Chapitre 1 054
Yuder tourna vivement la tête.
« Tu as fini de le lire ? »
« Oui. Tu avais raison : c’était une lettre de Luma. »
Yuder s’attendait à ce qu’Inon se mette aussitôt à lui expliquer le contenu de la lettre, mais la suite le prit complètement au dépourvu.
« Donne-moi ta main. »
Yuder tendit la main que Kishiar ne tenait pas. Inon lui claqua la paume d’une tape sonore. Ça ne lui fit pas mal, mais il en sursauta.
« … C’est quoi, ce bordel ? »
« Pourquoi tu tremblais ? Tu croyais qu’il allait m’arriver quelque chose dès que je l’aurais lue ? »
Yuder cligna lentement des yeux et baissa le regard vers sa paume cuisante. Kishiar laissa échapper un rire.
« Mmh. Une expression de colère vraiment élégante. Et grâce à ça, même les tremblements de cette main se sont complètement arrêtés. »
Ce ne fut qu’alors que Yuder comprit que ses deux mains avaient perdu toute leur force.
« Quand quelqu’un se perd dans des pensées inutiles, le meilleur moyen de le ramener à la réalité, c’est de lui faire subir un autre genre de choc. Ça marche. Essaie la prochaine fois qu’il décroche encore. »
« Merci pour le conseil. Mais malheureusement, je ne crois pas que j’y arriverais. On dirait une méthode que seul grand frère pourrait maîtriser. »
« Ah oui ? Alors utilise tes propres astuces. Tu es doué pour ça. Tu sais… baratiner les gens et les charmer jusqu’à les étourdir. »
« Ces derniers temps, je n’en suis plus aussi sûr qu’avant… mais ce genre de compliment me fait plaisir. Je vais continuer. »
Yuder ne put s’empêcher de se demander si Inon et Kishiar ne s’étaient pas rapprochés pendant le peu de temps où il n’avait pas fait attention.
Alors qu’il essayait encore de digérer la situation, Inon se tourna vers lui et le regarda droit dans les yeux.
« Avant de te raconter ce que j’ai compris en lisant la lettre, je veux te parler de la promesse que j’ai faite à Luma. Assieds-toi. »
Yuder et Kishiar prirent place sur les chaises qu’on venait d’installer. Inon fit distraitement tourner le morceau de bois entre ses mains et se mit à parler.
« Mmh… Oui. Je suppose qu’il faut commencer au moment où j’ai ouvert les yeux pour la première fois. Il y a très, très longtemps, après mon premier réveil ici, j’ai passé un bon moment à vivre uniquement dans cet endroit. Il n’y avait que Luma et moi. Une période paisible. Il m’a tout appris, des bases du bon sens humain à ce que j’étais censé faire. Il disait qu’une fois prêt, j’irais dans la capitale pour en devenir le gardien. »
« … »
« À l’époque, je venais de naître, en quelque sorte. Je ne savais pas ce que Luma cherchait exactement, ni pourquoi il m’empêchait parfois de sortir pour aller discuter avec quelqu’un à l’étage. Maintenant, je soupçonne que cette personne était probablement le Premier Duc de Ta-in… mais ça aurait aussi pu être quelqu’un d’autre. »
« … »
« Je ne sais pas combien de temps j’ai vécu ainsi. Quand j’ai grandi au point d’avoir à peu près l’apparence que j’ai maintenant, Luma s’est mis à quitter plus souvent le sommet de la colline de Girandru. Il disait qu’il devait trouver des pistes liées à son nouveau sujet de recherche. Il disait aussi que le contrat avec l’esprit qui m’avait offert son âme était presque arrivé à son terme et qu’il n’avait plus de raison de rester ici comme avant. »
Il était difficile de discerner une émotion particulière sur le visage d’Inon. D’ordinaire franc et expressif, il ressemblait en cet instant à un arbre : silencieux et immobile.
« Pour être honnête… je me suis senti un peu abandonné. À l’époque, Luma était tout mon univers. Et soudain, il m’a donné l’impression de n’être à ses yeux qu’un travail à terminer. Alors, à ton avis, qu’est-ce que j’ai fait ? »
« … Je ne sais pas. »
« Je me suis enfui ou je me suis battu avec lui. »
Yuder méditait en silence sur ces mots — il n’avait jamais éprouvé une telle amertume, même à la mort de son grand-père — quand Kishiar leva la main et répondit avec désinvolture :
« Ce sont les formes de rébellion les plus courantes chez les enfants immatures. »
Inon acquiesça en haussant un sourcil.
« Les deux. On dirait que tu as souvent fait ce genre de choses, pas vrai ? »
« Haha. J’étais la terreur de la famille. Je savais que les gens me suppliaient de faire attention à ma santé, mais ça m’agaçait et je leur en faisais voir de toutes les couleurs. »
Ça avait dû se passer après que le jeune Kishiar avait compris que son corps était brisé. L’idée que même cet homme à la résilience sans limites avait traversé une jeunesse douloureuse, peinant à accepter son sort, lui parut soudain bien réelle.
Et s’il pouvait parler si facilement d’un sujet aussi délicat avec Inon, c’était sans doute qu’il lui confiait quelque chose de personnel en échange du lourd secret qu’Inon s’apprêtait à révéler.
« Bref, je me suis mis en colère contre Luma et je me suis enfui. C’est là que je suis mort pour la première fois et que j’ai été régénéré. Si Luma ne m’avait pas poursuivi, je n’aurais pas tenu un an… Quel gardien millénaire, vraiment. »
Inon n’en dit pas beaucoup plus sur cet incident. Il semblait un peu gêné.
« Quand je me suis réveillé, Luma m’a rendu mes souvenirs et m’a tout réappris depuis le début. Puis il m’a dit franchement pourquoi il m’avait créé et pourquoi il fallait que ce soit moi. »
« … »
« Il a dit… qu’il voulait préserver l’héritage d’un ami cher qui était mort. Et que pour y parvenir, il lui fallait un moyen de protéger la capitale dans un avenir lointain et imprévisible. Il m’a demandé de l’aider, parce que j’étais le seul à pouvoir le faire. »
Un léger sourire passa sur les lèvres d’Inon. Ses yeux couleur citron se posèrent au-delà de Yuder, sur un arbre isolé derrière lui, comme s’il remontait le fil d’un souvenir lointain.
« Pour la première et la dernière fois, je suis sorti avec Luma. Nous sommes allés dans la capitale. J’y ai mangé comme un humain ordinaire, fréquenté les gens et dormi. Ce n’était pas aussi raffiné qu’aujourd’hui, mais je m’y sentais en sécurité, en paix. Le monde était encore assez chaotique, à l’époque. Mais j’aimais bien. Et Luma était vraiment heureux. Pour la première fois depuis mon réveil, il était fou de joie. Il a fini son repas d’une traite, pour une fois, au lieu de picorer comme d’habitude. »
À entendre Inon parler du Grand Mage des récits historiques, que personne n’avait jamais vraiment vu, on aurait presque dit qu’il s’agissait d’un simple voisin. Pour une figure aussi légendaire, presque mythique, cette impression avait quelque chose d’irréel.
Sans doute parce qu’Inon parlait de Luma avec tant de naturel, comme s’il se remémorait un ami proche.
Il n’avait probablement jamais raconté ces souvenirs à personne, et pourtant, c’était comme s’il les avait répétés mille fois. Il se rappelait le moindre détail, la moindre expression : il avait gardé ces souvenirs près de lui pendant très, très longtemps. Yuder ne pouvait pas imaginer ce que cela avait dû être.
« C’est là que j’ai compris à quel point Luma tenait vraiment à la capitale. S’il était allé jusqu’à me créer uniquement pour la protéger… alors elle valait peut-être vraiment la peine qu’on la protège. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de devenir un véritable gardien. »
Inon baissa les yeux vers ses mains — cinq doigts, comme celles d’un humain, les mains d’un herboriste.
« Même après que j’ai accepté de devenir le gardien, Luma n’a pas tout de suite donné son accord. Il s’inquiétait. Je crois qu’il s’était rendu compte — surtout après ce qui s’était passé — que j’étais réellement à moitié humain. Ça lui pesait. Même quand je lui ai dit que j’étais sûr de ma décision, il n’a pas réussi à me croire tout de suite. Alors nous avons conclu un accord. »
« … »
« Je garderais la capitale au nom de Luma jusqu’au moment venu. En échange, Luma m’aiderait à vivre confortablement en tant que gardien. L’accord durerait aussi longtemps que je jugerais que la capitale mérite d’être protégée. Si je décidais qu’elle ne le méritait plus, le contrat prendrait fin et je serais libre de partir. »
« Qu’entendait Luma par “le moment venu” ? » demanda Kishiar.
Inon répondit avec calme :
« Pour faire simple, le moment où le Septième Mur risquerait de tomber. Ou quelque chose d’assez proche pour qu’on ait l’impression que ça allait arriver. »
« Donc, il t’a laissé entièrement le soin d’en juger. »
« Exactement. »
Après quoi, Inon laissa échapper un léger soupir et poursuivit :
« Je ne pense pas que Luma ait cru juste de m’en dire trop à l’époque. Peut-être qu’il n’était même pas certain qu’un tel moment arriverait un jour. Quoi qu’il en soit, nous avons conclu le contrat et il est parti peu de temps après. Un jour, je me suis réveillé et il m’avait remplacé la main avant de disparaître. Il avait dit que c’était son dernier cadeau pour m’aider, et il n’avait même pas pris la peine de me dire au revoir. J’étais furieux. »
« … Attends. Il t’a remplacé quoi ? »
Inon le dit avec tant de désinvolture que Yuder faillit ne pas saisir la portée de ses paroles. Inon leva la main posée sur le bureau et l’agita.
« Ma main. Celle-là. »
« Qu’est-ce qu’il a remplacé, exactement ? »
« Tu sais déjà que le fondement de mon âme est un esprit du bois, pas vrai ? Alors, tu t’es déjà demandé de quoi mon corps était fait ? »
« … Non. »
Il avait simplement supposé qu’il s’agissait d’un corps humain auquel on avait attaché l’âme d’un esprit. Mais, maintenant qu’il y réfléchissait, d’où venait ce corps ? Inon lui donna la réponse.
« D’après Luma, il était extrêmement difficile de créer un corps capable d’abriter l’âme d’un esprit et de se synchroniser avec les Septième Murs — autrement dit, de permettre la réabsorption et la régénération. Après beaucoup d’essais et d’erreurs, il a réussi. Mon corps est fait de bois de pommier en fleur… auquel il a mêlé la moitié de son cœur. C’était le seul prototype à avoir survécu. »
Même Kishiar, qui était resté maître de lui jusque-là, demeura un instant sans voix. Yuder ressentit la même chose.
… Il a mélangé quoi avec quoi ?
« Ne me demande pas les détails. Je ne sais pas, je n’étais même pas encore né. Tout ce que je sais, c’est que mon corps a été conçu à partir du cœur de Luma. Et avant de partir, il s’est coupé la main pour me la greffer. »
« Alors… Luma a vécu sans une main ? Pourquoi la sienne, en particulier ? »
« Probablement pas. Enfin, on parle quand même du type qui a fabriqué un corps humain vivant ; il s’en est sans doute créé un nouveau. Quant à la main, c’est plus facile de maîtriser le mana avec, même sans savoir lancer de sorts. »
Inon tordit les lèvres en un sourire en coin.
« Je connais la magie, mais je ne suis pas mage. Alors, à ton avis, pourquoi ai-je toujours pu manipuler aussi facilement les objets enchantés et voir au travers des sortilèges de Luma ? »
« … »
« Quoi qu’il en soit, ce que Luma m’a laissé dans cette lettre repose entièrement sur cette promesse. Il l’a écrite en partant du principe qu’après un très, très long moment, le jour qu’il avait espéré ne jamais voir arriver était enfin venu. Que le gardien était toujours en vie et qu’il était arrivé jusque-là, en essayant encore de protéger la capitale. »
Yuder sentit son cœur se serrer. Inon sembla s’en apercevoir et haussa légèrement la voix.
« Mais voilà : l’important, ce n’est pas de savoir si je vais suivre une quelconque “méthode finale” laissée par Luma. Ce qui compte, c’est que… tout ça n’était pas là quand je suis parti. Je crois qu’il est revenu ici après mon départ et qu’il a laissé ces choses. »
L’espace d’un instant, l’atmosphère du laboratoire de Luma sembla changer. Yuder demanda prudemment :
« Mais tout à l’heure, tu as dit que tu ne pensais pas que Luma reviendrait ici. Tu en es sûr ? »
« Je ne l’ai pas vu, mais il est venu en secret quand des gens qu’il connaissait sont morts. C’est ce que j’ai entendu, en tout cas. Et rappelle-toi cette broche en forme de fleur de citronnier : elle a été découverte récemment. »
Inon sortit de son manteau la vieille broche en forme de fleur de citronnier. C’était celle qu’on avait trouvée parmi les restes du monstre dans les ruines laissées par le Premier Duc de Ta-in.