Chapitre 1 060
Sans un mot, Yuder tendit le journal à Inon. Celui-ci l’ouvrit à la première page et le fixa longuement, sans parler.
Finalement, il laissa échapper un profond soupir sous ses sourcils froncés, puis referma le journal. Il tourna la tête vers Yuder et croisa son regard, le visage indéchiffrable. Yuder ne détourna pas les yeux.
« … Sans toi, je n’aurais même jamais envisagé de revenir ici. Et même si je l’avais fait, je n’aurais certainement pas trouvé ça tout seul. Là-dessus, j’en suis sûr. »
La découverte des recherches cachées, y compris du journal de Luma, ne devait rien au hasard. Elle était due à toute une chaîne d’événements amorcée dans l’Ouest : la découverte du laboratoire secret du Premier Duc de Ta-in, puis tout ce qui avait suivi, jusqu’à leur arrivée ici. Pourtant, Yuder ne considérait pas cela comme son propre mérite.
S’ils avaient pu venir ici et découvrir ces recherches, c’était en fin de compte grâce à Inon. S’il n’avait pas décidé de quitter la Capitale, s’il n’avait pas continué à essayer et choisi une autre voie, Yuder n’aurait jamais vu tout cela, quels que soient ses efforts.
Il allait le dire, mais Inon secoua la tête avec un sourire empreint d’une légère amertume, comme s’il devinait déjà ce que Yuder s’apprêtait à dire.
« À vrai dire, je n’aurais jamais imaginé que Luma me laisserait le moindre message. Je pensais simplement chercher ce qu’elle avait laissé derrière elle et transmettre tout ce qui pourrait être utile. Mais… elle croyait qu’un jour, je viendrais ici demander de l’aide, et elle a laissé ça. Elle a même écrit quelque chose d’étrange, comme si elle s’inquiétait pour moi. »
« … »
Inon eut un petit rire. Après avoir cligné lentement des yeux, il sembla chasser ses émotions confuses et retrouver une certaine clarté.
« Enfin… une chose est sûre, maintenant. »
« Laquelle ? »
« Luma a dû laisser ça après son retour à la colline de Ghilandre. Et il y a quelque chose dans ce message qu’elle n’avait pas avant : de la certitude. Qu’est-ce que tu en penses ? »
Une certitude qu’elle n’avait pas auparavant.
Quand elle avait quitté la colline de Ghilandre, la grande mage Luma croyait avoir échoué dans ses recherches sur le retour dans le temps. Même lorsqu’elle avait créé le Gardien, elle n’était pas tout à fait sûre qu’un jour leur rôle deviendrait nécessaire.
Mais, après son retour, elle avait écrit ce message. Elle avait laissé derrière elle ses recherches infructueuses et choisi de les préserver, en se disant qu’elles pourraient un jour être utiles au futur Inon.
Comme Kishiar l’avait dit plus tôt, la différence venait peut-être du fait qu’elle avait acquis la conviction qu’un jour, quelqu’un d’autre — quelqu’un qui partagerait le même but et suivrait le même chemin — apparaîtrait.
« Ce Commandant n’avait pas tort. Je crois que Luma espérait que si quelqu’un comme toi se présentait un jour, je serais là pour te protéger et t’aider en tant que Gardien. Je me demande ce qui lui a donné une telle certitude pendant son absence. »
« C’est peut-être quelque part dans le journal… »
« Alors cherche. Elle en a peut-être laissé davantage. »
Inon haussa les épaules et rendit le journal à Yuder.
« Comme je te l’ai dit, je vais classer et examiner les documents. Toi, contente-toi de lire ça, comme convenu. »
« En fait, est-ce que je peux aussi vous aider ? »
Kishiar intervint avec aisance. Inon plissa les yeux.
« Pour faire quoi, exactement ? »
« Trier les documents. D’après ce que j’ai observé, suivre la méthode de Luma consiste à repérer le courant de mana et à le manipuler selon un schéma précis, c’est bien ça ? Je n’ai pas le même discernement que Yuder, mais je pense pouvoir apprendre cette partie. »
« Si c’était assez simple pour s’apprendre en une explication, tu ne crois pas que je te l’aurais déjà demandé ? Je m’en suis délibérément abstenu. En plus, j’ai entendu dire que ton état actuel ne te permettait pas d’utiliser souvent la magie. »
Malgré cette remarque acerbe, Kishiar se contenta de sourire calmement.
« Je n’ai jamais dit que c’était facile. L’apothicaire a raison. Mais déplacer le mana et lancer des sorts, ce n’est pas la même chose. Et si c’est la méthode elle-même qui pose problème, eh bien… je ne pense pas que ce soit si difficile. D’après ce que j’ai vu par-dessus ton épaule, ça ressemble à peu près à… »
Il leva la main et traça un motif dans l’air. Son geste ressemblait à celui d’un mage dessinant un cercle magique, sans être tout à fait le même. Yuder ne savait pas de quoi il s’agissait, mais l’expression stupéfaite d’Inon lui indiqua que cela avait son importance.
« … C’est quoi, ce bordel ? Comment tu… ? Il y a des informations sur la magie de Luma au Palais Impérial ? »
« Non. Comme je l’ai dit, j’ai simplement observé ce que tu viens de faire. »
« Des conneries. Tu crois que je vais te croire quand tu dis que tu as compris rien qu’en regardant ? »
« Je n’aime pas utiliser la magie, mais ça ne veut pas dire que je ne la comprends pas. Si je me concentre, je peux en saisir les bases à ma manière. J’ai aussi appris l’escrime et les capacités des Éveillés, après tout. »
Cette fois, Inon sembla enfin le croire, au moins un peu. Il contempla Kishiar comme s’il assistait à la chose la plus absurde au monde, puis poussa un grognement venu du fond de la gorge.
« … C’est dingue. »
Après un instant d’hésitation, Inon finit par l’appeler auprès de lui, apparemment décidé à lui apprendre pour de bon à analyser les documents selon les méthodes de Luma.
« Je préfère être clair. Même si tu y arrives, lire les documents, c’est une autre affaire. Tout est rédigé dans une langue archaïque. Maintenir le courant de mana tout en lisant rapidement ces textes, tu crois vraiment en être capable ? »
« Je ne sais pas ce que tu entends par “rapidement”, mais si tu n’as pas besoin d’une traduction exacte, les textes archaïques ne sont pas si différents des autres. »
« Et les autres livres, tu les lis à quelle vitesse ? »
« Donne-moi une soirée et je peux lire attentivement les douze volumes du Code impérial. »
« … Je vais t’expliquer une fois. Essaie. Sache seulement que si tu échoues, le mana te videra de toute ton énergie et tu pourrais en mourir. »
« Je m’en souviendrai. »
Avec un léger sourire, Kishiar suivit Inon jusqu’à l’arbre. Après lui avoir montré la marche à suivre par gestes, un fragment de bois à la main, Inon le lui tendit. Kishiar l’examina brièvement, puis fit jaillir de son doigt un fil de mana doré.
Yuder se tendit, prêt à intervenir si quelque chose tournait mal, mais rien ne se produisit.
Le fragment de bois, enveloppé dans le mana de Kishiar, resta parfaitement stable. La réussite ne fit aucun doute quand Inon jura.
« Incroyable. T’es seulement humain, toi ?! »
« Tout ce qu’il y a de plus humain. Insensé, fragile… Sans les sacrifices des autres, j’aurais disparu depuis longtemps. »
Il le dit avec tant de légèreté qu’il tourna un clin d’œil vers Yuder, peut-être pour s’assurer que celui-ci ne prenne pas ses paroles trop au sérieux.
« Enfin, on dirait que ça a marché. Je vais enfin pouvoir me rendre utile ici. J’espérais au moins comprendre ce qu’il y avait là avant de rentrer. Tant mieux si j’ai réussi. »
L’atmosphère pesante qui entourait les intentions de Luma s’évanouit complètement. Inon pestait à toute vitesse contre l’absurdité de la situation, mais il n’empêcha pas Kishiar de l’aider à trier les documents.
Alors, moi…
Yuder ne savait pas lire la langue archaïque et ne pouvait pas les aider dans leur travail, mais son discernement lui permettait de lire le journal de Luma. Il s’assit donc et l’ouvrit de nouveau.
Dans cette atmosphère studieuse, l’aube passa et le jour se leva.
À midi, Yuder et Kishiar sortirent ensemble de la colline de Ghilandre. Kishiar souffla un nuage de vapeur dans l’air, puis sourit.
« Il fait frais, mais le temps est beau. »
« Tu as à peine dormi. Tu es sûr que ça va ? »
« Bien sûr. C’est plutôt toi qui devrais être épuisé, non ? Tu ne veux pas te reposer encore un peu avant qu’on parte ? »
« Ça va. Si j’ai besoin de dormir, je pourrai me reposer après notre retour à la Cavalerie. »
« Quand même, chevaucher en étant fatigué, c’est… »
« Oh, la ferme et partez, maintenant ! »
Inon sortit de la maison en trombe, en criant.
« Il faut encore que je passe tous ces documents au peigne fin ! »
« Ne te surmène pas. Fais des pauses. »
Yuder répondit calmement. Inon ricana.
« Ha ! Tu crois que tu peux me dire ça, à moi ? »
« Le Commandant a déjà dit qu’il avait mémorisé tout l’inventaire et le contenu des documents. Maintenant qu’on peut aussi les trier ici, il n’y a pas d’urgence. »
« Ouais, bien sûr. C’est quoi, au juste, ce type ? »
Yuder avait voulu le rassurer, mais Inon le regarda comme si le monde entier avait perdu la raison.
Et, à vrai dire, la situation était absurde : Kishiar avait mémorisé tous les documents cachés dans le laboratoire de Luma, de l’aube au matin. Il n’en avait pas assimilé le sens, il les avait simplement appris par cœur pour pouvoir les classer et les analyser plus tard. C’était impossible, et pourtant il l’avait fait en souriant.
Même Inon, qui n’était pas tout à fait humain, en était resté sans voix.
Et Kishiar, toujours aussi calme et souriant, s’inclina poliment devant Inon.
« Bon, je te laisse la suite. J’aimerais rester plus longtemps, mais j’ai du travail qui m’attend ailleurs. Si quelque chose arrive, n’hésite pas à envoyer un message. »
« Ouais, ouais. Et veille à ce qu’il n’en fasse pas trop. Ne te contente pas de lui refiler des missions à la chaîne. »
« Haha. Bien sûr. Je ferai même en sorte que quelqu’un glisse de temps en temps des citrons dans la statue du Premier Empereur, au cas où tu aurais besoin de venir. »
« … »
Inon ne dit pas que c’était inutile. Il se contenta de fusiller Yuder du regard et de grommeler.
« Enfin. C’est toujours tes foutues vacances, alors va te reposer. Oublie cet endroit pour l’instant. »
« Je n’ai pas fini de lire le journal de Luma. »
« Tu vas à Peletta, non ? Lis-le en chemin. »
Sur ces mots, il leur adressa un geste nonchalant et retourna à l’intérieur sans hésiter. Yuder contempla un instant le paysage de la colline de Ghilandre, puis se détourna.
« … Allons-y. »
« Oui. On chevauche côte à côte, cette fois ? »
Kishiar sourit et tendit la main vers celle de Yuder. Celui-ci la regarda un instant, puis ne se déroba pas.