secondes, il devint Commandant adjoint de la Cavalerie. Par la suite, il put reproduire sans difficulté les pouvoirs de la plupart des membres, même si la durée restait limitée. Malgré tout, beaucoup commencèrent à considérer son pouvoir avec admiration.
C’est alors que le surnom de Cavalerie à lui tout seul s’imposa : avec lui seul, on aurait dit qu’on disposait de toute une troupe.
Fay excellait particulièrement dans la reproduction des pouvoirs élémentaires des Éveillés. Yuder soupçonnait que c’était parce qu’il avait passé tant de temps à essayer de recréer son propre pouvoir lié à la nature.
Utiliser les pouvoirs des autres comme s’ils étaient les siens… en cela, il ressemble à ce faux Sage, Diemon.
Fay resta Commandant adjoint jusqu’au jour où Yuder mourut. Bien sûr, il ne crut jamais aux avertissements de Yuder sur les failles anormales ni sur l’apocalypse imminente. En fait, un jour, il lui dit :
« Le taux d’échec des missions de la Cavalerie ne cesse d’augmenter, et de plus en plus de membres meurent. Le Commandant et le Commandant adjoint sont morts, et pourtant tu t’obstines à poursuivre cette enquête insensée. Tu crois vraiment que tout le monde se taira éternellement, comme jusqu’à présent ? »
Fay ne parlait jamais à Yuder en dehors des affaires officielles. La rudesse de cette phrase n’en était que plus frappante.
Ce fut leur dernière conversation.
Peu après, Yuder quitta de nouveau la Cavalerie et poursuivit ses recherches, à l’affût de la moindre trace des failles. Il revit Fay le jour de son exécution. Celui-ci se tenait près du trône vide, le bâton de mana rouge qui avait autrefois été le symbole du Commandant de la Cavalerie — son symbole — à la main.
Il ne se souvenait plus clairement de l’expression de Fay. Après que la colère brûlante d’avoir été dépouillé par un subordonné se fut dissipée, il avait cessé de s’en soucier complètement.
Tandis que Yuder se remémorait tout cela, les membres de l’antenne du Nord poursuivirent leur discussion.
« Il est discret. Il ne parle pas beaucoup. Weliven disait qu’il avait l’air timide, et Shuseiner trouvait qu’il gardait ses distances avec les autres, sans pour autant avoir mauvais fond. »
« Ah, mais je l’ai vu parler avec passion une fois. Quand on a évoqué la Cavalerie. »
Yuder fronça légèrement les sourcils.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Raconte-moi. »
« Ha ha, ça t’intrigue ? »
Ils échangèrent des regards entendus et ricanèrent avant de répondre.
« La plupart des nouvelles recrues admirent les membres de la première génération, mais Fay se démarquait vraiment sur ce point. Chaque fois qu’on prononçait ton nom ou celui du Commandant, ses yeux s’illuminaient et il se mettait à poser toutes sortes de questions. »
« … Le mien et celui du Commandant ? »
« Oui. Il disait qu’il avait toujours admiré le Commandant — ça se comprend, je suppose, puisqu’il vient du Nord. Mais il connaissait aussi tes exploits par cœur, ce qui nous a surpris. »
« Il avait tellement envie de rencontrer le Commandant, mais ils ne se sont pas croisés et il a été envoyé à la capitale à la place. Il a dû être effondré. »
« Hé, ne le présente pas comme un fanatique louche. Bref ! On voulait juste dire qu’il avait ce côté passionné auquel on ne s’attendait pas. »
Ishias intervint et donna une tape dans le dos des autres quand elle vit Yuder froncer les sourcils en silence. Elle semblait croire qu’il était agacé.
Mais ce n’était pas l’irritation qui faisait froncer les sourcils de Yuder. C’était le décalage entre le Fay dont il se souvenait et celui dont il entendait parler à présent.
Il disait qu’il admirait Kishiar depuis le début ? Dans ma vie précédente, je n’en ai jamais entendu parler.
C’était possible, bien sûr. Originaire du Nord, Fay avait pu entendre parler de Kishiar, duc de Peletta et ancien Commandant. Pourtant, il n’avait jamais parlé de lui, pas une seule fois, même au détour d’une conversation.
… Serait-ce l’un de ces souvenirs liés à Kishiar qu’on m’a effacés ? Non… Ça ne semble pas être ça.
« Oh ! Ça me revient : Weliven avait dit autre chose à son sujet. »
« Quoi donc ? C’était tout ce que je savais. Qu’est-ce qu’il y a d’autre ? »
« Pas grand-chose. Après la sélection de Fay, Weliven avait revu son dossier de candidature et y avait trouvé son lieu de naissance et les informations sur sa famille. Il lui avait rappelé le jeune Sir Zuckerman. Il disait que ça expliquait pourquoi le gamin avait l’air timide. »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Comme je l’ai dit, pas grand-chose. Le village natal de Fay semblait vraiment isolé. J’ai pensé que Weliven voulait dire qu’il était timide parce qu’il avait grandi dans un endroit coupé du monde. »
« Arrête de raconter à Yuder le moindre détail. Donne-lui seulement l’essentiel. »
Mais pour Yuder, c’était là l’essentiel.
L’enfance de Nathan Zuckerman. Un village isolé. Une remarque sur sa timidité… Je crois que j’ai compris.
Yuder fit poliment semblant de suivre la discussion qui continuait sur les autres recrues, puis s’éclipsa. Sans surprise, il se rendit directement auprès de Weliven.
Il le trouva au quartier général de la Cavalerie, près du Château de Peletta. En le voyant, Weliven se leva brusquement, surpris.
« Oh. Que nous vaut l’honneur de votre visite… ? »
« J’aimerais vous poser quelques questions sur l’une des nouvelles recrues de l’antenne du Nord : Fay. »
Weliven cligna des yeux, déconcerté. À son seul regard, Yuder devina qu’il se souvenait de Fay.
« Je me souviens de lui… mais que voulez-vous savoir exactement ? »
« Je vais être direct. »
Yuder soutint le regard du capitaine aguerri, aux yeux perçants comme ceux d’un faucon, et lui demanda sans détour :
« Fay était-il d’origine sudiste ? »
Oui. Voilà ce que Yuder avait déduit en rassemblant les remarques de Weliven.
Nathan Zuckerman était né de parents sudistes et avait passé son enfance dans un village ségrégué réservé aux prisonniers du Sud. S’il n’avait pas rencontré Kishiar lors d’une brève convalescence dans le Sud, il aurait peut-être vécu caché, sous la surveillance constante de ceux qui le jugeaient comme l’enfant de captifs.
S’il y avait quelqu’un qui connaissait cette histoire, c’était bien Weliven, qui s’était occupé de Nathan depuis son arrivée à Peletta. Si le village natal de Fay avait évoqué ce souvenir chez lui, qu’est-ce que cela pouvait signifier d’autre qu’une ascendance sudiste ?
Fay n’avait pas l’air sudiste… mais Naham non plus, après tout.
Si Naham ne l’avait pas révélé lui-même, personne n’aurait deviné ses origines. Sans l’avoir rencontré, Yuder n’aurait peut-être même pas envisagé cette possibilité.
Il vit le visage de Weliven changer peu à peu. Les yeux du chevalier chevronné s’écarquillèrent. Il ouvrit la bouche comme pour parler, mais aucun mot ne lui vint pendant un instant. Puis, avec difficulté, il finit par répondre :
« … Oui. C’est exact. Comment l’avez-vous deviné ? »
Comme il s’en était douté.
Yuder sentit une pièce de la vérité qu’il n’avait jamais connue trouver parfaitement sa place dans sa poitrine.