Chapitre 1 032
« Aux héros d’aujourd’hui, puisse ce repas vous rassasier pleinement. »
Le repas préparé ce jour-là par l’Empereur et l’Impératrice fut copieux et convivial. Il n’était ni excessivement raffiné ni trop épicé, et ne ressemblait pas non plus à un banquet officiel où il fallait manger avec une raideur cérémonieuse.
Tout se passa sans le moindre problème, à un détail près : chaque plateau posé devant Yuder semblait contenir presque deux fois plus de nourriture que ceux des autres.
Il parvint à tout finir, puisqu’il pouvait manger autant, mais l’Impératrice parut à la fois ravie et quelque peu désolée.
« Je suis heureuse que le repas vous ait plu, mais je crains de ne pas vous en avoir servi assez, Yuder. »
« … Pas du tout. C’était plus que suffisant. Vraiment. »
Bien qu’il eût clairement affirmé avoir assez mangé, lorsque le dessert arriva, son assiette accueillit une montagne de glace presque trois fois plus haute que celle de Kishiar. Nappée de confiture de fruits et garnie de noix, accompagnée de crackers nature croustillants, cette tour glacée était si imposante que sa seule vue lui donna le vertige.
Mais Yuder fut le seul à sembler déconcerté. Tous les autres avaient l’air parfaitement indifférents. Le fait qu’un simple aide subalterne du frère cadet de l’Empereur reçût davantage à manger que l’Empereur lui-même ne sembla troubler ni l’Empereur Keilusa ni l’Impératrice. Et Kishiar, qui avait toujours l’air de recevoir un cadeau lorsqu’il voyait Yuder manger de bon appétit, ne fit pas exception.
Même Nathan, qui se contenta de manger sa part sans la moindre méfiance ni retenue, laissa Yuder perplexe.
… J’ai vraiment dû donner une mauvaise impression.
On l’avait apparemment pris pour quelqu’un qui avait un appétit colossal simplement parce qu’il finissait tout ce qu’on lui servait. Mais comme personne d’autre ne semblait s’en formaliser, il n’avait pas grand-chose à dire. À ses yeux, toutefois, être capable de manger beaucoup et avoir un appétit vorace étaient deux choses différentes.
Je devrai éclaircir ça plus tard.
Tout en dégustant son dessert à la cuillère, Yuder observa discrètement Kishiar discuter avec les autres.
La conversation porta principalement sur les événements survenus pendant leur absence de la capitale. Les affaires du Sud occupèrent une grande partie de leurs échanges, mais ils parlèrent aussi de ce qui s’était passé à l’est et à l’ouest. L’Empereur et l’Impératrice semblaient tous deux sincèrement ravis d’entendre les petits détails que les rapports écrits ne pouvaient transmettre.
Même sur ce point, l’Empereur Kachien était tout le contraire… Kishiar tient d’eux.
Kachien détestait les longs rapports. Pourtant, il détestait aussi qu’on le laisse dans l’ignorance. Chaque fois que Yuder lui faisait son compte rendu après une mission, c’était donc une vraie corvée.
Kishiar, lui, était tout à fait différent. Il accueillait avec intérêt les informations nouvelles, même anodines, et s’intéressait souvent aux émotions et aux pensées de la personne pendant la mission.
L’Empereur Keilusa ne semblait pas s’intéresser à chaque détail autant que Kishiar, mais, comme son frère cadet, il ne manifestait aucun déplaisir à apprendre ce qu’il ignorait encore. Il appréciait tout particulièrement d’entendre les impressions de Yuder sur les nouvelles recrues de la Cavalerie. Lorsque fut évoqué le combat d’entraînement contre Meghna, qui avait eu lieu juste avant leur départ du Sud, il posa plusieurs questions. Après avoir discuté non seulement avec Yuder, mais aussi avec Kishiar et Nathan, l’Empereur finit par s’adosser à son fauteuil en soupirant.
« Quel dommage que je n’aie pas pu assister moi-même à ce combat d’entraînement. Cela aurait été l’occasion rêvée de voir les capacités de tous ceux qui sont réunis ici. »
Après ces mots, l’Empereur fronça les sourcils en regardant son frère cadet, assis là, tout sourire et parfaitement détendu.
« N’en avoir pas un, mais deux, c’est un peu trop, non ? Tu ne pourrais pas m’en envoyer au moins un ? »
Au mot « deux », Yuder vit les yeux rouges de l’Empereur, derrière ses lunettes, se poser simultanément sur Nathan et lui.
« Votre Majesté. Mon aide et mon lieutenant me sont tous deux irremplaçables et chers. Aussi envieux soyez-vous, je ne crois pas que ce soit le moment ni le lieu de faire ce genre de remarque — surtout pendant le repas organisé pour mon anniversaire. »
D’un ton effronté, Kishiar détourna les taquineries de l’Empereur. Comme toujours, l’Impératrice intervint pour apaiser les frères.
« Votre Majesté. S’ils servent le duc, alors, au bout du compte, ils avancent tous vers le même but, n’est-ce pas ? Comme le dit le duc, c’est un jour de réjouissance. Ne le gâchons pas par une petite jalousie. Nous devrions plutôt être reconnaissants envers celui qui a attendu si longtemps et qui nous est revenu sain et sauf. »
À ses paroles empreintes de douceur, les deux frères changèrent d’expression comme si de rien n’était. À l’évidence, ce n’était pas la première fois qu’ils échangeaient ainsi.
Leurs taquineries étaient légères, presque enfantines, mais chaque mot dissimulait une affection et une camaraderie indéniables.
Les personnes présentes dans cette pièce ne ressemblaient pas à des souverains énigmatiques enveloppés de secrets. Elles formaient plutôt un groupe qu’on ne pouvait décrire que comme une famille — ou des camarades.
Après avoir parcouru tout ce chemin ensemble, forts d’un passé que Yuder ne connaissait pas, il était difficile d’imaginer un mot qui leur convînt mieux.
Ce qui le surprit, c’est qu’en les observant, il ne se sentit pas le moins du monde déplacé ni gêné.
Peut-être parce qu’ils ne cessent de me parler, à moi aussi.
Mais même Nathan, la personne la plus silencieuse ici, et l’intendant qui s’affairait dans la pièce semblaient appartenir au petit cercle formé par ces gens.
Il avait l’impression d’être entré dans un lieu où chacun se trouvait exactement à sa place. Cette atmosphère fluide, dépourvue de tension, lui était étrangère. Tandis qu’il méditait sur cette sensation, l’Impératrice s’adressa soudain de nouveau à lui.
« Yuder. Il y a quelque chose que je voulais vous demander depuis votre retour. Puis-je vous poser la question maintenant ? »
« Oui. Je vous en prie, demandez-moi ce que vous voulez. »
« J’ai entendu dire que vous aviez noué une sorte de relation avec Kiole da Diarca, qui, paraît-il, se comporte comme une autre personne ces derniers temps. Est-ce vrai ? »
« … »
« Se comporte comme une autre personne ces derniers temps » ? Lui ?
Pendant un instant, il faillit répliquer à voix haute, mais se retint.
À vrai dire, il s’était attendu à ce qu’on lui pose cette question tôt ou tard. Avant de venir, Kishiar lui avait dit un jour : « Sa Majesté s’inquiète pour Kiole da Diarca. Puis-je lui dire qu’il n’y a pas lieu de s’en faire ? »
Je ne pensais pas que le sujet viendrait sur la table maintenant…
« Oui. Je n’appellerais pas exactement cela une relation… mais je peux vous assurer que Sa Majesté n’a plus aucune raison de s’inquiéter pour lui. »
« Comme c’est curieux. Vous en êtes si sûr… Qu’est-ce que vous lui avez donc fait ? »
Les yeux de l’Impératrice brillèrent, comme si elle ne pouvait contenir sa curiosité.
« Fait » ? J’ai plutôt… évité qu’il meure et l’ai obligé à prêter serment pour qu’il ne disparaisse pas soudainement, comme dans ma vie précédente.
Le serment en lui-même n’avait rien de grandiose. Il s’agissait simplement d’empêcher Kiole de refaire une bêtise. Même après cela, Kiole avait continué à se comporter comme un idiot — c’était toujours le cas, et il le serait probablement toujours.
Mais au moins… il n’a pas ignoré ce qui se passait dans le Sud. Ça, c’était vraiment un changement.
Yuder se rappela l’expression légèrement différente de Kiole, la dernière fois qu’ils s’étaient rencontrés dans le Sud.
Pour être honnête, Yuder avait cru que Kiole ne servirait à rien, même s’il rentrait dans la capitale. Pourtant, plus tard, à un moment où le Sud manquait cruellement de soutien militaire et en avait désespérément besoin, Kiole avait effectivement réussi à y envoyer la Garde impériale.
Au début, j’ai cru à une fausse information… mais, après vérification auprès des gardes envoyés sur place, ils ont confirmé qu’il y avait bien eu une coordination entre leur commandant et Kiole.
Il n’avait pas réussi à obtenir directement le soutien de la maison Diarca, contrairement à ce qu’il avait prétendu, mais, au bout du compte, l’envoi de la Garde impériale avait donné un bien meilleur résultat.
Et voilà qu’un jeune noble pompeux et sans cervelle, qui avait autrefois traité tout le monde comme si personne n’existait, avait tout de même fini par accomplir quelque chose d’utile, pour peu qu’on le laisse en vie.
Après cette réflexion, Yuder jeta un regard discret à Kishiar. L’homme croisa son regard et lui sourit, en hochant la tête comme pour lui dire : Tu peux leur raconter.
« Un membre de la Cavalerie a disparu après être retourné dans sa ville natale. Je suis parti le chercher moi-même. »
Yuder commença par raconter le malheureux incident impliquant Debran Hartude. L’Empereur et l’Impératrice connaissaient peut-être déjà l’histoire ; après quelques mots, ils acquiescèrent aussitôt.
« — Le collègue enlevé par la maison Apeto fut rapidement retrouvé, mais, au cours de ces recherches, je suis aussi tombé par hasard sur Kiole da Diarca, qui se trouvait alors dans l’Est. Ce n’est pas un Éveillé, mais il avait été capturé après avoir perdu un combat contre ses ravisseurs. »
« Il a failli mourir, n’est-ce pas ? »
« Il serait mort si je n’avais pas été là. Après avoir réglé l’affaire, je l’ai sauvé et, pour éviter que l’histoire ne parvienne à la maison Diarca, je lui ai fait signer un serment. »
« Quel genre de serment ? »
Demanda l’Empereur Keilusa avec curiosité. Même Nathan, qui était resté silencieux jusque-là, tourna vers Yuder un regard manifestement intrigué. Yuder n’avait pas prévu d’entrer dans les détails, mais, après une courte hésitation, il céda.
« — Premièrement, Kiole da Diarca ne doit révéler à personne quoi que ce soit au sujet de l’incident. Deuxièmement, Kiole da Diarca ne doit pas donner d’ordres de son propre chef, provoquer qui que ce soit en duel ni tenir des propos insultants envers Yuder Aile ou qui que ce soit d’autre. Troisièmement, Kiole da Diarca doit, dans la mesure de ses capacités, aider Yuder Aile à partir de maintenant. S’il enfreint l’une de ces clauses, le sceau du contrat signalera la violation et il sombrera aussitôt dans un sommeil éternel… En gros, c’était ça. »
« … »
Un silence tomba sur la pièce.
Puis, soudain, un rire sonore éclata, comme un pétard.