Chapitre 1 034
Voir Kishiar — qui rappelait souvent à Yuder l’importance du repos — se faire tenir un discours similaire par l’Empereur avait quelque chose d’étrangement ironique. Mais Yuder comprenait ce que l’Empereur voulait vraiment dire.
Avant de devenir un Éveillé, Kishiar avait vécu sous l’ordre constant de ne rien faire. Cela ne signifiait pourtant pas qu’il n’avait jamais rien fait. Malgré les limites de son corps, il avait travaillé son art de l’épée sans relâche et était finalement devenu Maître épéiste. Il avait transformé les terres arides de Peletta pour en faire ce qu’elles étaient aujourd’hui, et avait découvert un talent remarquable après l’autre. Nathan Zuckerman, les Chevaliers de Peletta et même Mick Shuden — désormais à la tête d’une compagnie commerciale étendue à tout le continent — en étaient la preuve.
Même cloué au lit, Kishiar était parvenu à tirer les ficelles en donnant ses instructions à Nathan Zuckerman et à ses subordonnés, veillant depuis sa couche à ce que tout se déroule exactement comme il le souhaitait. Mais aussi vif fût son esprit, travailler depuis son lit ne pouvait jamais vraiment être considéré comme du repos.
Même s’il aimait sincèrement travailler, même s’il savait mieux que quiconque évaluer ses limites et éviter les excès, il avait tout de même besoin de se reposer, ne serait-ce qu’une fois. C’était, semblait-il, ce que l’Empereur voulait lui faire comprendre.
Mais Kishiar n’accepta pas aussitôt.
Il garda un instant le silence, comme s’il cherchait un sens caché sur le visage de son frère. Puis il poussa un long soupir et prit enfin la parole.
« … En toute autre circonstance, je vous aurais remercié de tout cœur. Cependant, Votre Majesté, vous avez annoncé tout à l’heure votre intention de me rendre les droits qui m’ont été retirés et de lever les restrictions qui me sont imposées. Vous comprenez sûrement que cela ne peut se faire en un instant, par un simple décret. Si je quittais complètement la capitale dès maintenant, que se passerait-il ? »
« Eh bien, je supporterai moi-même ce léger désagrément. »
L’Empereur répondit sans hésiter.
« Je suis désolé, mais ce n’est pas le genre de chose qu’on peut balayer d’un revers de main en la qualifiant de léger désagrément. »
Yuder n’avait jamais vu Kishiar exprimer une inquiétude aussi ferme. Il était pourtant d’accord avec lui : c’était tout à fait raisonnable.
*C’est un véritable pari politique… On ne peut pas s’inquiéter à l’excès dans une situation pareille.*
Le duc de Diarca avait envoyé des assassins contre l’Empereur et l’Impératrice quelques jours plus tôt, sans sourciller. S’il venait à apprendre l’annonce inattendue du jour, le palais se transformerait de fait en champ de bataille.
Même si l’Empereur était devenu un Éveillé et avait recouvré la santé, cela ne suffisait pas à garantir sa sécurité.
Pourtant, l’Empereur ne se laissa pas ébranler par les inquiétudes de Kishiar. L’Impératrice aussi resta calme.
« Kishiar. Tu n’as pas à t’en soucier tant que ton congé n’est pas terminé. »
« Votre Majesté… Laissez-moi au moins reporter mon congé… »
« Je ne le permettrai pas. »
L’Empereur rejeta la proposition sans appel.
« Rien en ce monde ne va de soi. Toi et les personnes compétentes qui m’entourent avez toujours été à mes côtés, mais je ne dois pas considérer cela comme acquis. Cela vaut aussi pour toi, Kishiar. »
« … Votre Majesté. »
« Tu es assez intelligent pour deviner pourquoi j’ai pris cette décision. Si tu continues à t’y opposer, c’est que tu es profondément inquiet. »
Mais c’est une chose qu’il faut faire.
La voix calme et posée de l’Empereur ne trahissait aucune hésitation.
« Avant de promulguer le décret d’aujourd’hui, j’ai rencontré le Premier ministre, le Grand général Mucker, le chef du Corps des mages impériaux et le Pape. J’ai relancé les travaux qui avaient été interrompus, dans les domaines du droit, de la diplomatie et de l’histoire. »
Chacun de ces noms appartenait à une personnalité éminente et politiquement neutre.
« S’ils n’ont rien fait pendant si longtemps, c’est parce que la Famille impériale ne leur avait pas donné de certitudes. Moi qui ai disparu des années sans explication, j’étais le pire de tous. Pour rétablir cette confiance et jeter les bases de ce qui doit venir, je dois tomber l’armure et leur montrer clairement ce dont je suis capable, même face au danger. C’est ainsi qu’on inspire confiance. »
« Et c’est maintenant qu’il faut le montrer. »
« Oui. Exactement un mois après ton retour, tout aura changé. Tu verras. J’aurai retrouvé ma voix, et plus personne ne pourra faire semblant de ne pas savoir. »
« … »
« C’est l’occasion que j’imagine depuis longtemps. Une manœuvre qui plongera l’ennemi dans la confusion et me permettra de le saisir dans son ensemble. L’occasion de mettre à l’épreuve tout ce que j’ai préparé. De me mettre à l’épreuve, moi aussi. Et de me venger. Il n’y a jamais eu de meilleur moment pour tout cela. »
Le regard de l’Empereur, derrière ses lunettes, se posa droit sur les personnes réunies dans la pièce, mais en même temps, on aurait dit qu’il contemplait quelque chose de bien plus lointain. Il avait beau avoir l’air d’un simple érudit à l’esprit vif, ses yeux révélaient une volonté immense, une ardeur brûlante et une détermination calculée. Yuder ne put s’empêcher d’en être brièvement impressionné.
Face à un adversaire puissant, la plupart des gens raisonnables reculeraient naturellement, par peur. Mais l’Empereur Keilusa, pleinement conscient des dangers qui l’attendaient, demeurait inébranlable.
Comme Kishiar avait ses rêves et ses visions de l’avenir, l’Empereur en avait lui aussi. Et il n’avait aucune intention d’y renoncer.
Cette détermination de fer et cette résolution froide n’appartenaient qu’à une poignée d’hommes. Ceux qui avaient un regard comme le sien ne pouvaient être brisés par des moyens ordinaires ; cette qualité même inspirait la terreur à leurs ennemis.
Keilusa avait dû être ainsi avant de tomber malade.
Yuder comprit enfin pourquoi le duc de Diarca avait tant cherché à déraciner ce jeune Empereur avant qu’il ne parvienne à maturité. Keilusa, tel qu’il était à présent, rayonnait d’une dignité étrange et puissante, capable de faire douter d’eux-mêmes même les vieux renards les plus sûrs de leur fait.
La flamme de l’espoir, allumée chez un homme qui avait autrefois tout abandonné, brillait désormais trop fort pour qu’on puisse en détourner les yeux.
« … Je m’incline. »
Enfin, Kishiar leva les mains en signe de reddition.
« Si c’est vraiment ce que Votre Majesté croit juste, comment pourrais-je oser m’y opposer ? En tant que votre frère cadet et votre plus fidèle sujet, je suivrai toujours votre voie. »
« Merci. »
L’autorité qui émanait de l’Empereur s’adoucit, et un faible sourire effleura ses lèvres.
« Alors, Kishiar. Pour me faire plaisir, repose-toi de telle sorte que personne ne puisse en douter. Tu peux accompagner le Baron Aile à Peletta, s’il est d’accord et s’il souhaite y aller, bien sûr. »
Un instant, les regards de Yuder et Kishiar se croisèrent.
Puis Kishiar prit un ton enjoué et malicieux.
« Ah, en fait… nous avons déjà décidé de le faire. »
« … Vraiment ? »
« C’est vrai ? »
L’Impératrice avait l’air ravie. L’Empereur se tourna vers Yuder.
« Baron, cela vous convient-il de passer votre congé avec le duc ? Il se peut que vous ayez parfois envie d’être seul. »
« Je vous remercie de votre sollicitude. Mais cela me convient. »
« Avez-vous d’autres projets, à part vous rendre à Peletta ? Quoi que ce soit, dites-le-moi. Si je peux vous aider, je le ferai. »
Un instant plus tôt, il avait semblé vouloir encourager Yuder à accompagner Kishiar. À présent, il paraissait tout aussi disposé à le soutenir s’il choisissait de faire tout autre chose. Ses intentions étaient difficiles à cerner, mais elles ne semblaient pas malveillantes. Au contraire, Yuder y sentait une sincère bienveillance, aussi répondit-il avec franchise.
« En plus de me rendre à Peletta, j’ai d’autres projets. Je ne suis pas retourné dans ma ville natale depuis que j’ai rejoint la Cavalerie ; j’ai donc l’intention d’y rentrer pour régler certaines affaires. Il y a des choses que je souhaite examiner moi-même, alors je pense passer la majeure partie de mon congé loin de la capitale. »
« Vous ne resterez donc pas longtemps à Peletta. Vous comptez vous occuper de tout cela seul ? »
« Non. Le Commandant… a accepté de m’accompagner. »
« … »
L’Empereur retomba dans le silence. Kishiar, qui souriait maintenant sans retenue et sans la moindre trace de son inquiétude passée, hocha la tête d’un air exagéré.
« C’est exact. Je ne voulais pas m’en vanter trop tôt, mais mon aide m’a invité chez lui. À vrai dire, rien que de penser à ce jour est devenu ces derniers temps le moteur de ma vie. »
« Je comprends pourquoi, duc. Je vous envie, vraiment. »
L’Impératrice sourit avec chaleur, sincèrement envieuse. Le sourire de Kishiar était si radieux qu’on aurait dit que dix lanternes éblouissantes venaient de s’allumer derrière lui.
L’Empereur, en revanche, resta silencieux jusqu’à la fin du repas.