Chapitre 1 051
Inon avait un jour dit qu’il était un être créé par magie, en reliant l’âme d’un esprit à un corps humain. À l’époque, cela lui avait paru trop irréaliste pour qu’il le prenne au sérieux, mais à présent que la preuve se dressait sous ses yeux, Yuder fut submergé par une émotion indescriptible.
Inon contempla un instant en silence l’arbre qui, selon lui, existait déjà avant sa naissance. Mais il n’ajouta rien à ce sujet. Il tourna la tête et changea rapidement de conversation.
« Enfin, quoi qu’il en soit, il ne nous reste plus qu’à le trouver. Nous devons accomplir le véritable objectif de notre venue ici. »
Inon se détourna et se dirigea vers le tas de fragments de bois. Kishiar lui demanda :
« Puis-je te demander ce que tu comptes chercher en premier ? Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire pour t’aider ? »
« Pour l’instant, non. Contentez-vous de vous asseoir tranquillement, toi et le type là-bas. Quant à ce que je compte chercher en premier… »
Inon hésita, comme s’il se demandait s’il devait le dire à voix haute. Il croisa le regard de Yuder, puis, jugeant qu’il pouvait poursuivre, reprit :
« Si la version “précédente” de moi dont parlait cet enfoiré est vraiment venue ici, qu’a-t-elle essayé de trouver en premier ? Je compte remonter ses pas. »
Inon ramassa l’un des fragments de bois. Ce ne fut qu’alors que Yuder comprit qu’il ne s’agissait pas de bois de chauffage, mais d’un registre couvert de minuscules caractères serrés les uns contre les autres.
Incroyable qu’il n’ait pas pourri.
Vu l’époque, l’Archimage Luma avait peut-être utilisé du papier malgré la rareté des ressources. Avait-elle eu une raison d’utiliser ces morceaux à la place ? Ou était-ce simplement plus pratique ? Tandis que Yuder observait Inon poser un fragment et en prendre un autre, il plissa les yeux.
Il se demanda si quelque chose finirait par apparaître, mais l’écriture était bien trop petite pour qu’il puisse la déchiffrer.
Et puis, ça ne changerait rien : il y a de fortes chances que ce soit écrit dans une langue ancienne que je ne reconnaîtrais pas.
« Puisque je t’ai dit de t’asseoir, assieds-toi. Par ici. »
Kishiar l’appela doucement. Yuder détourna les yeux d’Inon. À un moment donné, Kishiar avait pris deux chaises qui traînaient là et les avait installées face à face, de part et d’autre du bureau. Yuder répondit à son invitation et s’assit à la place qu’avait autrefois occupée le propriétaire du bureau.
Une fois assis, il constata que le bureau n’était pas très grand. Comparé à celui de Kishiar, dans le bureau du Commandant, il était plutôt petit. Cela signifiait sans doute que son propriétaire n’était pas aussi grand que Kishiar. Tandis que Yuder examinait les marques sur le bureau, Kishiar reprit la parole.
« À quoi penses-tu avec tant d’intensité ? »
« Je me disais simplement que le propriétaire du bureau ne devait pas être aussi grand que toi, Commandant. »
« Ha ha ! C’est vrai, je n’ai jamais entendu dire que Luma était plus grande que le Premier Empereur. »
Ah bon ? Si Kishiar, qui adorait l’histoire, le disait, cela devait être vrai. Yuder, qui n’avait jamais prêté beaucoup d’attention à la taille ou à la carrure des personnages historiques, trouvait étrangement fascinant d’avoir une telle conversation à présent.
La statue du Premier Empereur était pourtant assez grande…
En se rappelant celle qu’il avait vue en chemin, Yuder fut soudain pris d’une question.
« À bien y penser, j’ai rarement vu de portraits ou de statues de mages, y compris de l’Archimage Luma. »
« La théorie la plus répandue, c’est que les premiers mages étaient craints et rejetés. C’est aussi pour cela que la Cour impériale a créé le Bureau royal des mages : pour montrer qu’elle pouvait maîtriser ces individus dangereux. Mais c’était également un moyen de les protéger et de les soustraire aux persécutions extérieures. »
« … Ça ressemble beaucoup à la Cavalerie. »
Un sourire de professeur fier de son élève s’étendit sur le visage de Kishiar.
« C’est exact. En réalité, le Bureau royal des mages a été l’une des principales sources d’inspiration dont je me suis servi pour fonder la Cavalerie. Avoir un précédent, c’est extrêmement utile pour ceux qui viennent après. Grâce à cela, j’ai pu clouer le bec à beaucoup de ceux qui se demandaient à quoi pouvait bien servir une unité comme la Cavalerie. »
Bien qu’il ait affirmé que cela avait été difficile, Kishiar semblait aussi prendre plaisir à se remémorer cette période. Apparemment, tenir tête à l’opposition avait été amusant à sa manière.
Du point de vue de Yuder, il aurait été bien plus simple de rouer de coups tous ceux qui lui barraient la route et de les forcer à donner leur accord. Mais Kishiar, même si cela devait être frustrant et lent, semblait préférer faire l’effort de résoudre les problèmes un à un. C’était sûrement pour cela que la Cavalerie avait pu être fondée avec succès.
« Pour ma part, je suis fier que, contrairement aux mages, les Éveillés aient désormais droit à des portraits et à des statues en bonne et due forme. Comme le monument que l’Empereur prévoit d’ériger en ton honneur dans la Grande Forêt, ou le mémorial d’Ever, dans le sud de Makla. »
« Ah… »
« Rien de tout cela n’aurait été possible si les Éveillés étaient encore craints et rejetés comme autrefois. Et, personnellement, j’aime beaucoup que le tout premier monument dédié à un Éveillé soit le tien. »
Ces mots rappelèrent à Yuder sa vie précédente.
« Tu as raison… Commandant. À bien y penser, je n’ai jamais rien vu de tel dans la version précédente. »
Même Yudrain Aile, ni aucun autre membre de la Cavalerie ayant accompli de grandes choses, n’avait eu droit à un tel hommage. Kishiar resta silencieux un instant, puis sourit, les yeux plissés.
« … En effet. À ce propos, j’espère qu’un jour nous verrons une statue de mon aide, ou un portrait qui te reconnaîtra comme héros national. Je ne pense pas que ce jour soit si lointain. »
« Je ne suis pas particulièrement pressé de voir ça. »
« Pourquoi ? Tu n’aimes pas qu’on immortalise tes traits ? Certaines personnes sont comme ça. »
Yuder hésita, puis répondit :
« C’est plutôt que… les autres n’y verraient peut-être pas d’inconvénient, mais je sais que je n’ai pu faire ce que j’ai fait que parce qu’on m’a donné une seconde chance. »
Sans parler des nombreux péchés qu’il avait commis. Le fait que le temps ait été remonté et que ces actes n’existent plus dans le monde ne signifiait pas qu’ils avaient disparu de l’esprit de Yuder.
« Je n’ai fait que corriger les erreurs qui auraient dû être réparées dès la première fois. Ce n’est pas la peine de laisser une trace comme si j’avais de quoi m’en vanter. »
Kishiar garda le silence un instant.
« Je vois. C’est pour ça que tu n’avais pas l’air très enthousiaste quand on t’a attribué ce monument. »
« Ce n’est pas que je n’étais pas reconnaissant envers Sa Majesté pour cette marque de reconnaissance. »
« Je ne te critique pas. »
Kishiar secoua doucement la tête et tendit le bras par-dessus le bureau pour recouvrir la main de Yuder. La chaleur pénétra le gant noir, lui rappelant celle qu’ils avaient partagée la nuit précédente. Cette pensée le fit taire, et Kishiar murmura doucement :
« Je comprends ta raison. Mais il y a une chose que je tiens à éclaircir. »
« … »
« Les humains érigent des monuments et des statues, et font peindre des portraits, pour se souvenir. Les Éveillés qui viendront se rappeler ce que tu as accompli y puiseront la force d’affronter courageusement d’immenses dangers, comme tu l’as fait. Même lorsque nous aurons disparu, tant que le monument sera là et que quelqu’un pourra le lire… »
Sous ses cils dorés, les yeux cramoisis brillaient d’une conviction inébranlable.
Yuder ne parvenait pas à détacher son regard de lui.
« J’espère qu’on se souviendra de toi ainsi. Même si cela te pèse, même si tu trouves que c’est trop. »
« Je ne le vois pas comme ça. Et, pour être honnête… si je devais souhaiter quelque chose… »
Yuder expira une fois, puis répondit avec sincérité :
« J’espère que l’on se souviendra davantage de tes exploits et de tes archives que des miens, Commandant. »
« Les miens ? »
Kishiar pencha la tête, manifestement surpris.
« Oui. Franchement, il serait normal que les tiens passent en premier, non ? »
Yuder avait peut-être tué l’énorme monstre de l’Ouest, mais sans Kishiar, qui avait tout orchestré dans l’ombre, cela aurait été impossible. Ce qu’il avait accompli dans le Sud était tout aussi considérable. À bien y penser, il était étrange qu’on n’ait encore érigé ni monument ni statue en son honneur.
À ces mots, Kishiar eut un petit rire.
« Hmm… En réalité, un duc qui a perdu ses droits de succession n’est pas censé figurer dans les archives publiques. »
« … Pardon ? »
« On considère comme une honte qu’un membre de la famille royale, rejeté par la Famille impériale, soit mis en avant. C’est pour cela que Sa Majesté ne m’a accordé aucune distinction liée aux archives ou aux monuments commémoratifs. »
Yuder n’avait pas compris que c’était la raison pour laquelle Kishiar n’avait reçu ni monument ni distinction. Il croyait déjà connaître une bonne partie des injustices que Kishiar avait subies après être devenu duc de Peletta, mais voilà qu’une nouvelle pièce s’ajoutait au tableau. Tandis que Yuder fronçait les sourcils, l’expression de Kishiar se fit malicieuse, presque celle d’un chat satisfait de lui-même.
« … Mais hier, Sa Majesté m’a rendu quelque chose. »
Les paroles de l’Empereur Keilusa lui revinrent aussitôt à l’esprit, comme un éclair.
« Il a dit qu’il te rendrait ton statut de membre de la famille royale… »
« Exactement. Alors, à partir de maintenant, tu pourrais bien voir ce que tu souhaitais. Et même si ce n’est pas le cas, je ferai de mon mieux pour laisser une trace. »
Yuder cligna plusieurs fois des yeux. À l’idée qu’il pourrait voir un monument ou une statue en l’honneur de Kishiar, son cœur se mit à battre plus vite.
« … Oui. J’aimerais beaucoup voir ça. »
L’émotion le submergea et il s’inclina profondément sans même s’en rendre compte. Son ventre toucha le bureau ; un tiroir dont il n’avait même pas remarqué l’existence lui heurta la peau et s’ouvrit brusquement.
Qu’est-ce que c’est ?
En baissant les yeux, Yuder croisa le regard d’un fragment de bois, seul, posé au fond du tiroir.