Chapitre 1 041
Yuder conserva tranquillement son rythme soutenu tout en pliant les sachets de médicaments. Heureusement, Inon finit par relever la tête avant qu’il n’ait plié jusqu’au dernier.
« … Ha. Un anniversaire. Un anniversaire, hein. »
« … »
Chaque fois qu’il répétait le mot « anniversaire », les doigts qui dépassaient de ses bras croisés tapotaient son avant-bras. Il faisait une tête affreusement renfrognée, mais Yuder y vit un signe étonnamment positif : Inon ne lui avait pas dit de déguerpir.
« D’après ce que j’ai vu, les gens se souviennent généralement de ce que l’autre désire… et le lui offrent. Ou alors, ils lui préparent un bon repas. »
« J’ai déjà pris un repas au Palais Impérial. Quant à ce qu’il pourrait vouloir… je n’en suis pas vraiment sûr. »
D’après tout ce que Yuder avait pu observer, Kishiar la Orr désirait rarement des choses matérielles. C’était en partie parce qu’il occupait une position où il pouvait facilement obtenir tout ce que l’argent permettait d’acheter, mais aussi tout simplement parce que c’était dans sa nature : il était fondamentalement détaché des biens de ce monde.
À l’instant encore, il avait déclaré sincèrement qu’un repas partagé lui suffisait pour être heureux. Yuder était convaincu qu’aucun cadeau matériel ne pourrait lui faire plus plaisir. Quand il le lui dit, Inon jura de nouveau — cette fois à voix basse, dans un marmonnement deux fois plus long que tout à l’heure — puis reprit la parole.
« Alors, le plus simple serait… de repenser à ce qu’on t’a offert et de t’en inspirer. Y a-t-il quelque chose qui t’ait marqué ? Un cadeau d’anniversaire qu’on t’aurait fait ? »
« Si c’était le cas, je ne serais pas venu te voir. »
« … Sérieusement… Tu sais quoi ? Non. Tu vas encore me faire grimper la tension ! Laisse tomber. Continue juste à plier ces trucs ! »
Inon passa une main dans ses cheveux, exaspéré, puis se tapota le front de l’index en réfléchissant. Yuder continua de plier méthodiquement les sachets restants, comme on le lui avait demandé. Puis, tout en le fusillant toujours du regard, Inon lança soudain :
« Et si tu ne te limitais pas aux cadeaux d’anniversaire ? Repense à tout ce que quelqu’un t’a donné, matériel ou non. Rien que tu aies trouvé particulièrement utile ? »
« … Ces derniers temps, les gens autour de moi m’apportent beaucoup à manger. »
Cela comptait certainement comme quelque chose d’utile. Pourtant, cette réponse déplut manifestement à Inon, dont la réaction éclata comme un feu d’artifice.
« Pas des trucs comme ça ! »
« … Alors, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est la chevalière qu’on m’a remise au palais aujourd’hui. Elle est gravée de mon blason familial. »
« Ça… ! »
Inon s’apprêtait à répliquer en grimaçant, mais il pencha soudain la tête et s’interrompit.
« … Hmm. Maintenant que j’y pense, je ne crois pas avoir entendu exactement ce qu’on t’a remis aujourd’hui. Une chevalière avec ton blason familial ? Tu n’avais pas renoncé à en créer un au départ parce que ça t’ennuyait ? Ça avait fait pas mal de bruit, à l’Unité médicale. »
Était-ce vraiment si important qu’il ait renoncé à faire enregistrer un blason après avoir reçu son titre ? Il n’avait pas imaginé que les autres membres y accordaient tant d’importance. Mais qu’Inon s’en souvienne lui aussi avait de quoi surprendre.
« Oui. Mais apparemment, le Commandant a fait créer un blason sans m’en parler, puis l’a remis à Sa Majesté. »
L’Empereur s’en était ensuite servi pour faire fabriquer une chevalière, qu’il avait offerte à Yuder en annonçant que son titre de noblesse deviendrait héréditaire. Après l’anniversaire de Kishiar, c’était l’événement le plus mémorable de la journée : un cadeau qui lui avait paru véritablement exceptionnel. Il semblait peu probable qu’il reçoive à nouveau quelque chose de pareil au cours de sa vie.
L’expression de Yuder changea légèrement tandis qu’il repensait au blason, manifestement conçu avec soin et en tenant compte de ses capacités.
Après avoir entendu son explication, Inon claqua des doigts.
« Voilà. C’est ça. »
« Quoi donc ? La chevalière ? »
« Non, espèce d’idiot. Pas ça ! Qui t’a dit d’aller faire fabriquer une bague ? »
« Alors quoi ? »
« La première fois que tu as voulu faire quelque chose pour l’anniversaire de quelqu’un, c’était à cause de ton fichu Commandant, pas vrai ? Alors, au lieu de penser aux autres, concentre-toi sur lui. Il t’a donné un tas de choses au fil des ans, non ? Il n’y en a pas une que tu aies particulièrement aimée ? Même lui en rendre une, ça pourrait faire l’affaire, tu sais ? »
Yuder aurait voulu dire que ce n’était pas une dette, mais il se retint.
Tout ce que Kishiar m’a donné au fil des ans…
À y réfléchir, Kishiar lui avait donné énormément de choses depuis son entrée à la Cavalerie. À commencer par sa nomination forcée comme aide de camp, puis les bijoux coûteux lorsqu’ils faisaient semblant d’être amants, et plus tard, les tenues luxueuses qu’il lui proposait sans jamais en avoir l’air avant chaque réception. Sans compter tous les meubles qui remplissaient sa chambre.
Mais ce qui était vraiment resté gravé dans sa mémoire, ce n’étaient ni les cadeaux coûteux ni le poste prestigieux.
Il y avait d’autres choses, plus discrètes.
La fleur en papier pliée pour lui alors qu’il était aveugle dans l’Ouest, et la brève promesse qu’elle dissimulait. Les vrais pétales qui avaient empli sa chambre le jour de leur retour dans la capitale — la preuve que Kishiar s’était souvenu de cette promesse.
Le nouveau fourreau, fabriqué dans un matériau précieux qui ne se briserait jamais, pour remplacer celui qui avait été réduit en pièces au combat.
Le mouchoir qu’il lui avait tendu avec un sourire, après que Yuder eut vaincu Meghna en duel avant leur départ pour le Sud. Le gâteau qu’ils avaient partagé, étendus sur le lit, une fois tout terminé.
Et… même si ce n’était pas le Kishiar d’aujourd’hui qui le lui avait donné, il y avait aussi le cadeau le plus précieux que Yudrain Aile eût jamais reçu dans sa vie passée : son nom.
« … »
S’il ne se limitait pas aux choses visibles, le champ des possibles ne faisait que s’élargir.
Il lui avait appris à vivre parmi les autres.
À se battre.
À jouer le jeu.
À vivre avec ses amis et ses compagnons d’armes.
Et plus profondément encore… toutes ces sensations qui semblaient vouées à l’accompagner pour toujours étaient liées à Kishiar.
Le ciel au-dessus de la région de l’Est, où ils avaient marché main dans la main.
Le chant du vent, tout en haut des arbres imposants de la Grande Forêt.
Le parfum salé et glacial de la mer, dans le Sud, qu’ils avaient partagé.
Les mots murmurés dans ces instants.
La décharge électrique qu’il avait ressentie en pressant son dos contre le sien pour viser un ennemi.
Et le désir ardent, dévorant, qui avait embrasé tout son corps.
Cette passion profonde, plus intense qu’il n’aurait jamais cru possible d’en éprouver à son égard.
Tout cela, seul Kishiar avait pu le lui donner.
À bien y penser… j’ai vraiment reçu beaucoup de choses.
Pour quelqu’un comme lui, qui n’avait jamais rien accepté facilement… Kishiar n’avait jamais hésité, pas une seule fois, à lui donner tout ce qu’il pouvait.
Et pourtant…
À l’idée de lui rendre ne serait-ce qu’une de ces choses, son esprit se figea, paralysé.
Comment pourrait-il bien rendre à Kishiar ne serait-ce qu’un seul de ces cadeaux si profonds ?
Était-ce seulement possible ?
« Qu’est-ce que t’as, avec cette tête ? Ne me dis pas qu’il ne t’a rien donné que tu aies aimé ? »
Inon le regarda d’un air soupçonneux, presque accusateur. Si Yuder répondait par l’affirmative, il avait l’air prêt à foncer dans le bureau du Commandant.
« Non… C’est plutôt que… il y en a trop. Je ne sais vraiment pas. »
« … Vraiment ? Eh bien, tant mieux pour toi, alors. Bon sang. »
Il avait beau avoir répondu que non, Inon n’avait pas l’air satisfait. Son visage se tordit comme s’il venait de renifler un citron pourri.
« Alors, choisis-en un. N’importe lequel ! »
« … »
« Ne va surtout pas me demander de choisir à ta place. J’ai déjà largement dépassé mes limites en t’aidant jusqu’ici. Si tu n’arrives vraiment pas à te décider, tire au sort ou je ne sais quoi ! Ou demande-lui simplement lequel a compté le plus pour lui ! »
« Je ne comptais pas aller jusque-là. »
« Au moins, il te reste un peu de décence. »
Inon parla d’un ton ferme, puis agita la main pour le congédier. À cet instant, Yuder venait de finir de plier le dernier sachet. Il se leva donc sans un mot.
« Merci de m’avoir aidé. »
« Ha, tu ferais mieux d’être reconnaissant. Sérieusement, qu’est-ce que tu ferais sans moi ? »
À vrai dire, Yuder était d’accord. Inon poussa un long soupir et se décoiffa sans ménagement, l’air un peu plus détendu.
« Bref, ne crois pas que plier des sachets de médicaments règle ta dette. Tu m’apporteras genre dix citrons, plus tard. »
« D’accord. »
« Ne sois pas en retard demain ! »
« Compris. »
Inon l’accompagna jusqu’à la porte, la main sur la poignée, mais s’arrêta, frappé par une idée.
« … Hé. Je dis ça comme ça, mais tout ce dilemme est probablement inutile. Quoi que tu fasses, ce type va applaudir et pleurer de joie. Le mieux, ce serait peut-être simplement d’aller lui raconter ce que tu as fait ici. »
Avant que Yuder ait pu lui demander ce qu’il voulait dire, la porte claqua.
Il se retrouva seul dans le couloir.