Chapitre 1 089
Revlin Shan Apeto. Autrefois considéré au sein de la maison Apeto comme un enfant maladif et inutile, il était désormais un fier membre de la Cavalerie. Pourtant, contrairement à Pruelle, issu de l’une des Quatre Maisons Ducales, qui avait complètement abandonné son nom de famille, Revlin n’avait jamais tout à fait renoncé au nom d’Apeto.
Conserver ce nom de famille signifiait une chose : il avait toujours les droits accordés à un descendant direct de la lignée. Autrement dit, Revlin avait autorité pour se rendre dans les territoires de la maison Apeto et y donner des ordres à tout moment.
Bien sûr, il n’a jamais exercé ce droit. Et il ne le fera probablement pas non plus à l’avenir.
Mais l’essentiel, c’était que les membres de la maison Apeto l’ignorent. C’était là le point crucial.
Afeim, le siège du pouvoir de la maison Apeto, n’était guère accueillante envers Peletta ou Kishiar. En temps normal, ils n’auraient pas laissé les chevaliers de Peletta ni les membres de la Cavalerie mettre les pieds sur leurs terres ; et si quelqu’un s’y était introduit en douce, ils auraient réagi avec fureur et l’auraient accusé de tous les torts.
Mais que se passerait-il s’ils avaient la preuve qu’un descendant direct de la maison avait autorisé l’accès à Afeim ? Et si cette autorisation ne venait pas du prince aîné Eishes, souffrant et à l’article de la mort, mais de Revlin, le seul héritier direct encore en bonne santé ?
La maison Apeto considère sans doute Revlin comme le futur duc le plus probable. Même s’ils détestent Peletta, ils ne peuvent pas l’ignorer.
Yuder savait parfaitement combien de moyens la maison Apeto avait employés pour tenter de ramener Revlin dans son giron. Revlin avait toujours fait comme si cela lui était égal qu’une branche cadette prenne le pouvoir après la mort d’Eishes, mais les membres de la maison Apeto, eux, n’en avaient clairement pas l’intention. Ils étaient du genre à accorder plus d’importance que quiconque aux lignées du sang.
Et c’était précisément sur cet instinct que Kishiar avait misé. Il avait envoyé à Revlin une lettre brève et précise. Il y décrivait l’anomalie de la faille dans le Nord et les marchands suspects, puis précisait qu’ils entreraient à Afeim en se réclamant de Revlin ; il devait donc en être informé.
Nous nous en occuperons sans mêler ta maison à tout ça, ne t’inquiète pas. Il nous faut seulement qu’Afeim nous accorde un peu de temps. Même si la maison Apeto l’apprend par la suite, elle ne pensera pas que tu y es pour quelque chose.
La réponse arriva rapidement, transmise par un coûteux dispositif magique et un oiseau messager.
Au Commandant de la Cavalerie, mon sauveur, Kishiar la Orr,
La lettre était brève, à l’image de celle de Kishiar, mais son contenu était inattendu.
Je comprends votre intention. Merci d’avoir pensé à moi. Toutefois, je ne compte plus éviter toutes les affaires concernant ma famille. Je voulais vous le dire depuis mon retour du Sud, mais l’occasion ne s’était jamais présentée avant aujourd’hui. Vous trouverez ci-joint une lettre de délégation portant mon sceau, qui confirme que je suis un héritier direct de la maison Apeto et que je possède les droits qui en découlent. Vous pouvez en faire l’usage qui vous conviendra. J’en prendrai la responsabilité.
La lettre était accompagnée d’un document luxueux portant le sceau de Revlin. On pouvait y lire : « Au porteur de cette lettre, j’accorde une partie des droits attachés à mon statut de descendant direct. » Cette partie comprenait le droit d’entrer librement dans les territoires du Nord d’Apeto, sans préavis.
Kishiar éclata de rire en le lisant.
« J’ai l’impression que c’était hier qu’on s’est rencontrés pour la première fois. Je ne sais pas quand il a autant grandi. »
Et c’était vrai. En lisant le post-scriptum — « Si ma présence sur place peut vous être plus utile, dites-le-moi et je viendrai » —, Yuder repensa à la toute première fois où il avait rencontré Revlin.
Un garçon qui n’avait personne vers qui se tourner dans sa famille, et qui s’était accroché à la Cavalerie par désespoir, essayant de communiquer par ses pouvoirs comme une poupée de porcelaine. Fragile en apparence, mais débordant d’un courage discret. Comme il avait gagné en force depuis !
Celui qui avait autrefois eu besoin d’aide était désormais prêt à prendre ses responsabilités pour aider les autres. Cette pensée émut silencieusement Yuder.
Le fait qu’il dise « depuis mon retour du Sud » me fait penser… C’est peut-être sa rencontre avec Mayra qui a changé sa façon de voir les choses.
Les courageux chevaliers de Kishiar partirent avec la lettre scellée au nom de Revlin. Nathan Zuckerman les accompagna : ainsi, même si les marchands tentaient de dissimuler leur identité, ils ne pourraient pas échapper aux regards.
En attendant leur retour, Yuder eut l’occasion de parler en privé avec les membres de l’antenne du Nord.
« Yuder ! J’ai eu du mal à y croire quand j’ai appris que tu étais resté auprès du Commandant pendant tes vacances ! On était tous sous le choc ! »
« Ça fait plaisir de te voir en forme. J’avais appris que tu t’étais rétabli, mais c’est mieux de le constater de mes propres yeux. »
« Je ne t’ai pas salué comme il fallait quand on s’est rencontrés. Mais… c’était la bonne décision, pas vrai ? »
Ils se mirent tous à parler en même temps. Yuder ne comprit pas tout ce qu’ils disaient, mais il était évident qu’ils étaient sincèrement heureux de le voir. Il hocha la tête à plusieurs reprises pour leur montrer qu’il les écoutait, puis demanda :
« Comment se passe la vie à l’antenne du Nord ? »
« À part le froid, c’est le bonheur ! Comme nous sommes stationnés près de Peletta, personne ne nous a jamais maltraités. Tout le monde nous a accueillis à bras ouverts. »
« Pareil pour moi. Tant qu’on fait notre travail, tout roule. Les autres me manquent parfois, mais à part ça, tout va bien. »
« Mais, Yuder… toute cette histoire a éclaté alors que tu étais censé être en vacances. Ça va ? »
L’un des membres, qui venait de vanter avec enthousiasme l’antenne du Nord, posa soudain la question d’un air inquiet.
« Tu n’es pas venu cette fois comme aide de camp du Commandant, pas vrai ? J’ai entendu dire qu’on t’avait invité en tant qu’hôte de marque… et ça n’arrive pas souvent. Tu devrais peut-être demander un peu plus de congé au Commandant ? L’Empereur et lui te l’accorderaient sûrement… »
À leur hésitation, Yuder comprit qu’ils ne saisissaient pas vraiment ce que signifiait ce statut d’« hôte de marque », ni ce qu’il faisait ici. Cela lui rappela à quel point les proches de Peletta protégeaient farouchement les paroles et les affaires privées de Kishiar.
Je n’ai plus l’intention de garder ça secret, mais… ils sont vraiment remarquables. Même la Cavalerie, pourtant notre alliée, n’en a pas entendu un mot.
À bien y réfléchir, c’était probablement pour cette raison qu’il avait pu disparaître si discrètement dans sa vie passée.
Servir son seigneur sans réserve, garder ses secrets et vivre toute sa vie ainsi…
À Peletta, d’innombrables personnes le faisaient avec une aisance déconcertante. Profondément marqué par cette réalité, Yuder répondit à voix basse :
« Je ne compte pas le faire. Je fais simplement ce que je dois faire. Je ne regrette rien. J’ai déjà assez pris de repos. »
« …… »
S’occuper d’une affaire susceptible de tourner au désastre était bien plus important que de se détendre. Et ce n’était pas comme s’il n’avait pas eu le moindre repos : il avait déjà vécu des moments vraiment précieux.
Yuder pensait sincèrement ce qu’il disait, mais les membres de l’antenne du Nord adoucirent tous leur expression et le regardèrent avec peine.
« Yuder, franchement… »
« Ah… celui-là… »
Qu’est-ce qu’ils s’imaginent encore… ?
Il était perplexe, mais la conversation changea de sujet avant qu’il puisse poser la question.
« Au fait, Yuder, tu as bien assisté à toutes les évaluations des nouvelles recrues des autres antennes ? La nôtre, c’est la seule que tu n’as pas vue, pas vrai ? Tu as des questions ? »
« Tu retourneras dans la capitale à la fin de ton congé, pas vrai ? Tu veux qu’on te raconte tout à l’avance ? »
Yuder se souvint alors de quelqu’un qu’il avait presque oublié.
C’est vrai… Fay a déjà rejoint la Cavalerie dans cette vie.
Il hésita un instant, puis prit la parole.
« Vous avez raison. Je ne sais pas grand-chose sur les recrues du Nord. Je n’ai lu qu’un bref résumé dans la lettre de Pieni. Alors, pourriez-vous commencer par me faire une évaluation générale, en commençant par l’examen si possible ? »
« Bien sûr ! »
Les membres de l’antenne du Nord se remirent à bavarder avec enthousiasme.
« On ne pouvait pas mener l’évaluation seuls, alors on a fait appel aux personnes de Peletta qui avaient le meilleur œil pour repérer les talents ! Le chef Shuseiner et le capitaine Weliven. »
« … Vraiment ? »
Les proches de Peletta avaient donc participé à la sélection des recrues du Nord. C’était inattendu.
« Au début, on ne savait pas si ça marcherait, mais ils savaient vraiment repérer les gens. Surtout Shuseiner ! Elle était incroyable. Parmi ceux qu’elle avait repérés en les regardant simplement dans les yeux, plusieurs cachaient des choses suspectes. »
Apparemment, Shuseiner et Weliven ne s’étaient pas fondés sur les capacités, mais plutôt sur l’attitude et le caractère. Yuder comprit soudain pourquoi il y avait tant de noms qu’il ne connaissait pas parmi les recrues du Nord.
Je n’ai pas vraiment prêté attention aux noms à part celui de Fay, mais… il y en avait beaucoup plus que dans les autres antennes que je ne connaissais pas. Et ceux que je connaissais n’étaient pas du genre à chercher les ennuis. Ce n’était donc pas une coïncidence : c’était grâce à Shuseiner et Weliven que les recrues étaient d’aussi bonne qualité.
La confiance que Yuder accordait à Shuseiner et Weliven gagna discrètement un nouveau degré.
Au fil de la conversation, ils finirent par parler des nouvelles recrues elles-mêmes et, enfin, le nom de Fay fut prononcé.