Chapitre 1 040
Dans sa vie précédente… à quoi avait ressemblé le trentième anniversaire de cet homme ? L’avait-il oublié, lui aussi ? Ou s’en était-il souvenu, d’une manière ou d’une autre, et avait-il renvoyé tout le monde pour le passer seul ?
Yuder avait beau chercher, le souvenir le plus lointain auquel il parvenait remontait à l’époque où Kishiar venait de prendre ses fonctions de Commandant : tout était alors agité, trépidant, chaotique. Il ne se rappelait même pas clairement si Kishiar se trouvait dans la capitale ou à Peletta, à ce moment-là. Empereur Katchian avait un jour mentionné qu’il n’y avait eu personne autour de lui, et Yuder ne pouvait que supposer que c’était vrai.
À l’époque, il n’avait pas voulu savoir. Et par la suite, il n’avait jamais été particulièrement curieux. Alors pourquoi… pourquoi cela lui pesait-il tant, maintenant ?
Il connaissait déjà la réponse. Mais cela ne faisait que le frustrer davantage. Une émotion complexe lui gonfla la poitrine, et il laissa échapper un soupir.
Assis en face de lui, Kishiar semblait sincèrement satisfait du présent. Pourtant, Yuder ne parvenait pas à se résoudre à en rester là. Cette sensation froide et lancinante dans sa poitrine refusait désormais de se laisser ignorer.
Mais que devait-il faire, au juste… ?
« — Yuder ? »
Perdu dans ses pensées, Yuder tressaillit légèrement en entendant son nom. Il releva la tête et croisa le regard rouge qui l’observait.
Ah… merde.
Il le sut instinctivement : l’émotion qu’il venait d’éprouver avait également atteint Kishiar.
Heureusement — ou peut-être malheureusement —, la voiture s’arrêta et Nathan Zuckerman y monta. L’instant passa, et la conversation ne reprit pas.
Yuder s’efforça aussitôt de chasser ses pensées, ne voulant pas commettre une nouvelle bévue.
« … Alors, tu es venu directement ici en sortant ? »
Inon demanda cela d’un air incrédule, tout en répartissant des herbes broyées dans de petits sachets de papier.
« Oui. »
« Le Commandant ne t’a pas arrêté ? »
« Je lui ai dit que je voulais te voir. Il n’a rien dit. De toute façon, on part demain matin, alors ce n’est pas si bizarre, non ? »
« Tss. Ouais. Vraiment formidable. Fantastique. »
Son ton ne laissait aucun doute : ce n’était pas un compliment.
Yuder s’assit sans un mot à côté d’Inon. Dans cette pièce encombrée où des ingrédients médicinaux traînaient toujours partout, il aperçut un petit sac de voyage rangé dans un coin.
« Tu as passé tout ce temps à faire tes bagages et à préparer des herbes ? »
« Ouais. Le gamin va devoir rester ici tout seul pendant mon absence. Je compte revenir vite, mais on ne sait jamais, alors je fais tout ce que je peux. »
Inon n’était pas venu au palais comme les autres membres. Lusan non plus. Tous deux avaient clairement fait savoir qu’ils ne souhaitaient ni être reconnus ni recevoir de récompense, et Kishiar avait respecté leur choix.
Inon avait dit qu’il ne voulait pas attirer l’attention, tandis que Lusan, le prêtre, ne voulait pas que ses actes soient considérés comme un mérite personnel : il avait agi selon la volonté divine.
Pour autant, ils ne repartiraient pas les mains vides. Yuder devinait qu’à leur retour, les ressources et les effectifs de l’Unité médicale auraient considérablement augmenté. À long terme, cela leur serait bien plus utile.
Inon finit par répartir la poudre en ce qui ressemblait à une centaine de petits bouts de papier. Il ne restait plus qu’à les plier. Comme Inon s’occupait toujours lui-même de broyer les herbes, Yuder n’y touchait pas, mais plier les papiers lui semblait à sa portée.
Il tendit la main et se mit à plier les petits papiers, dont chacun faisait à peine une fraction de la taille de sa paume.
« Attends. C’est délicat, ne les abîme pas, sinon je vais… hein ? »
Inon avait commencé à protester, mais il cligna des yeux et haussa les sourcils en regardant Yuder plier les papiers avec une rapidité et une adresse remarquables.
« … Tu te débrouilles plutôt bien. Où est-ce que tu as appris… Ah. »
Il s’interrompit en plein milieu de sa phrase, comprenant soudain.
Où Yuder aurait-il pu apprendre une chose pareille, sinon auprès d’Inon, dans sa vie précédente ?
Yuder cligna lentement des yeux et répondit d’un ton monocorde :
« À l’époque. »
Inon se tut un moment. Quand la pile de papiers pliés devant Yuder dépassa les dix, il reprit enfin la parole.
« Ça ne te… dérange pas ? »
« Quoi ? »
« De te souvenir de tout alors que les gens autour de toi ont tout oublié. Ça ne doit pas être agréable d’être le seul à savoir. »
Est-ce que ça l’était ?
Yuder s’interrompit pour réfléchir, puis secoua la tête.
« Pas vraiment. »
« Parce que les choses vont mieux, maintenant ? »
« Ça aussi. Mais… je n’avais pas vraiment de souvenirs qui valaient la peine d’être partagés avec émotion, de toute façon. Même ça, je l’ai appris parce que je t’avais proposé de te payer pour m’avoir sauvé la vie, et que tu m’avais répondu que c’était arrogant, avant de me dire d’en plier dix mille. »
C’était juste après qu’Inon lui avait sauvé la vie. Yuder, jugeant que c’était une perte de temps, avait essayé de refuser. Mais Inon avait obstinément insisté : il n’accepterait rien d’autre en échange. Leur bras de fer s’était terminé par la capitulation de Yuder, qui ne voulait pas recourir inutilement à la violence contre quelqu’un qui lui avait sauvé la vie.
Bien sûr, plier dix mille sachets d’herbes lui avait pris énormément de temps. Il aurait pu utiliser ses pouvoirs pour en finir rapidement, mais Inon le lui avait interdit. Yuder avait donc dû revenir encore et encore, pour les plier à la main. Ce fut l’une des rares périodes de la vie de Yudrain Aile qui s’écoula lentement, sans efficacité.
À l’époque, j’avais même soupçonné Inon d’être un espion étranger qui cherchait à me mettre en confiance après avoir découvert mon identité.
Mais dans son apothicairerie, en pliant du papier, il avait découvert quel genre d’homme était véritablement Inon : un type ridicule, mais sincère, qui aidait les autres. Il avait beau avoir la langue bien pendue, il distribuait gratuitement des médicaments aux pauvres et ressemblait parfois à un vieillard qui connaissait les moindres recoins de la capitale, malgré son visage jeune. Même les pires voyous des taudis n’osaient jamais s’en prendre à sa boutique. Comme si, à son seuil, la loi et toutes les règles tacites perdaient leur pouvoir.
Ainsi, même après sa mort et son retour, Yuder se souvenait encore de la manière de plier ces sachets médicinaux sans se tromper.
Inon hocha lentement la tête, comprenant.
« C’est arrivé la première fois qu’on s’est rencontrés ? Qu’est-ce qui t’avait blessé, au juste ? »
« Une mission. »
Inon claqua la langue et s’adossa à sa chaise.
« Une mission, hein. C’est donc l’“Empereur” de “l’époque” qui t’a envoyé ? Celui que tu as rencontré aujourd’hui, le type qui était prince héritier ? »
Yuder avait déjà raconté à Inon, dans les grandes lignes, ce qui s’était passé ; il savait donc ce qu’avait traversé Empereur Katchian.
« Oui. »
« Ce putain d’enfoiré a dû se servir de ses subordonnés comme de gamins des rues qui tapent dans des cailloux. Typique. Mais toi… pourquoi, avec ton caractère, tu as accepté de subir un truc pareil ?! »
Inon explosa. Yuder suspendit son geste et esquissa un léger sourire.
« Parce que je pensais que c’était ce que je devais faire. À l’époque. Mais plus maintenant. »
Inon marmonna quelques jurons, puis soupira.
« Ah… Enfin, au moins, tu as compris maintenant. Alors… qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi être venu jusqu’ici ? Qu’est-ce que tu me veux ? »
Le sujet, hein…
Yuder baissa les yeux vers les papiers soigneusement pliés qu’il tenait, tandis que ses doigts poursuivaient leur mouvement.
« … Inon. Tu as rencontré beaucoup de gens, pas vrai ? »
« J’ai vécu assez longtemps, ouais. J’en ai rencontré pas mal. Qu’est-ce que tu cherches à me faire dire ? »
« Qu’est-ce que… tu crois qu’on est censé faire pour l’anniversaire de quelqu’un ? »
Inon se figea. Son pliage s’arrêta au milieu d’un pli. Il se frotta une oreille, puis plissa les yeux d’un air soupçonneux en regardant Yuder.
« … Pardon, il vient d’y avoir un truc qui m’est entré dans l’oreille ? Qu’est-ce que tu as dit ? »
« Je t’ai demandé ce que les gens font d’habitude pour les anniversaires. »
« Putain. Donc mes oreilles fonctionnent très bien. »
Inon jura à voix haute. Yuder se demanda s’il n’allait pas réveiller Lusan, dans la pièce d’à côté.
« Tu me demandes sérieusement ça ? Tu crois que je fête les anniversaires des gens ? Bon sang, si tu me poses la question pour l’anniversaire de ton Commandant, tu devrais en parler à quelqu’un d’autre, non ? À Kachien Bollenvalt ou à Kanna Wand, par exemple ? »
Il semblait qu’Inon avait enfin retenu leurs noms correctement — preuve qu’il s’était attaché à eux pendant leur séjour dans le Sud.
Yuder le laissa pester, puis répondit doucement.
« Kachien et Kanna respectent le Commandant. Ils ne le détestent pas, mais ils le voient comme quelqu’un de bien supérieur à eux. Je n’obtiendrais pas d’eux la réponse que je cherche. Mais toi, c’est différent. »
« … »
« Inon. Juste pour être sûr : le Commandant t’intimide ? »
« Moi ? Avoir peur de lui ?! »
Inon s’emporta.
« Qu’il soit royal ou non, ce n’est qu’un putain de gamin à mes yeux ! Il m’intimide ? Laisse-moi rire. Si c’était le cas, est-ce que j’aurais accepté quand tu m’as demandé de l’emmener à la Colline de Gilandre ? »
Avant leur visite au palais, Yuder avait demandé à Inon s’il accepterait que Kishiar les accompagne sur la colline. Il s’était attendu à une réaction cinglante, mais Inon s’était contenté de hausser les épaules et d’accepter sans hésiter. Il n’était manifestement pas intimidé le moins du monde.
« C’est pour ça que je te le demande. »
En entendant la réponse calme de Yuder, Inon gémit et se prit la tête entre les mains.
« Par les dieux… comment j’ai pu me retrouver mêlé à ça, moi… »