Chapitre 1 049
« À l’époque, j’ai entreposé quelque chose de très important ici. Et c’était moi qui en avais la garde. »
« Quelque chose d’important ? Comme quoi ? »
Jusque-là, Yuder n’était jamais entré dans les détails au sujet de la Sphère du Monde, ni avec Kishiar ni avec Inon. Il n’avait pas réussi à en percer entièrement la nature avant la fin, et la Pierre Rouge elle-même était devenue tout autre chose depuis.
Dans le passé, je n’aurais rien dit.
Il se demandait encore si partager ces souvenirs ne ferait qu’inquiéter inutilement les autres. Mais Yuder choisit de parler franchement.
« La Sphère du Monde. »
« La Sphère du Monde… Quel nom grandiloquent ! »
« Je me souviens avoir déjà entendu ce nom », murmura Kishiar, le regard grave. « Il n’a pas été mentionné quand tu enquêtais sur les phénomènes étranges qui se produisaient partout dans le monde ? Tu avais dit que tu n’avais pas trouvé grand-chose, mais il me semble que ce nom était apparu. »
« Oui. C’est ça. »
« Qu’est-ce que c’est, exactement ? » insista Inon, réclamant une véritable explication.
Yuder fixa l’endroit précis où la Sphère du Monde avait reposé autrefois, puis prit la parole.
« C’est un autre nom pour la Pierre Rouge. Les mages de l’ère précédente l’ont récupérée et étudiée, puis ils ont appelé Sphère du Monde ce qu’il en restait : une coquille vide. Peut-être la trouvaient-ils trop étrange pour la jeter. Ils l’ont installée ici sous ce nom et ont chargé la Cavalerie de la garder. »
« La Pierre Rouge… C’est celle dont tu as dit que le pouvoir avait été extrait et transféré dans des réceptacles de taille moyenne, puis réparti et entreposé séparément, c’est bien ça ? »
« Exactement. »
Yuder acquiesça brièvement aux paroles d’Inon, et Kishiar enchaîna avec une autre question.
« Donc, quand tu dis que la Sphère du Monde n’était qu’une coquille, ça signifie qu’elle ne contenait plus aucun pouvoir de la Pierre Rouge ? »
« C’est ce que je pensais. J’étais arrivé trop tard pour commencer une véritable enquête, alors je n’ai pas pu découvrir ce qu’était devenue l’énergie d’origine. Malgré tout, je me suis dit… qu’il restait peut-être une trace dans la coquille et que je pourrais l’étudier. Mais… »
Yuder secoua la tête en se remémorant la Sphère du Monde qu’il avait vue dans sa vie précédente.
« Tout s’est terminé avant que je puisse l’examiner correctement. »
Kishiar et Inon gardèrent le silence. Naturellement, avec les personnes présentes, impossible d’éviter ce genre d’atmosphère pesante. Yuder avait tenté de l’expliquer brièvement pour ne pas en arriver là, mais cela n’avait servi à rien.
La question suivante d’Inon finit par rompre la tension.
« Alors, pourquoi avoir caché la Sphère du Monde ici, précisément ? Il devait bien y avoir d’autres possibilités. »
« Eh bien, c’est un Sanctuaire. On peut facilement contrôler les entrées, il n’y a rien aux alentours et l’endroit reste relativement proche de la capitale. Ils ont dû trouver ça idéal. »
« Quand même, la dissimuler sous une statue, dans une cachette secrète ? Ils auraient pu construire un vrai coffre-fort. »
« Ça doit être lié à l’histoire de la statue. »
Cette fois, ce fut Kishiar qui répondit à Inon.
« Cette statue n’a pas toujours été ici. Elle se trouvait au Palais de l’Aube. Sa propriétaire d’origine, la première impératrice, l’a sculptée elle-même alors qu’elle pleurait son défunt époux. On raconte qu’elle a consigné ses sentiments les plus profonds — des pensées qu’elle ne pouvait confier à personne — et les a enfermés dans cette cachette secrète. »
Kishiar gardait les yeux rivés sur la cachette, songeur et silencieux.
« Après sa mort, ses descendants ont examiné la cachette et découvert que ce qu’on y plaçait ne se détériorait pas facilement et ne pouvait être détecté par des moyens ordinaires. Elle avait peut-être d’autres fonctions, mais elles se sont perdues avec le temps. De nos jours, on peut obtenir le même résultat avec des artefacts magiques, mais à l’époque, c’était extraordinaire. Après tout, la plupart des sorts fonctionnaient ainsi. »
« Donc, en gros, cette cachette faisait office de boîte de conservation… une sorte d’artefact magique. »
« Mais elle ne contient plus du tout de mana », marmonna Inon d’un ton plat après l’explication de Yuder. « J’imagine que son créateur n’était pas un Grand Mage. »
Kishiar eut un petit rire et acquiesça.
« Tu sais plutôt bien faire la différence entre ceux qu’on appelait Grands Mages et les autres. »
Contrairement à aujourd’hui, la magie des premiers temps n’avait généralement que des effets temporaires. Seule une poignée de personnes pouvait laisser durablement son pouvoir derrière elle : c’étaient elles qui recevaient le titre de Grand Mage. La première impératrice maîtrisait la magie, mais on ne l’avait jamais désignée ainsi.
« Elle a sans aucun doute lancé un puissant sort sur cette cachette, mais sa magie s’est dissipée dans les cent ans qui ont suivi sa mort. La cachette est restée, mais sans pouvoir. C’est alors que la famille impériale a décidé de déplacer la statue ici, pour honorer sa mémoire. »
« Donc, personne ne s’occupe non plus de la statue ? »
« Pas vraiment. C’est plutôt une tradition. On raconte que l’impératrice souhaitait que la statue se dégrade naturellement avec le temps. Il n’existe aucun document officiel à ce sujet : c’est plutôt une tradition orale, mais la famille impériale a bien des récits transmis de cette façon. »
Yuder leva de nouveau les yeux vers la statue du Premier Empereur.
Se dégrader naturellement…
Les morts ne vieillissent jamais dans nos souvenirs. Peut-être l’impératrice, incapable de regarder son époux vieillir, avait-elle voulu que la statue prenne de l’âge à sa place. Cela expliquerait pourquoi elle était si différente : pourquoi on ne l’entretenait pas, pourquoi elle n’était ornée d’aucun décor et pourquoi on l’avait laissée aux éléments.
« Enfin, dans tous les cas, c’est un lieu chargé de légendes. Si l’on voulait cacher et protéger quelque chose de dangereux en plein jour, on ne pouvait pas trouver mieux. Même si la cachette n’offrait pas grande protection, le lien avec le Premier Empereur lui donnait une certaine crédibilité. »
C’était vrai. Même les nobles qui s’acharnaient à effacer les traces de l’ancienne lignée impériale — comme l’Empereur Katchian ou la maison Diarca — avaient épargné l’héritage du Premier Empereur. Ils insistaient souvent sur le fait que leur lignée descendait d’une branche de la sienne, et non qu’elle l’avait remplacée.
« Allons à la colline de Ghilandre, maintenant. »
Inon finit par détourner le regard de la statue. Ils s’étaient arrêtés un moment au cœur de la forêt, où Inon avait scruté les alentours, apparemment à la recherche d’un repère. À présent, il semblait l’avoir trouvé. Il se mit en marche, et Yuder le suivit en demandant :
« Qu’est-ce que tu essayais de trouver depuis tout à l’heure ? »
« L’entrée de la colline de Ghilandre. Après tout ce temps, difficile de savoir où elle se trouve. »
« Tu as dit tout à l’heure que rien n’avait changé. »
« Tais-toi. Mille ans ont passé, j’ai bien le droit d’être un peu désorienté. La statue a été déplacée, et ils ont changé les arbres par ici. Le flux magique de cet endroit n’a plus rien à voir avec ce qu’il était. »
Inon répondit sèchement, et Kishiar eut un petit rire.
« Qu’est-ce qui te fait rire ? Ça t’amuse que je crie sur ce gamin ? »
« Pas du tout. Je viens juste de comprendre quelque chose. Je savais que Yuder était plus à l’aise avec toi qu’avec les autres, mais en le voyant de près… on dirait vraiment qu’on regarde une famille. C’est agréable à voir. »
La colère qui montait en Inon se dissipa, et il parut décontenancé. Il expira, exaspéré, et passa une main dans ses cheveux.
« … Tu as la langue bien pendue, tu sais ? »
« Tout le monde me le dit. Même le Grand Mage Luma l’a reconnu : ça m’a donné une certaine confiance en moi. »
Yuder n’avait pas dit un mot, mais Inon tourna vers lui son regard renfrogné plutôt que vers Kishiar, les sourcils profondément froncés. Yuder se contenta d’arborer son expression impassible habituelle.
« Hum… Arrêtez-vous. Je crois que c’est ici. »
Inon finit par s’immobiliser. Ils se trouvaient à une courte distance du centre de la forêt. Rien ne distinguait particulièrement les lieux, mais Inon observa soigneusement les alentours, puis hocha légèrement la tête.
« Restez sur vos gardes. Ne marchez que là où je marche. Ne touchez à rien avant qu’on soit arrivés. »
Inon prononça ces mots sans émotion. Puis il effleura doucement un arbre voisin et se mit à avancer. Yuder suivit ses pas, puis entendit derrière lui le bruit léger de Kishiar qui les suivait à son tour.
Tout en marchant, Inon toucha plusieurs autres arbres. Rien ne permettait de deviner selon quel critère il les choisissait, et il était difficile de comprendre ce qu’il faisait exactement.
C’est alors que Yuder commença à ressentir une sensation étrange.
Au début, les empreintes d’Inon lui avaient semblé peu profondes, mais elles s’enfonçaient de plus en plus. Ce n’était pas qu’Inon se fût soudain alourdi : pourtant, à mesure que Yuder posait les pieds dans ses traces, il avait l’impression de devenir plus léger.
Qu’est-ce que c’est ?
Alors qu’il fronçait les sourcils, perplexe, un côté de son champ de vision bascula.
Il avançait tout droit, mais à présent, d’un œil, le monde lui apparaissait à l’envers. Les arbres et le ciel s’étaient renversés et se trouvaient désormais sous lui, tandis que lui, Inon et Kishiar marchaient sur l’étroite frontière entre deux mondes.
C’est…
Il cligna des yeux l’un après l’autre, pour vérifier ce qu’il voyait. Puis il comprit : la vue inversée lui venait de l’œil dont la vision magique avait été renforcée.
Ça signifie que cette manifestation de la magie de Luma n’est visible qu’à travers la Vue.
Un monde à l’envers d’un œil. Le monde normal de l’autre.
Alors qu’il contemplait, stupéfait, cette vision étrange — les arbres et le ciel tendus vers un centre inversé, le sol semblant se trouver à la fois au-dessus et au-dessous —, Yuder sentit quelque chose changer.
Il n’avait plus l’impression de marcher sur un terrain plat.
Non… Il avait l’impression de grimper.
Comme sur une colline.