Chapitre 1 055
« Je pensais autrefois que si Luma était parti comme ça, c’était qu’elle n’avait absolument pas l’intention de revenir ici avant d’avoir atteint son objectif. À vrai dire… on aurait dit qu’elle n’avait plus aucune raison de rester. Alors, au bout d’une centaine d’années, j’ai fini par croire qu’elle était probablement morte quelque part sans avoir réussi à atteindre son but… »
La main qui faisait distraitement tourner la broche usée du Grand Mage se referma dessus.
« Mais après avoir lu cette lettre, j’ai commencé à changer d’avis. Je me suis demandé si Luma n’avait pas suivi une voie que je n’avais pas prévue. »
« Une autre voie ? » demanda Yuder.
Inon acquiesça.
« Oui. Peut-être qu’elle n’est pas morte sans rien accomplir, mais qu’elle a trouvé une piste — peut-être même compris comment poursuivre. Et qu’elle est revenue ici pour préparer quelque chose. »
Il marmonna qu’il ignorait toujours de quoi il pouvait bien s’agir, puis glissa la broche dans sa robe.
« Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : Luma est bien revenue ici uniquement pour me laisser cette lettre. Elle a peut-être aussi laissé d’autres choses ailleurs, que je n’ai pas encore découvertes. Il va falloir que je vérifie plus attentivement, pas seulement les endroits évidents. »
Après quoi, Inon récita le contenu de la lettre d’une voix calme. La majeure partie correspondait à ce que Yuder avait lu, mais quelques lignes supplémentaires se trouvaient vers la fin, au-delà de ce qu’il avait pu lire.
— Cependant, si tu retournes au Mur, tu pourras remplir ton rôle de protection, mais il te sera difficile de retrouver qui tu étais. Je ne sais pas si ce sera la liberté que l’on trouve en retournant à la source, ou une capitulation douloureuse. Souviens-toi seulement que te défaire de ton corps revient à trancher de ta propre main le lien qui unit ton âme à toi… Voilà le dernier message de Luma.
« … »
« Si tu as d’autres questions à ce sujet, demande. »
« Est-ce qu’elle a… laissé quelque chose comme un adieu ? Ou un mot personnel ? »
À la question sèche de Kishiar, Inon ricana.
« Tu n’as pas déjà compris ? Ce n’était pas le genre de personne à écrire ce genre de choses. »
« Je vois. Alors, selon toi, en tant que pharmacien, quand le Grand Mage aurait-elle pu revenir pour laisser cette lettre ? »
« À mon avis, elle a délibérément entretenu le flou. Elle ne voulait pas qu’on puisse le déduire facilement. Mais elle restait humaine… Même si elle est revenue très tard, ça devait être dans le siècle qui a suivi son départ. Après tout, même si Luma était une mage légendaire, elle n’a pas découvert comment vivre éternellement, si ? C’est pour ça qu’elle m’a créé. Si elle avait pu vivre éternellement, elle aurait été le Gardien elle-même. Mais pourquoi tu me demandes ça, tout à coup ? »
Kishiar émit un son pensif et hocha la tête.
« Parce que ta question m’a rappelé un certain artefact que nous avons reçu du Prince de Nellaern. »
« Un artefact ? »
Yuder comprit à quoi Kishiar faisait allusion : la relique Voix des Rêves envoyée à l’Empire par le prince Ezein.
« C’est un objet magique qui aurait été laissé par quelqu’un qu’on appelait le Sage aveugle. L’Empire n’a jamais reconnu cette affirmation, mais les habitants de Nellaern pensent que le Sage aveugle était en réalité Luma, après son départ de l’Empire. Tu en as entendu parler ? »
« Non. Après la disparition de Luma, trop d’escrocs se sont fait passer pour elle. »
« C’est exactement pour ça que l’Empire l’a aussi démenti. Mais contrairement à tous ces imposteurs, le Sage aveugle était bel et bien un mage. Avant même que les gens emploient le terme d’“artefact magique”, elle créait des objets capables d’accomplir des miracles et de guérir les malades. Et certains de ceux qu’elle a laissés derrière elle fonctionnent encore aujourd’hui. »
« … »
« Si Luma a pu donner son cœur et sa main à quelqu’un d’autre, pourquoi pas aussi ses yeux, après avoir quitté l’Empire ? »
« Ce Sage aveugle, il a une tombe ? » demanda Inon, impassible.
Kishiar secoua la tête.
« Non. Elle a erré sans jamais rencontrer l’élite de Nellaern. Elle aidait les pauvres et les malades, accomplissait des miracles, puis disparaissait. Les représentations que nous avons d’elle — dessins, sculptures — reposent toutes sur des ouï-dire et des témoignages. Aucune n’a été réalisée d’après nature. Sans les reliques, nous n’aurions peut-être même pas eu la preuve de son existence. »
« Quand nous serons rentrés, montre-moi cet artefact envoyé par le prince. Je saurai s’il est authentique dès que je l’aurai vu. »
« Bien sûr. De toute façon, nous n’avons pas encore trouvé comment l’activer. »
Yuder demanda : « Tu n’avais pas apporté le Miroir de Vérité quand tu l’as récupéré ? Même avec ça, tu n’as rien pu identifier de particulier ? »
« C’est ça. Je l’ai envoyé au Bureau royal des mages, mais je n’ai pas encore eu de nouvelles. Cela dit, les gens de Nellaern ont probablement utilisé quelque chose de semblable au Miroir de Vérité, donc ce n’est pas étonnant. »
À l’origine, l’objet avait été rapporté dans l’espoir qu’il puisse contribuer à soigner le réceptacle de l’Empereur Keilusa. À présent que l’Empereur avait guéri, il n’était plus urgent d’en découvrir l’usage. Mais même si la relique n’était pas réellement de Luma, il valait la peine d’essayer d’en apprendre davantage. Il n’y avait aucune raison de ne pas la montrer à Inon.
« Il y a quelque chose qui t’intrigue ? » demanda ensuite Inon en se tournant vers Yuder. Son regard laissait entendre qu’il savait déjà exactement ce qui l’intéressait le plus. Avec un air pareil, inutile d’hésiter à poser la question. Yuder plongea les yeux dans les siens et prit lentement la parole.
« Je me demande si… toi, dans la partie précédente, tu as lu la lettre et tu es retourné au Mur. Et si c’est le cas… qu’est-ce qui t’est arrivé ? »
« Aucune idée. J’y suis probablement retourné, cela dit. Puisque je ne suis jamais revenu après, on dirait bien que Luma avait raison : il m’était impossible de retrouver mon état d’origine. »
« … »
« Oh, allez, ne fais pas cette tête ! C’est vrai qu’à l’époque, les choses devaient être vraiment pourries dehors. Mais Luma l’a clairement dit dans la lettre, non ? Que ce soit la liberté ou la capitulation, tu ne le sauras qu’en le faisant. »
Yuder s’apprêtait à demander quelle tête il faisait, mais les mots suivants lui firent oublier cette question.
« Elle me mettait en garde. Elle me disait de bien réfléchir, parce que ça pouvait mal tourner. »
« Oui, c’était un avertissement. Mais peut-être que cette histoire de “liberté que l’on trouve en retournant à la source” ne signifie pas que tout est mauvais. »
« Pour moi, ça ressemble plutôt à la “liberté” qu’on trouve en mourant. »
La liberté dans la mort, ou les regrets d’une capitulation : au bout du compte, ça revenait toujours à mourir. Et pour en avoir fait l’expérience, Yuder connaissait bien les deux.
« Espèce de petit salaud. Tu déformes tout ce que je dis pour que ça ait l’air sinistre, hein ? »
Inon fronça les sourcils. Yuder décida de ne pas le provoquer davantage.
« Essaie d’apprendre à interpréter les choses avec un peu plus d’optimisme ! Et je te le dis tout de suite : je n’ai absolument pas l’intention de retourner au Mur, alors que ce soit bien clair ! »
En criant, Inon se leva d’un bond.
« Ça suffit, cette histoire de lettre ! Je retourne fouiller. On risque d’être là un moment, alors aide-moi à chercher dans le coin ou monte te reposer ! »
C’était étrange. Inon avait clairement haussé la voix, irrité, et pourtant Yuder se sentait plus apaisé qu’un instant plus tôt. Il comprit qu’il avait été profondément soulagé d’apprendre qu’Inon n’avait aucune intention de retourner au Mur.
… Quelle absurdité.
Où qu’Inon aille, quoi qu’il choisisse, cela lui appartenait. Yuder n’avait pas le droit de s’en mêler. Mais si Inon avait tenté de retourner au Mur comme dans sa vie précédente — s’il avait choisi de se sacrifier —, Yuder aurait tout fait pour l’en empêcher.
C’était égoïste. Mais il souhaitait aussi sincèrement continuer à avoir ce genre de conversations avec Inon.
Il dit qu’il n’a pas l’intention d’y retourner pour l’instant, mais… si les choses tournent mal, qui sait ? Autant trouver plus d’informations et régler tout ça au plus vite.
Yuder prit de nouveau conscience du poids de la responsabilité qui pesait sur ses épaules. Même s’ils avaient empêché le pire à l’Ouest et au Sud, les problèmes étaient loin d’être résolus.
***
Comme Inon l’avait prévu, leur séjour se prolongea plus que prévu. Ils passèrent plusieurs heures à fouiller le laboratoire ensemble, mais, à part quelques éléments qu’Inon connaissait déjà, ils ne trouvèrent aucun nouveau fragment de bois contenant des informations utiles.
La plupart des morceaux de bois étaient couverts de théories magiques complexes que Yuder ne comprenait pas et, contrairement à la lettre, il ne parvenait pas à les lire clairement. La nuit finit par tomber et Kishiar et Yuder furent pratiquement chassés à l’étage, vers les chambres. Officiellement, Inon leur demanda de vérifier s’il y avait quelque chose au deuxième étage, mais personne ne s’y trompa : il leur disait d’aller se laver et dormir.
L’endroit est si isolé qu’on n’a pas à s’inquiéter pour les chevaux attachés à la lisière de la forêt. C’est déjà ça.
Il y avait deux chambres au deuxième étage. Yuder supposa que l’une avait appartenu au Grand Mage et l’autre à Inon. Toutes deux étaient propres et bien entretenues, et rien ne s’y distinguait particulièrement.
« On prend des chambres séparées ce soir ? Ou on partage la même ? » demanda Kishiar d’un ton taquin.
« Évidemment que je dors avec toi, Commandant. Ne me dis pas que tu pensais partager la chambre d’Inon ? »
Yuder posa la question pour en avoir le cœur net. Kishiar éclata d’un rire qui s’épanouit comme une fleur dans la nuit.
« Bien sûr que non. Ça aurait rendu le pharmacien et moi profondément malheureux. »
« Moi non plus, ça ne m’aurait pas réjoui. »
La réponse sèche de Yuder fit rire Kishiar de nouveau.
« Très bien. Alors reposons-nous. Si on continue à tirer sur la corde sans dormir, celui qui est en bas va s’inquiéter. »
« … »
Il était probable que Kishiar lui ait posé cette question précisément parce qu’il avait remarqué que Yuder était encore préoccupé par Inon. Yuder poussa un léger soupir et hocha la tête.
Il s’allongea à côté de Kishiar et ferma les yeux.
Puis, alors qu’il lui sembla qu’un instant à peine s’était écoulé, il les rouvrit brusquement.
… Je pensais que je n’arriverais pas à dormir. Apparemment, je me trompais.
Plus tôt, la chambre ne lui avait pas semblé aussi sombre, mais à présent, elle était plongée dans le noir complet. Il avait dû somnoler plusieurs heures. Au loin, le cri faible d’un oiseau nocturne retentit.
Yuder retint son souffle, tentant de déceler le moindre signe de mouvement d’Inon dans la pièce voisine. Mais il ne perçut rien.
Ne me dis pas qu’il est encore en bas…
Il se leva avec précaution, sans faire de bruit ni déranger Kishiar. Mais avant qu’il ait pu bouger, une voix grave résonna dans l’obscurité.
« … Tu comptes descendre. »
« Tu es réveillé ? Désolé. »
« Pas besoin. »
L’homme allongé tourna la tête et tendit la main, effleurant la joue de Yuder. Quand cette main chaude se posa contre lui, Yuder ferma brièvement les yeux. Kishiar expira.
« Je t’attends ici. Vas-y. »
« Tu ne viens pas avec moi ? »
« Si je viens aussi, le pharmacien ne sera pas ravi. Mais je pense pouvoir patienter ici pendant que tu lui donnes un petit baiser d’adieu. »
Kishiar avait déjà compris exactement à quoi pensait Yuder. Celui-ci garda le silence, puis acquiesça.
« Je vais juste prendre de ses nouvelles et revenir. »
Il se pencha et embrassa Kishiar. Il sentit le coin de la bouche de Kishiar se relever.